López Obrador, un nationaliste de gauche face à Trump

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Andrés Manuel López Obrador, le candidat de gauche victorieux de la présidentielle mexicaine, dimanche 1er juillet, a beaucoup critiqué Trump et sa rhétorique hostile. Au pouvoir, il pourrait tenter de rebattre les cartes d'une relation de grande dépendance, économique comme militaire.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– « Ce ne sont pas nos amis, croyez-moi. Ils nous tuent économiquement. Quand le Mexique envoie ses gens, ils n'envoient pas les meilleurs. Ils nous envoient ceux qui ont beaucoup de problèmes et ils amènent leurs problèmes avec eux. La drogue. Le crime. Ce sont des violeurs. Et certains sont des gens bien. »

Le 16 juin 2015, Donald Trump, star de l'immobilier et bouffon des shows télé, débuta par ces mots sa campagne d'outsider pour la primaire présidentielle du parti républicain. Il promit ce jour-là un grand mur tout le long de la frontière avec le Mexique pour empêcher l'immigration. Les deux pays partagent plus de 3 000 kilomètres de frontière, un tiers est déjà muré, construire le reste coûterait au bas mot 20 milliards de dollars. Mais cette promesse frappante fit beaucoup pour mobiliser l'électorat conservateur.

Dès son irruption en politique, Trump a érigé le Mexique, le grand voisin du Sud, 125 millions d'habitants, la quinzième économie du monde, en bouc émissaire total. Ces invectives racistes étaient visiblement ce que sa base attendait. En tout cas, elles ne l'ont pas empêché de pulvériser ses adversaires républicains, puis d'être élu à la Maison Blanche.

« Depuis quarante ans, avec des hauts et des bas, les présidents américains avaient toujours souligné l'importance du partenariat avec le Mexique, explique Andrew Selee, directeur du Migration Policy Institute de Washington et auteur de Vanishing Frontiers, un livre qui vient de paraître aux États-Unis et raconte comment les deux pays, au-delà des anathèmes, sont en réalité toujours plus interconnectés.

« Mais avec Trump, dit-il, c'est la première fois qu'une administration reprend à son compte de tels propos sur les Mexicains. »

« L'époque de l'immigration de masse des Mexicains est terminée, les études montrent par ailleurs que les immigrés commettent moins de crimes que les Américains, mais rien n'y fait : pour une partie du pays, le Mexique symbolise toutes les peurs, poursuit Selee. Donald Trump et ses soutiens n'en parlent pas de façon rationnelle. Pour eux, ce n'est pas un vrai pays, pas vraiment un voisin : c'est une métaphore des maux de la société, le miroir de leur interrogation sur la place des États-Unis dans le monde. »

28 juin. Andrés Manuel López Obrador lors de son dernier meeting de campagne, à Mexico. © Reuters 28 juin. Andrés Manuel López Obrador lors de son dernier meeting de campagne, à Mexico. © Reuters

Au pouvoir, Trump a fait des dirigeants mexicains, régulièrement humiliés, ses boucs émissaires favoris. Lorsque sa base chauffée à blanc s'impatiente de voir le fameux mur sortir de terre, Trump répète que le Mexique paiera. Alors que les réfugiés d'Amérique centrale se pressent à la frontière américano-mexicaine, Trump s'emporte : « Le Mexique ne fait rien pour nous. Ils pourraient régler ce problème en deux minutes (sic). Ils ne font rien à part prendre notre argent et nous envoyer de la drogue. »

Dans les prochains mois, le président américain ne manquera pas de répéter les mêmes mots. Mais le destinataire sera différent : un candidat de gauche aux accents souverainistes, Andrés Manuel López Obrador (dit AMLO), a remporté l'élection présidentielle mexicaine, dimanche 1er juillet, avec plus de 53% des suffrages.

Par le passé, l'ancien maire de Mexico, connu pour ses politiques sociales et ses mots d'ordre anticorruption, n'a eu de cesse de critiquer le racisme antimexicain de Trump. Dans un livre paru l'an dernier, Oye, Trump (« Écoute, Trump »), il comparait le discours du locataire de la Maison Blanche à « la façon dont Hitler et les nazis parlaient des juifs avant de les exterminer ».

« Oye, Trump » (2017). « Oye, Trump » (2017).
Au cours de sa campagne, à mesure qu'il est devenu le favori, le leader du parti Morena (« mouvement de régénération nationale »), candidat malheureux aux deux dernières élections présidentielles, a modéré ses attaques les plus directes.

« Nous maintiendrons une bonne relation » avec les États-Unis, a-t-il encore affirmé ce week-end au New York Times. « À tout le moins, nous poursuivrons ce but car c'est indispensable. » Bien obligé, surtout si Trump est réélu en 2020 – le mandat des présidents mexicains dure six ans, non renouvelables.

Sans attaquer Trump directement, López Obrador a promis de combattre le projet de mur honni par les Mexicains. Et, plus largement, de défendre les intérêts du Mexique. Ce discours « mexicaniste », qui remet en cause le suivisme des administrations précédentes vis-à-vis du voisin américain, est une des raisons majeures de sa popularité, dans un pays gangréné par les inégalités sociales, la corruption et une sanglante décennie de guerre aux cartels.

Cette « guerre contre la drogue », menée depuis 2006 et soutenue militairement par les États-Unis, n'a guère eu de résultats probants. Si ce n'est une spirale de règlements de comptes et un atroce bain de sang : 240 000 morts – dont la moitié sous le seul mandat du président sortant Enrique Peña Nieto, 340 000 déplacés et de très nombreux disparus.

Tampon migratoire pour les États-Unis

À Tijuana (Mexique), un manifestant grimpe sur la barrière construite sur une partie de la frontière entre les deux pays pour protester contre la politique migratoire de Donald Trump. © Reuters À Tijuana (Mexique), un manifestant grimpe sur la barrière construite sur une partie de la frontière entre les deux pays pour protester contre la politique migratoire de Donald Trump. © Reuters

Aux États-Unis, pays autocentré où le tourbillon Trump entretient un déferlement médiatique incessant, la présidentielle mexicaine a jusqu'ici peu intéressé. Les médias, surtout la presse économique, s'inquiètent en général du caractère ombrageux du dinosaure politique qu'est López Obrador, du flou de son programme et de ses ambiguïtés rhétoriques, de son programme « socialiste » qui risque de perturber les multinationales américaines, notamment pétrolières.

Ils craignent aussi une possible escalade de la tension entre les deux pays et cherchent les points de comparaison entre Trump et López Obrador, dont le nationalisme de gauche, social mais conservateur sur le plan des mœurs, est souvent taxé de « populiste », une étiquette négative pour les grands médias américains.

Le 17 juin, le Washington Post lui-même a publié un éditorial incendiaire : AMLO, son surnom, y est dépeint comme un hybride de Trump et de l'ancien président vénézuélien Hugo Chávez, dont « l'agenda réactionnaire » pourrait « ramener le pays aux politiques étatiques ratées des années 70, voire au catastrophique socialisme du XXIe siècle vénézuélien ».

Ces commentaires font écho aux inquiétudes récentes du département d’État et du Pentagone, entretenues par l'administration mexicaine sortante, qui a agité le danger d'une « menace pour la sécurité nationale » en cas d'élection d'AMLO.

Pour Laura Carlsen, chercheuse au Center for international Policy de Mexico, ces peurs sont déconnectées de la réalité. « Contrairement à ce qu'écrivent les médias américains, la relation bilatérale ne peut que s'améliorer, estime-t-elle. Aujourd'hui, elle est catastrophique. Sur le fond, elle est surtout profondément asymétrique, marquée par une grande dépendance du Mexique à l'égard des États-Unis. Même si les questions intérieures ont dominé la campagne, les Mexicains veulent un président qui puisse riposter face à Trump et ne va pas reprendre à tout crin l'agenda américain, en particulier son agenda sécuritaire. »

Signée en 2006 par l'ancien président Felipe Calderón et George W. Bush, l'initiative de Merida, un grand programme de coopération sécuritaire financé à hauteur de 3 milliards de dollars par les États-Unis, visait à la fois à démanteler le narcotrafic (les cartels mexicains dominent le marché américain de la drogue) et à « sécuriser » la frontière méridionale avec le Guatemala et Belize, par où transitent les réfugiés d'Amérique centrale qui fuient les gangs et la violence.

« Depuis dix ans, le Pentagone américain fait ce qu'il veut au Mexique, poursuit Laura Carlsen. La guerre contre la drogue et la gestion de la frontière sont devenues les sujets principaux de la relation entre les deux pays. Pour beaucoup de Mexicains, c'est la preuve que leurs gouvernements successifs ont bradé l'intérêt national. » López Obrador n'a pas promis la fin de la guerre contre la drogue mais il est favorable, dit la chercheuse, « à un nouveau paradigme ». À part une amnistie pour les petits producteurs de drogue, ses projets en la matière restent toutefois peu précis.

Quant à l'immigration, « Obrador est sceptique sur le rôle de tampon migratoire que son pays joue pour les États-Unis », juge Andrew Selee, le directeur du Migration Policy Institute. « Le Mexique expulse aujourd'hui plus de ressortissants de pays d'Amérique centrale que les États-Unis. Va-t-il pour autant changer de politique ? Pas sûr, à moins que les politiques de Trump vis-à-vis des migrants ne placent ce sujet au cœur de l'agenda médiatique au Mexique. »

En 2015, des familles de disparus victimes de la « guerre contre la drogue » recherchent le corps de leurs proches dans l'État de Coahuila. © Reuters En 2015, des familles de disparus victimes de la « guerre contre la drogue » recherchent le corps de leurs proches dans l'État de Coahuila. © Reuters

Les priorités de López Obrador, réputé incorruptible, seront la lutte contre la corruption et la mise en place de nouveaux programmes sociaux. Mais aussi économiques et commerciaux. Troisième partenaire commercial des États-Unis, le Mexique est en effet très dépendant de la relation avec le voisin du Nord. Selon le département d’État américain, 82 % de ses exportations sont destinées au marché américain. Les États-Unis sont de loin le premier investisseur direct.

« Les propositions économiques de López Obrador sont très modérées, assure Laura Carlsen. Pendant la campagne, il a tenu à signaler aux milieux économiques que sa politique ne serait pas radicale. Pour autant, tout en luttant contre la corruption, il veut impliquer l’État dans l'économie pour créer de l'emploi et réguler. Il veut davantage d'emplois décemment rémunérés, y compris pour lutter à la racine contre la cause des migrations. Il entend aussi chercher d'autres partenaires commerciaux que les États-Unis. »

AMLO devra gérer les « guerres commerciales » de Trump, qui a imposé l'acier et l'aluminium mexicains. En retour, le Mexique a annoncé une hausse de ses tarifs douaniers sur les produits en provenance des États-Unis comme le porc, les pommes ou le bourbon.

Il entend surtout renégocier l'Alena – l'accord de libre-échange qui lie depuis 1994 les États-Unis, le Mexique et le Canada –, dans le but de hausser les salaires au Mexique. Donald Trump, marri de voir que les États-Unis exportent moins de biens et de services mexicains qu’ils n'en importent, a lui aussi promis une renégociation de l’Alena, pour l’instant peu avancée.

López Obrador juge que ce traité n'a guère aidé l'économie mexicaine, mais il estime aussi qu'une sortie brutale serait une catastrophe. La question a peu pesé dans la campagne présidentielle. Mais ce dossier-là sera son premier test après la victoire.

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Publié dimanche 1er juillet, cet article a été mis à jour lundi 2 après la victoire d'Obrador.