A Dakar, la star du hip-hop bouscule les fêtes de l'indépendance

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Alors que le Sénégal fête dimanche les 50 ans de son indépendance, le rappeur Didier Awadi a convoqué jeudi à Dakar un tonitruant contre-sommet. Parmi les têtes d'affiche, des parents d'anciens héros du continent, de Sankara à Lumumba. Tous ont expliqué pourquoi l'indépendance de l'Afrique était encore un mirage. Quitte à gâcher la fête du président Wade.
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Dakar, de notre envoyé spécial

Les affiches de son nouvel album tapissent ces jours-ci les murs de l'université de Dakar. Didier Awadi, star du hip-hop francophone en Afrique, a lancé à sa manière, jeudi 1er avril, les festivités du cinquantenaire de l'indépendance du Sénégal, en organisant un joli coup: la tenue d'un sommet panafricain à Dakar, au cours duquel des intellectuels et militants de tout le continent ont souligné les limites et mirages de l'indépendance africaine.

De la persistance du franc CFA aux «diktats» du Fonds monétaire international, en passant par les Accords de partenariat économique (APE), tous ont apporté les preuves d'un «néocolonialisme» à l'œuvre. Mieux vaudrait «faire l'économie de la danse et du chant, pour laisser place à un débat de fond sur l'état de l'Afrique», a résumé la ministre malienne Aminata Traoré en clôture de la journée. Une adresse à peine voilée au président sénégalais Abdoulaye Wade, qui s'apprête à organiser deux jours de festivités démesurées, samedi et dimanche, avec un slogan tout trouvé, la «renaissance africaine».

Parmi les têtes d'affiche ayant répondu à l'invite de Didier Awadi, Blandine Sankhara, la sœur du capitaine Thomas Sankara, président révolutionnaire du Burkina Faso assassiné en 1987, ou encore Roland Lumumba, fils de Patrice Lumumba, le premier premier ministre congolais et héros de l'indépendance, tué en 1961. Intrus au sein de ce casting d'héritiers prestigieux: Ahmed Sékou Touré, fils de Sékou Touré, dictateur guinéen rentré dans l'Histoire pour avoir le premier, en 1958, refusé la «communauté franco-africaine» que lui proposait alors le général de Gaulle.

Le nouveau disque de Didier Awadi, Présidents d'Afrique, revisite justement cette histoire-là: il met en musique les discours décisifs des figures de la «conscience noire», de Sankara à Mandela, d'Aimé Césaire à Frantz Fanon, de Martin Luther King à Barack Obama. Pour chaque titre de l'album, Awadi, bien plus apprécié par la jeunesse sénégalaise que le désormais «vieux» Youssou NDour, s'est rendu dans le pays concerné, pour enregistrer avec des musiciens locaux. Il y a également récupéré des images d'archives, qui seront projetées lors des concerts.

 

 

«Nous avons décidé d'élever au rang de président ces hommes dont le parcours nous inspire... C'est notre démocratie à nous», a expliqué le rappeur, pour qui ce projet très didactique a le mérite de «remettre les pendules à l'heure». En rappelant, à l'heure des célébrations de l'indépendance, qui sont les grands hommes africains qu'il conviendrait d'enseigner dans les écoles. Mais aussi, pourquoi pas, en rafraîchissant la mémoire d'un certain Nicolas Sarkozy, dont le discours, prononcé en juillet 2007 à l'Université de Dakar, continue de faire des ravages. Le président français avait déclaré que «l'homme africain n'(était) pas assez entré dans l'Histoire».

Le disque d'Awadi, meilleure des réponses aux errements de Sarkozy? Le chanteur, qui n'en est pas à son premier coup politique, élude: «Il a le droit de se tromper. Et il a la malchance d'être ignorant». Au-delà du discours de Dakar du président français, Awadi dit participer, avec ce disque, à un «devoir de mémoire» en Afrique. «Les peuples ne sont pas amnésiques, l'Histoire ne peut pas être brouillée», veut croire Blandine Sankhara, dont les circonstances de la mort de son frère, au Burkina, sont pourtant loin d'être éclaircies.

Le contraste avec les fêtes de la fin de semaine s'annonce musclé. Le hasard faisant bien les choses, Wade fêtera les 50 ans du Sénégal libre, en même temps que les dix ans de sa présidence. En prélude aux défilés, il inaugurera samedi le Monument pour la renaissance africaine, cette gigantesque statue dessinée par Wade lui-même dans un pur style soviétique, plantée au sommet de l'une des collines de Dakar, source intarissable de polémiques depuis sa mise en chantier. Entre le disque d'Awadi et la statue de Wade, deux façons plus ou moins convaincantes de mettre en scène la tant attendue «renaissance africaine».

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