Harald Welzer, sociologue: «Les intellectuels français m'influencent peu»

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Votre dernier livre, Les Guerres climatiques, est paru en Allemagne il y a un an, et sera publié en France cet été [voir sous l'onglet Prolonger]. Vous insistez sur la crise actuelle de la démocratie et prônez l'urgence d'un nouveau modèle de société pour les sociétés occidentales...

Ce livre a suscité beaucoup de commentaires, avec des réactions très négatives et très positives. On m'a reproché d'être alarmiste. Je l'assume: c'est fait exprès! Je ne crois pas qu'il faille cacher la vérité aux gens, accompagner les mauvaises nouvelles de pommade. Le livre se vend bien, on m'appelle souvent pour le présenter. En général, on discute moins du constat que je dresse, c'est-à-dire la possibilité que le changement climatique entraîne un déchaînement de violence dans les décennies à venir, que des solutions possibles.

 

Ma thèse, c'est que notre modèle culturel a atteint ses limites. Le modèle industriel né en Europe a été un succès fou, mais aujourd'hui qu'il est globalisé, il est déjà mort. Avec la globalisation, il n'y a plus de mondes extérieurs dont on puisse exploiter les ressources. La crise économique que nous traversons n'est pas un accident, c'est une déflagration systémique, la manifestation que notre modèle de développement est en train de mourir. Je sens que les gens sont très inquiets de ce qui nous attend, qu'ils veulent du changement, mais qu'ils n'arrivent pas à l'articuler en un projet politique.

 

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi cette inquiétude ne se traduit pas par des manifestations de mécontentement ou par plus de débats intellectuels. En Allemagne, c'est particulièrement frappant. Tout est si calme, comme si ce qui nous arrivait était une fatalité. Je crois que cela ne va pas durer. Cet état de calme actuel n'est qu'apparent. Il va se passer quelque chose. Cette inquiétude va selon moi trouver des moyens d'expression, qui pourront être violentes. Mais quoi? Difficile à dire...

 

Vous prophétisez la fin de notre modèle industriel ici, dans la ville d'Essen, au cœur même de la Ruhr, symbole même du miracle économique des Trente Glorieuses...
Nous sommes au cœur du problème. Cette région décline. Les politiques essaient de «culturaliser» ce déclin, ils ouvrent des centres d'art contemporain dans les usines et les mines désaffectées. Essen sera même capitale européenne de la culture en 2010. Il me semble pourtant que c'est d'ici que pourrait partir la grande transformation. Opel est en faillite? Reprenons tout du début. C'est pour l'heure complètement impensable mais ô combien nécessaire!

 

Iriez-vous dire cela aux salariés d'Opel qui ont peur de perdre leur emploi?
On peut aussi leur dire, aux salariés d'Opel, que leur problème n'est pas la chute des ventes de voiture. La cause de leurs ennuis, c'est que leurs dirigeants ont raté l'occasion de moderniser l'entreprise. Ils ont échoué à inventer d'autres formes de mobilité, à transformer leurs produits. Ils ont fait des voitures toujours plus grosses! Dans l'ancienne RDA socialiste, on fabriquait des produits factices. Ils n'étaient pas destinés à être vendus, ils servaient juste à faire tourner les usines. On les stockait. C'est la même chose qui se passe aujourd'hui avec l'automobile. Bien sûr, si je vais dans une usine d'Opel en tenant ce genre de propos, au mieux, je prends des tomates sur la tête. Mais ce n'est pas mon problème. Faire en sorte de déplaire le moins possible pour ne pas prendre de tomates, c'est le problème des politiques. Moi, je suis scientifique, je dis ce que je pense.

 

Propos recueillis par Mathieu Magnaudeix, envoyé spécial à Essen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie)

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J'ai rencontré Harald Welzer à Essen, une ville industrielle de la Ruhr, le 19 mai. Nous avons passé plus d'une heure ensemble. L'entretien a été enregistré. Harald Welzer n'a pas demandé à relire l'article.

 

A la date de notre entretien, la reprise d'Opel par Magna n'était pas encore bouclée, mais déjà la candidature de Fiat semblait compromise. J'ai donc actualisé la réponse d'Harald Welzer à la première question (p.1) : il ne dit plus «on va peut-être confier» Opel à Magna comme il le disait dans l'entretien, mais «on a confié».

 

Finalement, Harald Welzer a eu raison : Fiat a fait peur au gouvernement allemand qui a finalement choisi Magna. Au détriment de l'Europe, comme le montre Martine Orange – et Oliv92 sur son blog.

 

Tout ça à cause d'un pull-over?