Harald Welzer, sociologue: «Les intellectuels français m'influencent peu»

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En Allemagne, votre livre Grand-père n'était pas nazi (2002, voir sous l'onglet Prolonger) a eu un retentissement considérable. Certains ont dit qu'il marquait le point final de la réflexion sur le nazisme...

(Il rit) Un point final? C'est un début, au contraire! Pour un livre de sociologie, ce livre a eu un retentissement formidable. Il a été réédité plusieurs fois, a suscité des films, des documentaires, des projets dans les écoles. Grâce à ce livre, les Allemands ont commencé à s'interroger sur leur propre grand-père. En général, les petits-enfants allemands racontent toujours des histoires positives sur leur grand-père. Ils essaient de lui construire un passé de résistant, même si ce n'était pas le cas. Mais comme le dit l'historien américain Raul Hilberg, l'Holocauste en Allemagne est une histoire de famille. C'est comme ça. Chaque famille a été en quelque sorte contaminée, en bien ou en mal. Imaginez: vous avez 14 ou 18 ans, vous avez ce grand-père, votre grand-père chéri. A l'école vous avez appris que l'Allemagne a fait des choses terribles, qu'il ne faut plus jamais que cela arrive. Eh bien, l'histoire, c'est tout ça à la fois. Ce que les enfants apprennent à l'école et ce gentil papy avec lequel vous fêtez Noël tous les ans. Je voulais juste faire comprendre ça.

 

En 2006, quand Jonathan Littel a publié Les Bienveillantes, vous avez écrit que ce livre vous déplaisait, mais que vous ne trouviez pas étonnant qu'il ait eu un succès considérable en France. Pourquoi?

Pour les Allemands, l'idée que le père, l'oncle ou un ami de la famille a été gardien d'un camp de concentration ou a travaillé pour la Gestapo est presque familière. C'est inconfortable, certes, mais pas inconcevable. C'est ce qu'a montré Christopher Browning dans Des hommes ordinaires [accès sous ce lien au texte intégral]. Les hommes du 101e bataillon de réserve de la police allemande qui ont exécuté la Solution finale en Pologne étaient des dentistes, des avocats, des banquiers qui, sans que l'on sache pourquoi, en sont venus à tuer des gens. Pour les Français, au contraire, cette idée est totalement étrangère. Dans Les Bienveillantes, Littel construit la figure d'un criminel franco-allemand, un personnage très cultivé. En France, le personnage de Maximilien Aue a fonctionné parce qu'il n'est pas que français: il est aussi et surtout allemand... Le lecteur français peut donc, comme dans un thriller ou un film d'horreur, jouir de toutes ces choses écœurantes et pornographiques que Littel raconte et, en même temps, rester à distance. En Allemagne, cette figure n'aurait absolument pas fonctionné, tout simplement parce que personne n'aurait été étonné qu'un intellectuel puisse être nazi.

 

Quelles sont vos références intellectuelles? Qui sont vos inspirateurs? Lisez-vous des auteurs français?
Je suis assez éclectique. D'abord, je m'inscris dans la tradition américaine de la psychologie sociale, incarnée par l'Ecole de Chicago: l'observation du quotidien. l'interview, la description des faits. En ce qui concerne mes influences théoriques, je vais les chercher dans l'Ecole critique de Francfort, fondée entre les deux guerres (Théodor Adorno, Herbert Marcuse...). A vrai dire, les intellectuels français n'exercent pas une grande influence sur moi. Bien sûr, j'ai lu Bourdieu, Roland Barthes et Michel Foucault mais c'est à peu près tout. Je n'ai pas lu Jacques Derrida ou Jean Baudrillard, par exemple. Je sais que je devrais le faire mais je crains que cela ne me nourrisse pas intellectuellement. Jacques Lacan non plus, je trouve la psychanalyse complètement ésotérique. Ce n'est pas mon monde, tout simplement.

 

Correspondez-vous régulièrement avec des chercheurs français?
En France, mon livre Les Exécuteurs, Des hommes normaux aux meurtriers de masse est paru en 2007 chez Gallimard [voir sous l'onglet Prolonger]. Il ne s'est pas beaucoup vendu, au contraire de l'Allemagne. J'ai eu quelques recensions dans la presse, des positives et des négatives. Je ne les ai même pas lues, je ne parle pas français... Aucun intellectuel français n'a essayé de me contacter pour en parler, pas un email, pas d'invitation, rien. «Zero». A vrai dire, je ne m'en étais même pas rendu compte avant que vous ne me posiez la question...

 

Les intellectuels français sont-ils encore influents en Allemagne?

La littérature et la philosophie française sont, je crois, assez connus en tout cas dans les cercles intéressés. Mais en ce qui concerne l'histoire et les sciences sociales, l'influence des chercheurs français est selon moi relativement limitée, à part bien sûr les ethnologues et Claude Lévi-Strauss. Les intellectuels des sciences sociales françaises me paraissent plutôt renfermés sur eux. Hermétiques. Plus qu'ici, en tout cas. Nous avons en général des relations beaucoup plus suivies et même intensives avec le monde intellectuel anglo-saxon. Les universitaires allemands font l'effort de publier en anglais, c'est beaucoup moins le cas des Français.

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J'ai rencontré Harald Welzer à Essen, une ville industrielle de la Ruhr, le 19 mai. Nous avons passé plus d'une heure ensemble. L'entretien a été enregistré. Harald Welzer n'a pas demandé à relire l'article.

 

A la date de notre entretien, la reprise d'Opel par Magna n'était pas encore bouclée, mais déjà la candidature de Fiat semblait compromise. J'ai donc actualisé la réponse d'Harald Welzer à la première question (p.1) : il ne dit plus «on va peut-être confier» Opel à Magna comme il le disait dans l'entretien, mais «on a confié».

 

Finalement, Harald Welzer a eu raison : Fiat a fait peur au gouvernement allemand qui a finalement choisi Magna. Au détriment de l'Europe, comme le montre Martine Orange – et Oliv92 sur son blog.

 

Tout ça à cause d'un pull-over?