L'UE sous écoutes: l'embarras de Barroso, le parlement s'active

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Les réactions indignées ou cyniques se multiplient en Europe, après la révélation de l'ampleur de l'espionnage américain. Mais le président de la commission, fervent atlantiste, est jusqu'à présent resté muet.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles

Andrew Duff en est à son troisième mandat d'eurodéputé, sous l'étiquette des « lib-dem » britanniques. Cette figure respectée du parlement en est convaincue, l'histoire du scandale Prism est déjà écrite : « Nous, Européens, allons prétendre que nous sommes scandalisés, puis les Américains vont faire comme s'ils donnaient des gages, et tout va recommencer comme avant », prédit-il à Mediapart. « Comment voulez-vous en vouloir aux Américains de ne pas faire confiance aux Européens, alors que nous-mêmes, Européens, n'arrivons pas à nous faire confiance entre nous ? »

Depuis les nouvelles révélations sur l'ampleur de l'espionnage par Washington des activités de l'Union, les réactions européennes fusent de toutes parts. Indignation ou cynisme, chacun y va de son communiqué ou de sa déclaration sur ce dossier qui risque de peser durablement sur les relations transatlantiques. Le parlement, réuni en plénière à Strasbourg cette semaine, semble bouillonner. Mais deux voix, et non des moindres, manquent à l'appel à Bruxelles.

En tournée dans les Balkans, Herman Van Rompuy, le président du conseil, n'avait toujours pas réagi, lundi soir, aux rapports de presse expliquant que les salles de réunion du « Justus-Lipsius », nom de code de l'imposant cube qui sert de décor aux réunions des chefs d'État à Bruxelles, avaient été mises sur écoutes par les Américains.

Le président de la commission, José Manuel Barroso, est lui aussi resté silencieux. Catherine Ashton, chargée de la diplomatie de l'Union, et numéro deux de l'exécutif européen, s'est contentée d'un communiqué minimal dimanche, exhortant Washington à « clarifier de manière urgente » la situation.

Les États-Unis ont assuré qu'ils répondraient par voie diplomatique, sans fournir davantage de précisions. « Mais concrètement, on attend quoi ? » s'interroge Arnaud Danjean, un élu UMP à Strasbourg, président de la sous-commission défense. « Qu'ils nous envoient l'ensemble des données stockées ? L'historique de leurs actes d'espionnage depuis dix ans ? Tout cela, c'est de la gesticulation… Le fond du problème, c'est de revoir la relation de confiance avec les États-Unis, qui doivent rester des partenaires à l'issue de cette crise », poursuit-il.

Extrêmement prudente depuis le début de l'affaire, la commission a refusé lundi de s'engager sur le terrain glissant ouvert la veille par l'une de ses commissaires : Viviane Reding avait fait le lien avec les négociations de libre-échange avec les États-Unis, qui doivent formellement s'ouvrir… lundi 8 juillet. « Entre partenaires, on ne s'espionne pas ! On ne peut pas négocier sur un grand marché transatlantique s'il y a le moindre doute que nos partenaires ciblent des écoutes vers les bureaux des négociateurs européens », a déclaré la Luxembourgeoise.  

« Nous sommes focalisés sur la question qui est l'objet des allégations », a botté en touche Pia Ahrenkilde, la porte-parole de José Manuel Barroso. Elle a refusé de « spéculer » quant aux conséquences sur les négociations commerciales à venir, qui constituent, à ses yeux, un dossier séparé. Les États membres ont donné à la commission, le 14 juin dernier à Luxembourg, un mandat pour mener les négociations avec Washington, censées déboucher sur le plus grand espace de libre-échange au monde.

Barack Obama et José Manuel Barroso lors du G-8 d'Irlande du Nord en juin 2013. © CE Barack Obama et José Manuel Barroso lors du G-8 d'Irlande du Nord en juin 2013. © CE

« Barroso est en première ligne sur le dossier de l'accord de libre-échange, et il ne fait aucun doute que cette affaire d'espionnage le perturbe beaucoup… », décrypte Marie-Christine Vergiat, une eurodéputée française membre du Front de gauche. Pour Arnaud Danjean, le silence de José Manuel Barroso est « un peu choquant » : « Qu'il soit gêné aux entournures, je le comprends très bien, mais j'aurais aimé qu'il parle, parce que l'UE est mise en cause », estime l'eurodéputé. 

« Je me souviens du sommet des Açores de 2003 (prélude à la guerre en Irak, ndlr), où Barroso avait fait montre d'une logique transatlantique assumée, et sans doute excessive », poursuit Arnaud Danjean. Plus récemment, le Portugais a été accusé de vouloir passer en force, sur l'accord transatlantique de libre-échange, pour servir ses ambitions personnelles : il viserait le secrétariat général des Nations unies, ou encore la direction de l'Otan, deux postes qui se libèrent l'an prochain. Son ex-chef de cabinet, João Vale de Almeida, a été nommé ambassadeur de l'UE à Washington.

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