En Espagne, Podemos se déchire sur sa stratégie

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Quel degré de radicalité ?

Comme Mediapart l'a déjà raconté, ce positionnement doit beaucoup aux convictions d'Íñigo Errejón, le numéro deux du parti. Cet autre universitaire de la Complutense, qui a consacré sa thèse à Ernesto Laclau, théoricien argentin d'un populisme qui pourrait être mobilisé au service de théories progressistes, défend le recours à des concepts larges et volontairement flous pour mobiliser les citoyens (par exemple, la patrie). Certains, chez Podemos, notamment ceux venus d'Izquierda Anticapitalista (un équivalent espagnol du NPA), ont toujours tiqué sur cette ligne. Mais ceux-là, depuis le congrès de Madrid, sont devenus minoritaires.

Seulement, depuis le début d'année, le paysage politique a changé. Un nouveau parti a surgi, Ciudadanos, qui s'est construit lui aussi sur un discours anticorruption très musclé, mais depuis le centre-droit. Et depuis, l'ascension de Podemos – en tout cas telle que la documentent les sondages, ce qui reste très fragile – est stoppée net. Si l'on en croit les graphiques établis par Lluis Orriols, un politologue espagnol, le surgissement de Ciudadanos, qui mord aussi sur l'électorat modéré du PSOE, oblige Podemos à se radicaliser à nouveau, sur la gauche. En clair, l'irruption de Ciudadanos aurait rendu caduc le discours de Podemos sur sa « transversalité » droite-gauche.

« Tout cela fonctionnait tant que l'on opposait le “neuf” au “vieux”, et qu'aucune autre alternative n'existait en ce qui concerne le “neuf”. Mais Ciudadanos peut prétendre représenter le “neuf”, même s'ils sont depuis longtemps impliqués en politique (en Catalogne, ndlr) », reconnaît Raul Camargo, un autre membre de Podemos interrogé par InfoLibre (partenaire de Mediapart en Espagne).

De tout cela, Podemos est en train de débattre. Pablo Iglesias avait d'ailleurs lancé lui-même les hostilités avec un texte publié le 20 avril sur son blog : « La centralité n'est pas le centre », dans lequel il se démarque en douceur des positions d'Errejón. « Occuper la “centralité” de l'échiquier et fixer les termes du débat national selon un récit qui devient inévitable pour le reste des acteurs politiques, qui se trouvent alors contraints de se positionner par rapport à cela, c'est bien l'objectif de n'importe quelle option politique qui souhaite remporter des élections. Mais cette “centralité” ne doit pas coïncider avec ce que l'on a appelé, par le passé, le “centre idéologique”, et qui ne pourrait se comprendre que dans un contexte où les sociaux-démocrates et les conservateurs seraient les seuls à pouvoir différencier leurs propositions », écrit Iglesias.

Le texte a provoqué, déjà, de nombreuses contributions en réponse, de la part de différentes « ailes » de Podemos (par exemple ici). Le débat est souvent passionnant, sur le degré de radicalité de Podemos et le niveau de précision des propositions que le mouvement formulera en vue des élections générales de la fin d'année. Il va se poursuivre dans les mois à venir. Il n'est pas exclu qu'il tourne à l'affrontement entre Iglesias et Errejón, qui continue, lui, de plaider pour un discours « populiste » au sens de Laclau, c'est-à-dire d'un discours plutôt vague, pour parler à l'ensemble du spectre politique, quand Iglesias semble défendre des propositions plus précises, ancrées à gauche, par exemple sur les questions fiscales.

De ce point de vue, la démission de Monedero (qui fut au début des années 2000 conseiller du patron des écolo-communistes, IU) s'explique bien par des désaccords de fond, pas tant avec Iglesias qu'avec Errejón, responsable de la stratégie politique du mouvement. Jeudi, ce dernier a d'ailleurs fait le service minimum, sur Twitter, après l'annonce de la démission de Monedero :

© Íñigo Errejón

Pour Teresa Rodriguez, ex-chef de file de Podemos en Andalousie pour les élections du 22 mars, et représentante d'une aile plus mouvementiste au sein de l'organisation, le départ de Monedero est une « bonne nouvelle ». De l'extérieur, il pourrait devenir un « allié », pour « nous interpeller et éviter que nous ne nous convertissions en ce contre quoi nous avons tant lutté ». « Les institutions sont très puissantes, lorsqu'il s'agit d'absorber l'esprit de rébellion et la volonté de changement », a-t-elle reconnu. Celle qui a été élue au parlement d'Andalousie a dû discuter ces derniers jours avec les socialistes, pour évoquer un – improbable – gouvernement de coalition PSOE-Podemos dans cette région.

« Depuis les origines (de Podemos, ndlr), il y a deux pôles en discussion, l'un en lien avec la mobilisation sociale, les places, les espaces du 15-M (le mouvement des indignés, ndlr), et l'autre en lien avec la volonté de construire un outil électoral pour trouver des solutions législatives, depuis les assemblées élues, à la situation », résume Rodriguez.

Pour le journaliste Ramon Lobo, qui vient de publier un livre d'entretien avec Monedero, « la principale erreur de Podemos, c'est d'avoir cru dans les sondages (qui les donnaient, fin 2014, premier parti d'Espagne, ndlr), et de vouloir gouverner, quand leur véritable rôle sera sans doute, plutôt, de régénérer la vie politique de ce pays. Ils sont déjà parvenus à profondément renouveler l'atmosphère politique, sans même avoir un seul représentant au sein des institutions espagnoles. S'ils obtiennent en novembre (…) 40, 50 ou 80 sièges, ils seront quoi qu'il en soit une force décisive ». Et Lobo, qui ne va pas se faire que des amis, de pronostiquer sur son blog : « Sans Monedero en première ligne, il sera plus facile pour eux de se positionner comme “sociaux-démocrates”. Et cela représente aussi un défi, du coup, pour les adversaires de Podemos : que vont-ils faire désormais ? (...) Les temps sont passionnants. Et l'époque est au changement. »

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