Trump rompt une promesse en ne déménageant pas l'ambassade à Jérusalem

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Le président américain a repoussé le transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, ce qui aurait signifié un alignement sur la position de Netanyahou et provoqué la colère des Palestiniens et des pays arabes.

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C’est un nouveau retournement de veste de Donald Trump et une grosse déception pour le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui croyait avoir vu « une nouvelle aube » se lever sur la Maison-Blanche quand le milliardaire s’y est installé. Le président des États-Unis a décidé jeudi 1er juin de ne pas déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, comme le réclament aussi bien la droite israélienne que nombre de conservateurs américains. Cette décision sera réexaminée dans six mois mais, en attendant, il s’agit d’une nouvelle promesse de campagne que Trump jette aux oubliettes.

Durant sa course à la Maison-Blanche, le candidat républicain avait promis que, dès qu’il serait aux commandes, il déménagerait l’ambassade. Certains de ses proches estimaient même qu’il s’agirait d’une de ses premières décisions, quelques minutes après son investiture. Il n’en a rien été, ni le 20 janvier 2017 ni dans les jours qui ont suivi. Quelques semaines plus tard, la presse israélienne spéculait sur une annonce dans ce sens, qui aurait été dévoilée dans le discours sur l’État de l’union. Le cabinet du premier ministre israélien a suivi le discours en direct avec impatience. De nouveau, rien. Enfin, les partisans du transfert ont attendu avec anxiété le voyage de Trump en Israël fin mai. Ils en ont encore été pour leurs frais.

Finalement, jeudi 1er juin au matin, le président des États-Unis a signé l’exemption qui repousse de six mois cette décision, au dernier moment possible (sachant qu’Obama, comme tous les présidents depuis 1995, avait signé une exemption de six mois le 1er décembre 2016). Il n’y a eu ni déclaration présidentielle ni tweet intempestif pour entériner ou même justifier cette décision, qui représente une nouvelle pirouette à 180 degrés pour Trump au regard de ses promesses de campagne (après celles concernant la Chine, la Syrie, l’OTAN, l’accord nucléaire avec l’Iran, etc.). La Maison-Blanche a tenté d’expliquer dans un communiqué que « personne ne doit considérer qu’il s’agit d’un recul dans le soutien ferme à Israël. Le président Trump a pris cette décision pour maximiser les chances de succès dans la négociation d’un accord ente Israël et les Palestiniens. (…) Mais, comme il l’a souvent répété, il a l’intention de déménager l’ambassade. La question n’est pas de savoir si cela se produira, mais quand. »

Quand Trump, en campagne électorale, promettait le déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem. © Haaretz.com

Les dirigeants israéliens avaient fait tout ce qu’ils pouvaient ces dernières semaines pour convaincre le gouvernement Trump de déménager son ambassade à Jérusalem : Netanyahou a soulevé cette question lors du séjour en Israël de son « ami » et il a encore appelé l’ambassadeur américain, David Friedman, lundi 29 mai, pour tenter d’infléchir la décision, selon le Jerusalem Post. Mais ce sont les pays arabes, qui ont eux aussi mené une intense campagne de lobbying contre ce transfert, qui ont remporté le morceau. Le roi Abdallah de Jordanie s'était rendu début avril à Washington, sans invitation, pour mettre en garde la Maison-Blanche contre un tel changement, et l’Arabie saoudite a multiplié les contacts et les entretiens avec l’entourage de Trump dans le même but.

La question du déménagement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem est un vieux serpent de mer diplomatique. En 1948, lors de la création de l’État d’Israël, les Nations unies avaient envisagé de donner à la Ville sainte un statut international. Mais les Israéliens se sont emparés de la partie ouest, pendant que les Jordaniens occupaient la partie est. À l’issue de la guerre des Six-Jours en 1967, Israël a conquis toute la ville et promis qu’elle deviendrait la « capitale indivisible » de l’État d’Israël. C’était sans compter les Palestiniens, qui réclament depuis toujours Jérusalem-Est et qui entendent en faire la capitale de leur futur État.

Face à cette querelle existentielle, la majeure partie de la communauté internationale a préféré ne pas se prononcer, et le statut de Jérusalem est un des perpétuels points d’achoppement de toute négociation de paix israélo-palestinienne. Alors que la plupart des institutions gouvernementales israéliennes sont basée à Jérusalem, les ambassades étrangères demeurent résolument à Tel-Aviv. Mais le Congrès des États-Unis, qui était alors contrôlé par les républicains, a voté en 1995 une loi exigeant le déménagement de l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem, sous peine de diviser par deux le budget de ladite représentation diplomatique. Il a toutefois inclus dans la législation une provision permettant au président de « repousser » de six mois ce transfert pour des raisons de « sécurité nationale ». Depuis cette date, chaque président américain a signé, tous les six mois, une « exemption » à la loi de 1995, estimant que « l’intérêt national » demeurait dans le statu quo.

La raison en est simple, et elle est la même pour tous les hôtes de la Maison-Blanche, Trump compris : déménager l’ambassade reviendrait à accepter que Jérusalem est de facto la capitale d’Israël, au détriment des revendications et des aspirations palestiniennes sur la moitié est de la cité. Aujourd’hui, dans le contexte d’un processus de paix au point mort et d’une expansion sans fin des colonies israéliennes sur les terres palestiniennes, cela serait perçu comme une provocation supplémentaire, pas seulement sur place, mais dans l’ensemble du monde arabe.

Nombre de commentateurs glosent sur le fait que Donald Trump, qui se voit désormais en « faiseur de paix » au Moyen-Orient, ne pouvait prendre le risque de braquer les pays arabes au risque de voir échouer ses grandes ambitions avant même qu’elles n’aient démarré. Mais la réalité est sans doute plus pragmatique. Il a confié à son gendre, Jared Kushner, la charge des négociations israélo-palestiniennes. Si l’ambassade déménage, celui-ci peut laisser tomber ce portefeuille dès demain. De plus, la fastueuse réception du président américain à Riyad à la mi-mai, avec ses milliards de dollars de contrats à la clef pour les entreprises nationales, ne s’est sans doute pas déroulée sans contrepartie.

Trump en compagne de ses conseillers à la sécurité nationale © Reuters Trump en compagne de ses conseillers à la sécurité nationale © Reuters

Surtout, le cabinet de Trump est divisé sur la question. Le clan des « idéologues », emmené par le très droitier Steve Bannon et l’ambassadeur américain à Tel-Aviv David Friedman, est favorable au transfert de la représentation. Mais le clan  des « militaires-diplomates », c’est-à-dire le secrétaire à la défense James Mattis, le secrétaire d’État Rex Tillerson et le conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster, y sont tous défavorables. Car ils savent qu’un tel transfert rendrait leur travail au Moyen-Orient, que cela soit celui des diplomates ou celui des soldats sur place (en Syrie, en Irak, dans la péninsule Arabique), très difficile, voire impossible, dans les années à venir.

Ces derniers ont visiblement obtenu gain de cause, sans doute aidés en cela par la victoire accordée, au même moment, aux « idéologues » sur le renoncement à l’accord de Paris sur le climat. Mais, comme le rappelle le communiqué de la Maison-Blanche, cette « exemption » reste temporaire. Il faudra d’ailleurs voir, dans les semaines qui viennent, si elle n’est pas assortie de « compensations » à l’égard du gouvernement israélien, par exemple une tolérance encore accrue envers la construction de nouvelles colonies. D’autant que les plus ardents supporters de Trump restent convaincus de la nécessité impérieuse de ce déménagement. Le milliardaire ultra-conservateur Sheldon Adelson, grand financier des cérémonies d'investiture de Trump, propriétaire de journaux en Israël, soutien de nombreux élus républicains aux États-Unis, a fait de la cause d’Israël son principal cheval de bataille et il ne lâchera pas le morceau. De son côté, le conseiller Steve Bannon défend un autre point de vue, que Trump ne peut pas ignorer : la promesse du déménagement de l’ambassade n’est pas faite pour Israël, mais pour la base nationaliste et religieuse qui a élu Trump. S’il ne veut pas continuer de la décevoir, il devra lui donner des gages. Comme le fait remarquer un éditorialiste israélien : « Il reste encore sept exemptions qui pourront ne pas être signées. »

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