Aux sources de la révolution arménienne

Par Régis Genté

La « Révolution de velours » qui a emporté le régime corrompu de Serge Sarkissian, fin avril début mai, est le fruit d’années de mobilisations de la société civile arménienne. Retour sur ce mouvement qui ne vient pas de nulle part et dit beaucoup de l’évolution des sociétés post-soviétiques.

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Erevan (Arménie), envoyé spécial.–  En février 2013, l’énergie et la créativité des mobilisations sociales, citoyennes, de la jeunesse arménienne étaient frappantes. L’élection présidentielle, où Serge Sarkissian briguait alors son second mandat, était sans enjeu. Les fraudes seraient massives, comme d’habitude depuis 1991 et la chute de l’URSS. Mais les mobilisations se succédaient, pour sauver le parc Mashtots, au centre d’Erevan, le cinéma en plein air « Moscou », à l’architecture moderniste des années 1960, ou les chutes de Trchkan, menacées par un projet industriel. Autant de sites qui importaient aux Arméniens mais qui se sont aussi révélés comme des occasions de défier les dirigeants corrompus d’un pays qui s’éternisait dans la triste réalité post-soviétique.

Une des mobilisations les plus surprenantes était celle qui visait Rouben Hayrapétian, oligarque « porte-monnaie » du parti présidentiel et président de la fédération nationale de football. Un homme avait été tué dans un de ses restaurants pour une sordide histoire de tenue vestimentaire. Le puissant Hayrapétian avait tenté de se débarrasser de l’affaire en demandant à deux de ses employés de se porter coupables. Mais c’était sans compter sur une poignée de jeunes Arméniens, soutenus par six mille autres, qui les suivaient via Facebook, s’y donnaient rendez-vous, échangeaient des informations et discutaient de la stratégie à adopter pour que Hayrapétian paie pour ce crime.

Les activistes avaient tracé les appels téléphoniques échangés ce soir-là entre la « sécurité » du restaurant et le « boss ». Celui-ci avait été contraint à la démission de son poste de député, mais, sûr de lui, il ne répondait à la justice que comme bon lui semblait. « Lors de la remise de conclusions de la part de ses avocats, la veille d’une audition, alors qu’il auraient dû le faire neuf jours auparavant, nous nous sommes mis à une dizaine de juristes pour étudier toute la nuit les mille pages du dossier et le lendemain matin nous présentions nos observations à la justice, avec des poches sous les yeux mais heureux », se souvient Mher Arshakian, activiste qui a étudié le droit en Suisse.

Cette détermination, cette inventivité, cette compétence étaient à bien des égards étonnantes dans l’ancien espace soviétique. Elles n’avaient pas même été observées dans la Géorgie voisine, pourtant apparemment plus libre et plus arrimée à l’Occident, plus détachée de la Russie. La « révolution des roses » géorgienne était, comme l’a lui-même expliqué à Mediapart l’ancien président Mikhaïl Saakachvili, « venue du haut ». Certes, beaucoup d’activistes arméniens sont aussi passés par les ONG occidentales, internationales, américaines, sont allés étudier à l’Ouest. Mais manifestement, les choses partent du bas, de la société civile, dans le cas de l’Arménie. Ce dont le pouvoir a pu se rendre compte lors des fortes mobilisations qui allaient suivre, comme celle des « Cent dram » (le dram est la monnaie nationale, 1 euro = 570 dram environ actuellement) ou « Electric-Erevan », lancées respectivement en 2013 et 2015 pour protester contre l’augmentation des tarifs des transports en commun et contre celle de l’électricité.

Des partisans de Nikol Pashinyan manifestent à Erevan, le 25 avril 2018. © Reuters Des partisans de Nikol Pashinyan manifestent à Erevan, le 25 avril 2018. © Reuters

« À chaque fois, il y avait plus de monde, nos pages Facebook étaient plus suivies, et nous nous apprenions de nos erreurs », se rappelle Babken Dergrogorian, un trentenaire de la diaspora qui a quitté San Francisco voilà six ans pour s’installer en Arménie. Autant de leçons collectées mobilisation après mobilisation et qui vont rendre possible la « révolution de velours » qui a obligé l’ancien président Serge Sarkissian (2008-2018) à démissionner de son poste de premier ministre six jours après s’y être fait élire par un Parlement corrompu et aux ordres, suite à des changements constitutionnels (en 2015) qui n’avaient d’autres buts que de perpétuer son règne ad vitam æternam.

Mais comment drainer derrière soi tout un peuple ? Les mobilisations environnementales des dernières années, par exemple, laissaient sceptiques bien des Arméniens qui, à choisir entre sauver une forêt et créer des emplois dans une nouvelle mine de cuivre, optaient pour la seconde solution, dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 250 euros par mois. « Peu à peu, l’idée de se rapprocher des préoccupations de chacun s’est imposée. D’où les manifestations pour le tarif des transports ou de l’électricité », explique Gohar Saroyan, activiste de tous les combats et employée dans le jeune et dynamique secteur arménien des nouvelles technologies.

« On a attendu Sarkissian au tournant. En 2014, il a promis de ne pas devenir chef du gouvernement s’il changeait la Constitution. Puis il a changé la Constitution en 2015. Personne ne l’a cru et nous nous sommes préparés à empêcher cela. Nous savions que sa manœuvre allait se mettre en branle en avril, après avoir installé un président au rôle honorifique », révèle Arsen Kharatian, 36 ans, membre fondateur du « Contrat civique » de Nikol Pachinian, l’homme politique qui a su entraîner une immense majorité des près de trois millions d’Arméniens derrière lui ces dernières semaines et qui est devenu premier ministre par intérim le 8 mai dernier.

Alors, en ce mois de mars 2018, une douzaine d’activistes d’Erevan, dont Arsen Kharatian, ont décidé de se réunir chaque jour pour réfléchir à la façon de gâcher le nouveau sacre de « Serge », ainsi que beaucoup appellent l’ancien président en Arménie. « On ne savait pas exactement ce qu’on allait faire. Mais on a compris qu’il fallait rester sur une ligne pacifiste, après notamment être entrés en force dans le Parlement en 2004. Cela ne nous a menés à rien et a permis au pouvoir de nous dépeindre comme irresponsables », précise Arsen Kharatian.

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