Une reprise française de bien piètre qualité

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L'économie française a affiché une croissance du PIB de 0,5 % sur un trimestre. Au-delà du triomphalisme politique et des effets de manche, cette croissance s'explique uniquement par le stockage de matériel aéronautique. La qualité de la reprise française reste discutable.

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La croissance française serait donc devenue robuste. À l’annonce de la première estimation par l’Insee de la croissance française au troisième trimestre 2017, située à 0,5 %, un chœur de joie s’est formé. Les partisans de l’actuel exécutif se sont félicités des premiers effets de la politique d’Emmanuel Macron ; parmi les socialistes restant à l’Assemblée, l’ancienne rapporteure générale du budget Valérie Rabault, toujours députée, attribue clairement quant à elle cette forte croissance à la politique de l’équipe sortante.

 © Reuters © Reuters

Au-delà de ces querelles politiques, il est vrai qu’en apparence, la croissance française a toutes les raisons d’être source de quelques satisfactions. Certes, elle ralentit par rapport au taux de 0,6 % du deuxième trimestre. Mais en glissement annuel, le PIB français a progressé de 2,2 %, soit un niveau qui n’avait jamais été atteint depuis le deuxième trimestre 2011. Avec cette progression de 0,5 % sur trois mois, l’économie française achève une série de quatre hausses trimestrielles consécutives au-dessus d’un demi-point de pourcentage de hausse, ce qui, là aussi, est inédit depuis le premier trimestre 2011. L’acquis de croissance est déjà de 1,7 %, alors que la croissance de 2016 était de 1,1 %. Là encore, on devrait revenir au niveau de 2011. Bref, la France semble avoir tourné depuis un mois la page de la crise.

Tout va-t-il cependant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Loin de là. Il convient d’abord de se rappeler dans quel contexte géographique et temporel prend pied cette reprise. Le changement de régime débuté en fin d’année dernière a mis fin à un sous-régime qui aura duré près de dix ans, si l’on fait exception de la « récupération » partielle de 2010-2011. Depuis 2011, le PIB trimestriel a évolué entre 0 et 0,5 %. On est désormais juste un peu au-delà. Mais si cette longue période de très faible croissance a cessé, l’économie française n’en sort pas indemne.

Évolution du PIB trimestriel en volume français sur dix ans © DR Évolution du PIB trimestriel en volume français sur dix ans © DR

Si l’on observe l’évolution du PIB en volume sur dix ans, on constate quatre grandes ruptures de tendance, en 2008 et 2011 bien sûr, correspondant aux deux grandes récessions mondiales et européennes, mais aussi en 2013 et 2016, correspondant d’une part aux politiques de consolidation budgétaire et, d’autre part, à l’effet des attentats de 2015. Autrement dit, la croissance actuelle ne doit pas faire oublier la croissance perdue depuis dix ans. Cette dernière laissera des traces, notamment en termes de richesses par habitant et de dette accumulée. Toutes les économies, même les plus faibles, finissent par rebondir. Mais il faudra une forte accélération du rythme actuel pour effacer cette inflexion de tendance de la croissance.

Deuxième remarque : une croissance est une variation. Le point de départ est important. Or 2016 a été une année très médiocre pour l’économie française. Le contrecoup de plusieurs éléments externes, qui ne se sont pas retrouvés cette année, a pesé sur l’économie jusqu’au troisième trimestre 2016, notamment la baisse du tourisme dans la foulée des attentats de 2015 ou la mauvaise récolte céréalière. Au cours des deuxième et troisième trimestres 2016, la croissance trimestrielle était de – 0,1 % et + 0,1 % respectivement. Autrement dit, la croissance du troisième trimestre 2017 est calculée sur un niveau de PIB proche de celui de 2015. Ceci crée nécessairement un effet d’optique sur la croissance en glissement annuel de ce trimestre et sur le régime de croisière une fois ces poids ôtés.

Troisième élément : l’économie française, comme celle de la zone euro, bénéficie d’un contexte unique en termes de conditions de financement, mais elle en profite davantage tout en ayant une croissance plus faible. La politique ultra accommodante menée par la BCE depuis 2014, celle du quantitative easing (QE), a porté ses fruits et la France en a particulièrement bien profité. Si l’on observe les données publiées par la BCE, on constate que l’économie française a connu une très forte baisse de ses coûts de financement. Ainsi, le taux moyen pour les prêts aux entreprises non financières a reculé depuis juin 2014, date du début de la politique monétaire actuelle de la BCE, de 30,7 %, et celui des ménages de 45,2 %.

Évolution de l'encours de dette en zone euro, en France et en Allemagne

Les agents économiques français ont particulièrement bien profité de cette aubaine. Ainsi, le stock de dettes des ménages a progressé de 11 % en trois ans en France, contre 5,2 % en zone euro, et celui des entreprises a bondi de 13,4 %, contre 6,45 % en Allemagne et une baisse de 3,2 % en zone euro. La France est donc un des principaux bénéficiaires du « QE » de la BCE et partant, la croissance française, quoique inférieure à celle de la zone euro (qui a été de 0,6 % au troisième trimestre), est largement irriguée par la dette. La dette privée française est du reste l’une des rares à progresser encore en zone euro depuis trois ans par rapport à la richesse nationale. Elle atteint désormais près de 130 % du PIB. Cela signifie que pour atteindre le niveau actuel de croissance, l’économie française doit « consommer » davantage de dette qu’elle ne produit de richesses.

Deux moteurs importants de l’économie française dépendent de cette logique d’endettement : l’investissement des entreprises et celui des ménages (autrement dit, les achats immobiliers des particuliers). Si l’on compare le chiffre publié ce 30 octobre avec les prévisions de l’Insee du 2 octobre, on constate que ces deux lignes progressent plus vite que prévu : + 0,9 % sur un trimestre pour les entreprises (contre 0,6 % prévu) et + 1,1 % pour les ménages (contre 1 % prévu). En tout, l’investissement croît de 0,8 %, ce qui est plus faible que lors des deux trimestres précédents (où l’on avait constaté + 1,4 % et 1 %), mais qui apporte tout de même 0,18 point de croissance. Grâce à la dette, la France a pu compenser le désinvestissement public (– 0,2 % encore ce trimestre et – 1,5 % sur un an) et, en partie, le déficit commercial. Mais cela a un revers : la remontée des taux, désormais inévitable compte tenu du tournant de la politique monétaire de la BCE, pourrait réduire cette capacité d’endettement. Ce pilier est donc d’autant plus fragile qu’il repose sur des conditions de financement exceptionnelles.

La croissance de l’investissement est, pourtant, un élément encourageant pour l’économie française. Mais là encore, il faut se garder de tout triomphalisme. Dans le détail, on constate en effet que si l’investissement productif progresse sur le trimestre de 0,8 %, on n’atteindra pas en 2017 le niveau de croissance de 2016 dans cette branche (+ 6,1 %), l’acquis de croissance n’étant, à la fin du troisième trimestre, que de 1,3 %. Dès lors, l’investissement reste alimenté par la construction (avec un acquis de croissance de 2,4 %) et les services marchands (+ 5,7 % d’acquis de croissance), principalement l’achat de logiciels.

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