Europe Note de veille

En Espagne, Podemos se déchire sur sa stratégie

La démission du numéro 3 de l'organisation intervient à trois semaines des élections régionales. Elle révèle des désaccords de fond entre les partisans d'un Podemos transversal, qui s'adresserait à l'ensemble des électeurs, de droite comme de gauche, et ceux d'un Podemos plus combatif contre la « caste », qui assumerait son ancrage à gauche.

Ludovic Lamant

2 mai 2015 à 12h24

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Sa démission était attendue, mais personne ne pensait qu'elle interviendrait si tôt. À trois semaines des élections régionales du 24 mai, le premier grand test électoral pour Podemos après son succès aux européennes de mai 2014, le signal n'est évidemment pas bon. Juan Carlos Monedero, cofondateur et numéro trois du mouvement, a quitté ses fonctions jeudi.

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L'annonce a été faite par Pablo Iglesias jeudi en fin de journée, après la diffusion d'un entretien de Monedero à une émission de Radiocable, où il apparaît très remonté contre les orientations actuelles du mouvement. Monedero, professeur de sciences politiques à la Complutense de Madrid, l'un des théoriciens les plus médiatisés de la crise du régime espagnol, a dit tout haut les réserves qu'il gardait pour lui depuis des mois, sur les positionnements du parti.  
Podemos « a cessé de trouver le temps » de se réunir avec ses bases, les « cercles » de citoyens réunis aux quatre coins du pays et considérés comme le poumon du mouvement, a dit Monedero. Et de regretter qu'« une minute de télévision (soit) devenue plus importante que les cercles ». « Je préfère Galeano (auteur uruguayen décédé en avril 2015, ndlr) à Game of Thrones », a-t-il résumé, en référence à la série télé américaine dont Iglesias est un grand fan (il y a consacré un ouvrage collectif, et récemment offert au roi un coffret DVD de la série). Pour les membres de Podemos, le message est limpide : trop de stratégie électoraliste, pas assez de contenu, en particulier pour des réformes de gauche. Le mouvement doit « retrouver sa fraîcheur » des débuts, a insisté celui qui a rédigé le programme de Podemos pour les régionales.
« Juan Carlos n'est peut-être pas un homme de parti, mais un intellectuel qui a besoin de voler », a commenté Iglesias, précisant qu'il ne partageait pas « certaines des réflexions » de Monedero. « L'aiguillon critique qu'est Monedero est indispensable, pour moi comme pour nous tous, en tant qu'organisation politique. Nous avons besoin de cet aiguillon, et de Juan Carlos prenant son envol, avec davantage de liberté pour faire ce qu'il fait de mieux, et porter le doigt dans la plaie. » « Juan Carlos quitte la direction, pas Podemos », a-t-il insisté.

© LaTuerka

Au sein de Podemos, Monedero était déjà très affaibli. Celui qu'Iglesias avait choisi pour le remplacer, fin 2013, pour animer les débats de son émission télé culte La Tuerka, s'était trouvé en janvier au cœur d'une tempête médiatique. Il était accusé d'avoir sous-déclaré au fisc espagnol quelque 425 000 euros versés par le Venezuela, l’Équateur, la Bolivie et le Nicaragua. Cette somme correspond à des services de conseil, réalisés notamment auprès du régime de Hugo Chavez au cours des dernières années. Monedero avait été contraint en février de verser 200 000 euros au fisc pour éviter une sanction, et de diffuser des extraits de ses comptes bancaires lors d'une conférence de presse. L'affaire avait aussi déstabilisé dans les rangs de Podemos, alors que la direction se démenait, depuis des mois, pour faire oublier le passé chaviste – trop clivant à ses yeux – de certains de ses dirigeants.
Depuis, Monedero tentait de rester discret. Il a peu participé à la campagne des régionales anticipées en Andalousie, en mars. Il s'était tout de même fait remarquer, lors d'un meeting de campagne, pour une sortie musclée contre Christine Lagarde, la directrice du FMI « qui disait que le problème, c'est que nous vivions trop longtemps, eh bien meurs, toi, si tu penses que c'est la solution ». La petite phrase avait provoqué un tollé à Madrid. En tant que numéro trois du parti, Monedero venait tout de même de boucler le programme de Podemos pour les élections régionales de fin mai.

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Dans un billet qui se veut apaisant, publié sur son blog peu après sa démission, Monedero assure qu'il est toujours aux côtés de Podemos et qu'Iglesias reste un ami proche (« Je vais reprendre mes dîners avec Pablo où l'on parlera d'autres choses que des exigences de la bureaucratie »). Mais personne n'est dupe : la démission de Monedero, au-delà de sa seule personne, met en lumière des débats violents qui secouent la direction de Podemos depuis des semaines sur la stratégie à tenir. Ces débats auraient dû éclater au grand jour après les élections du 24 mai. Le départ de Monedero vient d'accélérer le calendrier.
Le premier désaccord, sur le modèle d'organisation, n'est pas nouveau. Il concerne la place faite aux « cercles », et plus généralement à la base des militants de Podemos, dans la construction du mouvement. « Parfois nous ressemblons à ceux que nous prétendons remplacer », a déclaré Monedero jeudi. En octobre, lors du congrès de Vistalegre, à Madrid (auquel a assisté Mediapart), la ligne Iglesias, pour une organisation très classique et verticale, avait fini par l'emporter sur celle des partisans d'un mouvement plus participatif. À l'époque, l'argument avancé était celui de l'efficacité : il fallait faire preuve de réalisme politique, si l'on voulait remporter les élections générales fin 2015. Iglesias avait alors convaincu plus de 80 % des votants, mais le débat, au sein des cercles, avait été très tendu.
« Ce que l'on voit aujourd'hui, c'est que le modèle qui a triomphé à Vistalegre doit être révisé. En reprenant au moins quelques idées force de l'autre groupe (concurrent à Iglesias lors du congrès, ndlr). Il faut en priorité remédier à la marginalisation des “cercles” », estime Jaime Pastor, un membre du « conseil citoyen » de Podemos pour la communauté autonome de Madrid, interrogé par InfoLibre. « Il y a des personnes et des opinions qui ont pu se sentir exclues », reconnaît Pastor, considéré comme un proche d'Iglesias.
L'autre désaccord, plus lourd, porte sur le « recentrage » politique de Podemos. Lors du congrès de Madrid, Iglesias avait dit vouloir « occuper la “centralité” de l'échiquier politique ». En clair, l'universitaire voulait tout autant séduire les déçus du parti socialiste, le PSOE, que ceux du parti populaire, à droite. Podemos, expliquait-il, n'est ni de droite, ni de gauche : il s'oppose à la « caste » des partis en place. Ce positionnement tactique l'interdisait de définir de manière trop précise son programme, de peur de faire fuir les uns, ou les autres.

Quel degré de radicalité ?

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Comme Mediapart l'a déjà raconté, ce positionnement doit beaucoup aux convictions d'Íñigo Errejón, le numéro deux du parti. Cet autre universitaire de la Complutense, qui a consacré sa thèse à Ernesto Laclau, théoricien argentin d'un populisme qui pourrait être mobilisé au service de théories progressistes, défend le recours à des concepts larges et volontairement flous pour mobiliser les citoyens (par exemple, la patrie). Certains, chez Podemos, notamment ceux venus d'Izquierda Anticapitalista (un équivalent espagnol du NPA), ont toujours tiqué sur cette ligne. Mais ceux-là, depuis le congrès de Madrid, sont devenus minoritaires.
Seulement, depuis le début d'année, le paysage politique a changé. Un nouveau parti a surgi, Ciudadanos, qui s'est construit lui aussi sur un discours anticorruption très musclé, mais depuis le centre-droit. Et depuis, l'ascension de Podemos – en tout cas telle que la documentent les sondages, ce qui reste très fragile – est stoppée net. Si l'on en croit les graphiques établis par Lluis Orriols, un politologue espagnol, le surgissement de Ciudadanos, qui mord aussi sur l'électorat modéré du PSOE, oblige Podemos à se radicaliser à nouveau, sur la gauche. En clair, l'irruption de Ciudadanos aurait rendu caduc le discours de Podemos sur sa « transversalité » droite-gauche.

« Tout cela fonctionnait tant que l'on opposait le “neuf” au “vieux”, et qu'aucune autre alternative n'existait en ce qui concerne le “neuf”. Mais Ciudadanos peut prétendre représenter le “neuf”, même s'ils sont depuis longtemps impliqués en politique (en Catalogne, ndlr) », reconnaît Raul Camargo, un autre membre de Podemos interrogé par InfoLibre (partenaire de Mediapart en Espagne).
De tout cela, Podemos est en train de débattre. Pablo Iglesias avait d'ailleurs lancé lui-même les hostilités avec un texte publié le 20 avril sur son blog : « La centralité n'est pas le centre », dans lequel il se démarque en douceur des positions d'Errejón. « Occuper la “centralité” de l'échiquier et fixer les termes du débat national selon un récit qui devient inévitable pour le reste des acteurs politiques, qui se trouvent alors contraints de se positionner par rapport à cela, c'est bien l'objectif de n'importe quelle option politique qui souhaite remporter des élections. Mais cette “centralité” ne doit pas coïncider avec ce que l'on a appelé, par le passé, le “centre idéologique”, et qui ne pourrait se comprendre que dans un contexte où les sociaux-démocrates et les conservateurs seraient les seuls à pouvoir différencier leurs propositions », écrit Iglesias.

Le texte a provoqué, déjà, de nombreuses contributions en réponse, de la part de différentes « ailes » de Podemos (par exemple ici). Le débat est souvent passionnant, sur le degré de radicalité de Podemos et le niveau de précision des propositions que le mouvement formulera en vue des élections générales de la fin d'année. Il va se poursuivre dans les mois à venir. Il n'est pas exclu qu'il tourne à l'affrontement entre Iglesias et Errejón, qui continue, lui, de plaider pour un discours « populiste » au sens de Laclau, c'est-à-dire d'un discours plutôt vague, pour parler à l'ensemble du spectre politique, quand Iglesias semble défendre des propositions plus précises, ancrées à gauche, par exemple sur les questions fiscales.

De ce point de vue, la démission de Monedero (qui fut au début des années 2000 conseiller du patron des écolo-communistes, IU) s'explique bien par des désaccords de fond, pas tant avec Iglesias qu'avec Errejón, responsable de la stratégie politique du mouvement. Jeudi, ce dernier a d'ailleurs fait le service minimum, sur Twitter, après l'annonce de la démission de Monedero :

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Pour Teresa Rodriguez, ex-chef de file de Podemos en Andalousie pour les élections du 22 mars, et représentante d'une aile plus mouvementiste au sein de l'organisation, le départ de Monedero est une « bonne nouvelle ». De l'extérieur, il pourrait devenir un « allié », pour « nous interpeller et éviter que nous ne nous convertissions en ce contre quoi nous avons tant lutté ». « Les institutions sont très puissantes, lorsqu'il s'agit d'absorber l'esprit de rébellion et la volonté de changement », a-t-elle reconnu. Celle qui a été élue au parlement d'Andalousie a dû discuter ces derniers jours avec les socialistes, pour évoquer un – improbable – gouvernement de coalition PSOE-Podemos dans cette région.
« Depuis les origines (de Podemos, ndlr), il y a deux pôles en discussion, l'un en lien avec la mobilisation sociale, les places, les espaces du 15-M (le mouvement des indignés, ndlr), et l'autre en lien avec la volonté de construire un outil électoral pour trouver des solutions législatives, depuis les assemblées élues, à la situation », résume Rodriguez.
Pour le journaliste Ramon Lobo, qui vient de publier un livre d'entretien avec Monedero, « la principale erreur de Podemos, c'est d'avoir cru dans les sondages (qui les donnaient, fin 2014, premier parti d'Espagne, ndlr), et de vouloir gouverner, quand leur véritable rôle sera sans doute, plutôt, de régénérer la vie politique de ce pays. Ils sont déjà parvenus à profondément renouveler l'atmosphère politique, sans même avoir un seul représentant au sein des institutions espagnoles. S'ils obtiennent en novembre (…) 40, 50 ou 80 sièges, ils seront quoi qu'il en soit une force décisive ». Et Lobo, qui ne va pas se faire que des amis, de pronostiquer sur son blog : « Sans Monedero en première ligne, il sera plus facile pour eux de se positionner comme “sociaux-démocrates”. Et cela représente aussi un défi, du coup, pour les adversaires de Podemos : que vont-ils faire désormais ? (...) Les temps sont passionnants. Et l'époque est au changement. »

Ludovic Lamant


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