Crimée: dans Simferopol, la ville aux trois visages

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Une région à part dans la géographie ukrainienne

En attendant la « Silicon Coast of Crimea » rêvée par Vilor, la région est durement touchée par le chômage et fait partie des plus pauvres d'Ukraine. La capitale administrative ne possède pas de grosse industrie – plutôt un tissu de petites entreprises dans les services et un secteur du bâtiment moribond. Elle est par ailleurs restée à l'écart de l'essor touristique qu'a connu la côte sud de Crimée, amorcé à l'époque où elle était la destination privilégiée de la nomenklatura.

La communauté tatare, qui ne souhaite pas prendre parti dans le conflit qui a éclaté ces derniers jours, ne cesse d'appeler au calme. Le mufti, interrogé à la mosquée, garde le silence. De fait, les Tatars de Crimée ne prônent ni séparatisme, ni rapprochement avec Moscou. La mémoire des déportations les rend définitivement méfiants à l'égard de l'hégémonie russe…

Vilor Osmanov, à la Chambre de commerce internationale de Crimée © Amélie Poinssot Vilor Osmanov, à la Chambre de commerce internationale de Crimée © Amélie Poinssot

La position ouvertement anti-russe reste toutefois minoritaire dans la région. Un collectif « EuroMaïdan » a bien été créé à Simferopol, mais son leader, Sergueï Kowalski, reconnaît qu'il n'a pas mobilisé plus de 500 personnes à chaque rassemblement. Lui-même a été, ces dernières semaines, la cible de plusieurs intimidations : sa voiture a été détruite, son bureau visé par un incendie criminel, et sa personne victime d'une tentative d'agression physique.

« Ce qui se passe en Crimée montre que la volonté de changer l'Ukraine qui a guidé pendant trois mois le mouvement du Maïdan, risque d'échouer. Tout ce que je vois, ce sont des gens qui ne sont intéressés que par le pouvoir… », nous dit-il. Et Sergueï de mettre tous les partis politiques dans le même sac. À vrai dire, lui aussi veut faire des affaires. À 27 ans, il est à la tête d'une prospère entreprise qui vend des équipements de barbecue dans toute l'Ukraine…

D'après l'historien et politologue Aleksander Farmantchouk, président de l'association des chercheurs en sciences politiques de Crimée, les partis qui constituaient l'opposition au gouvernement Ianoukovitch – à savoir Batkvichtchina (Patrie), Oudar (Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme) et Svoboda (Liberté) – ne pèsent que 10 % de l'électorat de la péninsule. Autrement dit, la Crimée entretient un rapport au sentiment national et à la capitale tout à fait différent de celui des régions de l'ouest de l'Ukraine. « Les nationalistes ukrainiens ne seront jamais acceptés ici, ils sont même haïs, nous explique-t-il autour d'un café dans le centre de Simferopol. Car l'une des principales raisons de l'existence du nationalisme ukrainien est la haine envers la Russie. Or il n'y a pas de base en Crimée pour une telle haine. »

Le cinéma-théâtre de Simferopol est devenu une galerie commerciale. © Amélie Poinssot Le cinéma-théâtre de Simferopol est devenu une galerie commerciale. © Amélie Poinssot

Le chercheur pointe par ailleurs une estimation, avancée par le sociologue Evgeniy Kopatko, selon laquelle les trois quarts de la population de Crimée ne soutiendraient pas les changements apportés par la révolution du Maïdan. Ces proportions font de la Crimée une région tout à fait à part dans la géographie ukrainienne, qui la distingue à la fois de l'ouest et de l'est du pays. D'où vient ce particularisme ? Zone de peuplement russophone depuis que Catherine II a fait de la Crimée l'avant-poste de la puissance impériale russe, la péninsule a aussi vu s'installer de nombreux Russes pendant la période soviétique, notamment des officiers qui, lorsqu'ils ont atteint leur retraite, sont restés sur place.

« Ces gens ont eu beaucoup de difficultés à accepter la rapidité des changements survenus dans le sillage de l'éclatement du bloc soviétique. Ils sont restés les yeux tournés vers la Russie et ont commencé à investir l'espace public avec leurs idées », raconte Aleksander Farmantchouk. Lui, à l'origine, venait de la région de Kiev. En 1963, ses parents décident de suivre un programme de peuplement mis en place par les autorités communistes : c'est ainsi qu'ils arrivent en Crimée, comme des milliers d'Ukrainiens.

Population de souche russe, population de souche ukrainienne et communauté tatare forment donc la mosaïque des habitants de Simferopol. Une mosaïque qui a vécu pacifiquement pendant des années, mais dont les contradictions non résolues refont aujourd'hui surface.

Dans les rues de Simferopol, ce vendredi, l'atmosphère était inédite. Pendant que l'on croisait dans le centre des hommes en tenue de Cosaques, armés de matraques, que l'aéroport de Simferopol était sous le contrôle d'une cinquantaine d'hommes en tenue militaire armés de kalachnikovs, et que des groupes d'hommes en treillis étaient toujours réunis devant le parlement régional (surmonté du drapeau russe depuis jeudi matin), il régnait un calme des plus étranges. Comme si les habitants s'efforçaient de continuer à vivre normalement, alors que la prise des lieux stratégiques de la capitale régionale en l'espace de deux jours vise assurément à s'affranchir de l'autorité de Kiev et à empêcher toute intervention en provenance de la capitale.

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