Trump cherche à restreindre le droit de vote

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S'il y a une chose que Donald Trump ne supporte toujours pas, ce sont les quelque 3 millions de voix d'avance récoltées par Hillary Clinton le 8 novembre 2016. Son obsession d'une fraude électorale massive (contredite par toutes les enquêtes) lui donne prétexte pour engager une épuration des listes électorales au détriment des plus démunis, des moins éduqués.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.- Donald Trump n’est pas content. Ses projets de destruction de l’Obamacare, l’assurance santé lancée par son prédécesseur, s’effondrent au Sénat dans le chaos des désunions républicaines. Ses plans de fermeture des frontières aux ressortissants musulmans sont limités par des juges fédéraux ; et l'enquête sur la possible collusion de sa campagne avec Moscou se poursuit inexorablement. Mais son ressentiment, son obsession quotidienne, restent focalisés sur la faille originelle de sa présidence. Son score aux élections : si le 8 novembre 2016, le candidat a emporté le nombre requis de délégués pour accéder à la Maison Blanche, sa rivale Hillary Clinton a, elle, raflé haut la main le suffrage populaire, le devançant de plus de 3 millions de voix au simple décompte des bulletins. Ce chiffre record ne nourrira, vu le système électoral américain, que la postérité et les regrets des démocrates, mais il constitue un affront assez humiliant à Trump pour alimenter ses accusations, proférées sans la moindre preuve dès le scrutin de novembre, selon lesquelles l’avance d’Hillary Clinton « n’aurait été due qu’à une fraude massive impliquant trois à cinq millions d’immigrants illégaux ». Pour faire bonne mesure, le gagnant avait annoncé dès le scrutin de novembre qu’il créerait une « commission chargée de lutter contre la fraude électorale ». Il a tenu promesse.

 © Thomas Cantaloube © Thomas Cantaloube
Sa « commission présidentielle consultative pour l'intégrité des élections », dirigée par un homme de confiance, Chris Kobach, secrétaire d’État du Kansas (un poste équivalent à celui de ministre de l’intérieur de cet État), entend prouver qu’il disait vrai, et a requis, dans ce but, des 50 États américains, une masse d’informations sur les 200 millions d’électeurs que compte le pays : les noms et prénoms, affiliations politiques déclarées, les données sur la fréquence de leurs votes, et les quatre derniers chiffres de leurs numéros de sécurité sociale ; des détails suffisants selon la Maison Blanche pour démasquer ceux qui se risqueraient à voter plusieurs fois ou à se rendre aux urnes dans un autre État que celui de leur résidence officielle. À moins que l’objectif de la commission ne se résume tout simplement à épurer les listes électorales avant les scrutins de 2018.

La théorie du complot de Donald Trump a pu amuser jusqu'à ses partisans républicains au lendemain des élections, tant elle reflétait les tourments narcissiques d’une ancienne vedette de téléréalité, obnubilée pendant dix ans par les scores d’audience de son show The Apprentice. Que Donald Trump pense sincèrement, sur la base de rumeurs fumeuses, que ces élections ont été faussées par des électeurs coupables « d’avoir voté beaucoup, beaucoup de fois », importe moins que les conséquences de cette accusation. Des restrictions au droit de vote des démocrates, en particulier des minorités noires et hispaniques.

« Les fraudeurs menacent-ils le système électoral américain ? La réponse est simple : non, affirme Lorraine Minnite, experte des questions électorales à la Rutger University Camden. En revanche, la menace provient plutôt du mythe de la fraude qui justifie des réglementations nuisant à l’exercice plein et égal du droit de vote. » 

Au dire du Brennan Center, l’institution la plus respectée en matière d’élections aux États-Unis, les fraudes individuelles, commises lorsqu’un votant usurpe l’identité d’un autre pour voter à sa place, ou vote une seconde fois dans un autre district, représentent entre 0,0003 % et 0,0025 % des votes. Le Washington Post, après avoir croisé un mois durant des bases de données de toute la presse américaine, n’a trouvé, pour les élections de novembre 2016, que quatre cas de fraudes avérées par usurpation d’identité sur les 139 millions de bulletins comptés. En clair, la fréquence de ces délits est infinitésimale. Mais ce mythe constitue depuis plus d’une décennie le principal prétexte aux politiques locales de supprimer des électeurs selon le voter suppression, politiques engagées principalement par les États dirigés par des autorités républicaines.

Il y a certes une surprise ; malgré la présence de Trump en personne, et de son vice-président Mike Pence en vedette de la première réunion ultra-médiatisée de la commission, le 19 juillet à Washington, malgré aussi l’avalanche d’anecdotes de fraudes invérifiables déversées de la tribune, 44 États, ainsi que le district de Columbia, incluant Washington, ont pour l’instant refusé de fournir l’intégralité des données demandées par la commission. Les États démocrates comme la Californie, les premiers, mais aussi républicains comme le Texas et le Mississippi pourtant résolument conservateur, dont le secrétaire d’État a suggéré aux requérants « d’aller plutôt piquer une tête dans le golfe du Mexique »… En exigeant ces données privées, Donald Trump a heurté la culture libertarienne, et résolument hostile à l’État fédéral, des électeurs conservateurs, aggravant son cas par un tweet d’anthologie : « Ils refusent ? Mais qu’ont-ils à cacher ? » Il n'empêche. Les données, même partielles et inutiles, fournies par une douzaine d’entre eux suffiront à nourrir les extrapolations de la commission, et son discours alarmiste. Par ailleurs, les réticences des États à fournir leurs informations ne les empêchent pas de concocter, chez eux, les restrictions les plus odieuses au droit de vote des minorités ethniques, principal danger électoral pour les républicains.

Restriction aux électeurs issus de minorités

Chris Kobach, à la tête de la commission nationale pour l’intégrité, espère étendre à tout le pays un système nommé Cross Check, qu’il a promu au Kansas afin de croiser les inscriptions sur les registres électoraux avec celles de 27 autres États, tous par ailleurs gouvernés par des républicains, afin de déceler les doubles inscriptions et les doubles votes. Dans le doute, et pour satisfaire la Maison Blanche, ces fichiers seront recoupés avec celui des immigrants dépourvus de la nationalité américaine, suspectés par Trump d’avoir massivement et illégalement voté pour Hillary Clinton. Les algorithmes utilisés brassent essentiellement les noms et dates de naissance des inscrits, et présentent, selon les recherches des statisticiens de Stanford, un taux de 200 erreurs pour un cas litigieux réel. Plus grave encore : ces alertes touchent principalement les électeurs issus des minorités noire, hispanique et asiatique, dont les prénoms et noms sont plus répandus que pour les Blancs. Dans un pays où 800 000 personnes se nomment Garcia, et presque autant José ou Juan, leurs chances d’être repérés à tort dans une liste électorale d’un autre État sont énormes, comme celles de découvrir le jour du scrutin qu’ils ont, dans le doute, été rayés des listes d’électeurs de leurs circonscriptions.

Ce système de collaboration présente au moins l’avantage d’épurer directement les listes électorales, au moment où les restrictions imposées par les lois locales aux électeurs issus des minorités sont de plus en plus attaquées par les organisations de droits civiques.

Depuis 2012, 17 États ont imposé l’obligation de nouvelles pièces d’identité pour les électeurs. Officiellement, il s’agit d’endiguer la fraude, en réalité, cela pénalise les citoyens les plus démunis, les moins éduqués et les décourage de s’inscrire sur les registres électoraux. La Cour suprême a ainsi refusé en juin d’entendre l’ultime recours de la Caroline du Nord, qui réclamait le maintien de mesures administratives privant 200 000 citoyens de pièces d’identité adéquates pour se rendre aux urnes. Dans le Kansas, une loi exigeant une preuve de nationalité américaine, que ne peuvent se procurer les personnes privées de passeport, n’avait d’autre but que de refouler les Noirs et les Hispaniques par des paperasseries coûteuses ou dissuasives. Si le Texas a dû assouplir ses exigences pour les inscriptions, ses formulaires menacent toujours de prison les personnes coupables de libellés inexacts. Il n’en faut pas plus pour susciter la crainte de se rendre dans les bureaux électoraux. Plus couramment, les États ont restreint les possibilités de votes anticipés, indispensables aux travailleurs qui ne peuvent voter en semaine, le mardi, jour des élections aux États-Unis. Un handicap majeur pour les milieux les plus populaires, pour beaucoup issus des minorités.

« Dans l’histoire des États-Unis, les partis dominants dans les États ont recouru à ces restrictions de vote quand ils traversaient des périodes de crise », remarque Vernon Burton, professeur à la Clemson University en Caroline du Sud et expert des tribunaux en matière de voter suppression. Certes, le parti républicain, faute d’avoir réussi sous George W. Bush à attirer les minorités sous sa bannière, notamment en recourant à l’argument des valeurs religieuses, est devenu le parti d’une majorité blanche déclinante face à l’essor des minorités acquises aux démocrates. La période actuelle, celle de Trump, n’a fait qu’aggraver cette situation. Et le recours à la suppression des voix adverses. « Il fut un temps où l’on créait des commissions pour trouver le moyen d’encourager les citoyens à voter, ironise Veron Burton. En ce moment, elles servent surtout à les priver d’un droit essentiel. »

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