La mort de Ben Laden, ou l'espoir d'un nouveau cycle

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Au moment où les États-Unis se replient sur eux-mêmes et où le monde arabe a entamé sa libération, la disparition du leader terroriste pourrait clore un cycle d'affrontements et de connivences néfastes entre les Occidentaux et le monde musulman.
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Oussama Ben Laden a échappé plusieurs fois au sort que lui destinaient les Etats-Unis. En 1998, lorsque des missiles de croisière ciblèrent l'un de ses camps en Afghanistan. En décembre 2001, quand l'armée américaine le laissa glisser hors de la nasse au cours de la bataille de Tora Bora dans les montagnes afghanes. Il y a peut-être eu d'autres occasions ratées entre 2002 et 2004 lorsque les forces spéciales faisaient de sa neutralisation une de leurs priorités – des agents de la CIA disent l'avoir repéré à plusieurs reprises.

À chacun de ces moments, la capture ou l'élimination du fondateur d'Al Qaïda aurait sans doute changé la donne. Avant le 11 septembre 2001, en évitant, selon toute probabilité, les attentats. Peu après, en offrant une vengeance rapide et un soupçon de supériorité morale à Washington.

Mais, en intervenant près de dix ans après le « 9/11 », la mort de Ben Laden s'inscrit dans une double évolution géopolitique qui lui fait prendre une résonance particulière. La première de ces évolutions est le repli américain. La page de l'erreur irakienne est définitivement tournée. Même si le pays demeure instable et que des soldats américains continuent d'y mourir (avril 2011 a été le mois le plus meurtrier depuis deux ans pour les GI's), l'Irak est définitivement revenu entre les mains des Irakiens.

Du côté de l'Afghanistan, la Maison Blanche et le Pentagone ont désormais admis, à mots plus ou moins couverts, que cette guerre n'était pas « gagnable ». Le retrait des soldats américains, qui va démarrer à compter du mois de juillet, ne sera pas aussi humiliant que la fuite de Saïgon en 1975, mais il marque clairement l'échec d'une opération entamée il y a dix ans. L'Afghanistan demeure un « État failli » comme il l'était au début du millénaire.

Il faut également ajouter à ces deux guerres « perdues », l'accession de Barack Obama à la Maison Blanche, en pleine période de crise économique. La rhétorique du nouveau président américain est bien moins agressive que celle de son prédécesseur, et les préoccupations de ses concitoyens davantage tournées vers leur confort intérieur. L'échec à fermer le camp de Guantanamo et à juger les prisonniers qui y sont enfermés et, plus largement, l'incapacité de peser dans la résolution du conflit israélo-palestinien, ont poussé Obama à revoir ses ambitions à la baisse.

Malgré l'intervention en Libye, l'heure n'est plus aux envolées lyriques des néo-conservateurs désireux de « redresser le monde », y compris à la pointe du fusil. Il y a deux mois, pour la première fois depuis des lustres, le secrétaire à la défense a taillé dans certaines dépenses militaires, en annulant plusieurs programmes jugés superflus (notamment un nouvel avion de combat). Enfin, les débats les plus animés de ces derniers mois à Washington ont concerné la réduction de la dette, l'assurance santé, l'immigration ou les libertés syndicales.

Les Etats-Unis ont beau rester la « nation indispensable », ils ont beaucoup perdu de leur superbe d'hyperpuissance à la charnière du troisième millénaire. Leur désir de se projeter militairement à l'extérieur ou de prendre en charge tous les problèmes du monde n'est plus aussi vif qu'il y a dix ans. La majorité de la droite, et une bonne partie de la gauche, est redevenue isolationniste, un courant historique toujours fort aux Etats-Unis.

La seconde évolution géopolitique est plus récente, mais elle est bien plus brusque et d'une ampleur a priori plus vaste. Ce sont les révolutions arabes de ce début d'année 2011. Le fait que les deux premiers dictateurs tombés de leur piédestal (Ben Ali et Moubarak), et le troisième en cours de chute (Kadhafi), se soient positionnés comme des ennemis acharnés d'Al Qaïda et de Ben Laden n'est pas qu'un hasard. Le prétendu combat contre le terrorisme islamique leur a servi à s'assurer de la complaisance des pays occidentaux, à perpétuer l'absence de démocratie, et le flicage de leur population.

Les Égyptiens, les Tunisiens, les Libyens, les Syriens, les Yéménites et les Bahreïnis se sont rebellés et se rebellent toujours contre la situation qui leur est faite par leurs gouvernants, non pas en faveur d'un califat islamique, et certainement pas de la lutte terroriste contre l'Occident. Les habitants de ces pays ont perçu bien avant tout le monde l'épouvantail commode qu'incarnait Ben Laden pour les autocrates arabes. Et pour cette jeunesse qui est à l'initiative et au cœur des révoltes arabes, la vision du monde promue par Ben Laden et ses émules représente un repoussoir aussi important que les anciens régimes qui les opprimaient.

Il y a neuf ans, on pouvait encore voir des T-shirts à l'effigie de Ben Laden vendus sur les marchés des capitales du monde musulman, et une certaine forme de respect transparaître dans les conversations pour celui qui avait su se dresser contre la « puissance américaine » et « l'impérialisme occidental ». Aujourd'hui, aucun manifestant de Tunis à Damas ne s'est réclamé de l'héritier saoudien, et les partis islamiques qui sont en train d'émerger en Tunisie ou en Égypte portent surtout leurs regards vers l'AKP turc ou une nouvelle forme de partis religieux qu'ils sont en train d'inventer, pacifiques et tolérants.

Al Qaïda a toujours été autant l'ennemi des Etats-Unis et de l'Europe que de la liberté et de la démocratie. D'où son quasi-silence et sa stupéfaction mal dissimulée face aux révoltes arabes qui l'ont laissé dans le rétroviseur de l'Histoire.

La mort d'Oussama Ben Laden ne garantit certainement pas la fin du terrorisme islamique (les branches comme AQMI au Sahel fonctionnent comme des entités indépendantes), et nullement l'apaisement de la poudrière afghano-pakistanaise. En soi, elle ne résout rien des grands conflits qu'il a portés et suscités. Mais elle intervient tel un symbole, au moment d'une double transformation géopolitique, comme si elle marquait la fin d'un cycle d'affrontements et de connivences néfastes entre les Occidentaux et le monde arabo-musulman.

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