Lutte des classes de la Silicon Valley

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Depuis plusieurs mois, des manifestants s'attaquent aux bus affrétés par Google pour transporter ses salariés de leur domicile à leur lieu de travail. Ils dénoncent la gentrification de la baie de San Francisco.

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Symbole de la réussite américaine de ces trois dernières décennies, berceau de la nouvelle économie, la baie de San Francisco est aujourd’hui le théâtre d’une lutte des classes opposant les habitants « historiques » aux géants de l’informatique, et leurs salariés, implantés dans la région.

Les bus affrétés par Google, Apple ou encore Yahoo ! pour conduire leurs salariés sur leur lieu de travail sont devenus le symbole de cette guerre sociale et la cible d’une véritable guérilla urbaine visant à dénoncer la gentrification de la région et l’éviction d’un nombre croissant d’habitants. Caillassages, crevaisons de pneus, actions de blocages, pressions sur les salariés… Ces derniers mois ont été marqués par une radicalisation des opposants à la Silicon Valley et par la violence croissante de leurs actions.

Un groupe se faisant appeler « The counterforce » a publié sur internet, mardi 21 janvier, les coordonnées personnelles d’un ingénieur travaillant sur le projet de voiture sans chauffeur de « Google X », le laboratoire secret de la société. Le lendemain, à 7 heures du matin, un groupe de manifestants s’est présenté au domicile du salarié, à Berkley, bloquant son allée avant de s’en prendre au bus de Google qui passait non loin. Et au mois de décembre, c’est à coups de pierres qu’un groupe de militants s’était attaqué à un autre véhicule du géant du web, brisant une vitre et traumatisant les salariés. Face à la multiplication de ces attaques, Google aurait même affecté des vigiles à la surveillance du transport de ses salariés.

Une photo prise par un salarié de Google lors de l'attaque à coups de pierre d'un bus © Twitter Une photo prise par un salarié de Google lors de l'attaque à coups de pierre d'un bus © Twitter

Ces réseaux de transports privés qui se sont mis à irriguer la ville depuis le milieu des années 2000 sont aujourd’hui le symbole du processus de gentrification de San Francisco. Et leurs bus blancs aux vitres teintés, équipés de Wi-Fi et aux horaires tenus secrets pour des raisons de sécurité, celui de l’arrogance des géants de l’internet. « La plupart d’entre eux sont d’un blanc étincelant, avec des vitres teintées, comme les limousines et, certains jours, je pense à eux comme aux vaisseaux spatiaux dans lesquels nos maîtres extraterrestres ont atterri pour nous asservir », écrivait ainsi, en février 2013 l’écrivaine, et habitante de San Francisco, Rebecca Solnit, dans le London Review of Books.

Au-delà de cette guérilla, ces attaques de bus sont un des symptômes d’une crise sociale sans précédent que traverse San Francisco. Capitale américaine des mouvements alternatifs et de l’expérimentation, terre d’accueil durant la seconde moitié du XXe siècle des beatniks, hippies et autres contestataires, la ville a longtemps été connue pour sa qualité de vie, son ambiance, son ouverture d’esprit et son accessibilité. C’est d’ailleurs dans ce creuset que sont nés un bon nombre des multinationales de l’informatique, que ce soit dans un garage d’étudiant, comme Apple ou Microsoft, ou dans les bâtiments de l’université de Stanford dont sont issus quelques-uns des gourous du web, tels que le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg.

Mais, depuis l’avènement de la nouvelle économie, les start-up des petits génies de l’informatique se sont muées en multinationales surpuissantes, et leurs fondateurs en multi-milliardaires. Les locaux dans lesquels Bill Gates ou Steve Jobs ont construit leurs premiers ordinateurs se sont transformés en gigantesques « campus », de véritables villes du futur à l’intérieur de la ville, au sein desquelles les salariés peuvent manger, faire leurs courses, porter leur linge au pressing, se faire coiffer… Le tout sans avoir besoin de quitter leur lieu de travail.

Dans ces villes privées, bourrées de services high-tech, travaillent plusieurs milliers de salariés dans des conditions particulièrement favorables. Chez Google, les salaires à six chiffres sont ainsi relativement courants et la société est connue pour sa politique sociale particulièrement généreuse, permettant de s’assurer de la fidélité de ses salariés. Le problème est que la formidable croissance qu’a connue la Silicon Valley depuis le début des années 2000 a dramatiquement remis en cause l’équilibre démographique et social qui faisait de San Francisco une ville à part.

Comme le raconte le journaliste George Packer dans un long reportage publié par le New Yorker, dans les années 1980 « on ne savait pas ce qu’était un dîner haut de gamme, tout comme le qualificatif haut de gamme lui-même. Les écoles publiques étaient excellentes et quasiment tout le monde les fréquentait ; les quelques enfants que je connaissais qui allaient dans une école privée avaient merdé quelque part. La vallée était complètement classe moyenne, égalitariste, agréable, et un peu ennuyeuse ». Aujourd’hui, dans la rue principale du centre-ville, University avenue, les magasins de sports et les cinémas d’art et d’essais ont laissé la place aux sièges sociaux de Paypal, Facebook et Google. « Une maison moyenne à Palto Alto se vend à plus de deux millions de dollars », poursuit George Packer. « Le parking du centre commercial Stanford est une mer de Lexus et d’Audi, et leurs propriétaires font leurs achats à Burberry et Louis Vuitton. Il y a environ 50 milliardaires et des dizaines de centaines de millionnaires dans la Silicon Valley. »

« Un des endroits les plus inégaux d’Amérique »

« Si les sociétés créées par les anciens de Stanford fondaient une nation indépendante, il s’agirait de la dixième économie mondiale », soulignait de son côté Rebecca Solnit. Dans son texte, l’écrivaine expliquait avoir récemment vendu son appartement qu’elle occupait depuis des années, convaincue de pouvoir en retrouver un rapidement. À tort. « La compétition pour n’importe quel appartement à San Francisco est si intense que vous devez répondre aux annonces (…) dans les heures qui suivent leur mise en ligne pour recevoir une réponse du propriétaire ou de l’agence », raconte-t-elle. « Les annonces à la fois pour les locations et les ventes mentionnent souvent la proximité d’un arrêt de bus de Google ou d’Apple. »

En 2012, les prix des locations dans la région de San Francisco ont augmenté entre 10 % et 135 % en fonction des quartiers. Conséquence de cette explosion, nombre de propriétaires n’hésitent plus à expulser, souvent au mépris de la loi, leurs locataires trop anciens pour remettre sur le marché leurs biens et ainsi appliquer des loyers plus élevés, comme le dénoncent les associations Heart of the City ou Eviction Free San Francisco. Ainsi, raconte Rebecca Solnit, Larry Ellison, propriétaire d’Oracle et sixième fortune mondiale, a obtenu de la ville la concession pour 75 ans de trois jetées en échange de leur réparation et de leur entretien, et de l’expulsion d’une douzaine de petits commerces qui y étaient installés.

Autre victime de ce creusement des inégalités, le système éducatif connaît depuis quelques années un phénomène de privatisation particulièrement inquiétant. Dans les zones où sont installés les salariés des grandes entreprises du net, les parents ont en effet souvent créé des « fondations » privées destinées à financer les études de leurs enfants, alors que les écoles restées publiques ont, elles, de moins en moins de moyens.

« Il y a aussi un nombre record de personnes pauvres », explique Rebecca Solnit, « et les deux dernières années ont vu une hausse de 20 % du nombre de sans-abri, en grande partie à cause de l’augmentation du coût de l’immobilier. Après des décennies durant lesquelles tout le pays est devenu de moins en moins égal, la Silicon Valley est devenue un des endroits les plus inégaux d’Amérique. »

Baignant, eux aussi, dans les nouvelles technologies, les opposants à la Silicon Valley ne se limitent pas aux actions coups de poing sur le terrain. Plusieurs d’entre eux ont mis en ligne des sites internet et des cartes interactives permettant de juger de l’influence de ces lignes de bus sur le tissu social. Et toutes, comme celles de Chris Walker, d’Eric Rodenberg ou du site Anti-Eviction Mapping Project, montrent effectivement une explosion des prix des propriétés ou encore du nombre de cafés et restaurants.

Les autorités locales, et les entreprises visées peinent à juguler la colère des habitants et réagissent, jusqu’à présent, d’une manière assez maladroite. Le 20 janvier, le site Techcrunch a révélé un document interne envoyé aux salariés de Google, leur expliquant quels arguments opposer aux protestataires et à la presse. « Je suis tellement fier de vivre à San Francisco et de faire partie de cette communauté » ; « Je soutiens régulièrement les petites entreprises locales de mon quartier » ou encore « Les bus nous permettent mes collègues et moi de réduire nos émissions de carbone »

De son côté, la municipalité a récemment proposé d’imposer une taxe aux grandes entreprises pour l’utilisation des arrêts de bus, d’un montant de 1 dollar par jour par arrêt. Une solution qui coûterait en moyenne 100 000 dollars par an par société, et rapporterait environ 1,5 million de dollars à la ville.

Le blogueur, entrepreneur et « gourou du web » Anil Dash a proposé, lui, une solution impliquant les salariés de Google. « Tout d’abord, les gens travaillant dans la technologie devraient utiliser leur voix pour faire pression sur les patrons de leur société et sur l’industrie pour qu’ils fassent les bons choix. » Il propose une série de mesures concrètes. Par exemple, « les employés qui prennent les bus pourraient installer un simple panneau à l’arrêt : "X des 300 personnes qui prennent cette navette chaque jour ont promis de se porter volontaire une fois par mois dans un refuge ou centre, de supporter les droits du travail lorsqu’ils votent ou font leurs courses". » « À un niveau plus structurel », Anil Dash propose de s’attaquer au fond du problème, à savoir la rupture totale entre ces nouveaux habitants de San Francisco vivant en autarcie dans les campus, coupés du reste de l’économie locale, et le reste de la population. Pour cela, « les start-up qui fournissent des services luxueux sur leur site », comme des repas, des soins ou encore des services de santé, pourraient étendre ces services aux personnes habitant dans le voisinage. « Le bénéfice ? Vous pouvez rencontrer les "vraies gens" de votre quartier. »

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