Une fuite de documents inédits met à nu Jersey, l’île aux fraudeurs

Par , nicky hager et l'EIC
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«Un labyrinthe de trusts et de sociétés»

Mediapart et l’EIC ont obtenu la liste secrète des clients, avec les identités qui correspondent aux numéros. La Hougue en avait près de 300, dont aucun Français. La plupart sont américains, canadiens et britanniques, en majorité des hommes d’affaires et des chefs d’entreprise. On y trouve aussi un célèbre détective privé britannique, un ancien trader londonien viré pour avoir tenté de manipuler le marché, ainsi qu’un « roi du porno » américain condamné en 2006 pour fraude fiscale.

La Hougue abritait les comptes offshore de certains protagonistes de scandales financiers retentissants des années 1970 et 1980. Parmi les clients figurent aussi Igor Vishnevskiy, ancien responsable des activités russes du géant des matières premières Glencore, et l’oligarque russe Alexander Zhukov, qui fut impliqué en Italie dans une affaire de trafic d’armes avant d’être relaxé.

Certains clients étaient recrutés directement par John Dick dans son cercle amical ou professionnel. Dans un mémo de 2006, son bras droit Richard Wigley écrit que Dick avait des « arrangements privés avec certains clients de La Hougue », en vertu desquels il recevait « un pourcentage des sommes apportées », et parfois même des commissions sur « les économies d’impôts » obtenues.

Selon un mémo rédigé en 2006 par son bras droit, John W. Dick touchait des commissions sur les économies d'impôts réalisées par certains clients de La Hougue. © EIC Selon un mémo rédigé en 2006 par son bras droit, John W. Dick touchait des commissions sur les économies d'impôts réalisées par certains clients de La Hougue. © EIC

Interrogé, John Dick n’a pas répondu sur ce dernier point. Ses avocats reconnaissent qu’il a « orienté des clients vers La Hougue parce que l’entreprise gérait les trusts de la famille Dick », mais ajoutent qu’il ignorait tout des opérations effectuées par les clients avec l’aide de la firme, sauf lorsque certains d’entre eux « discutaient de leurs affaires » avec lui. 

Né en 1938 au Canada dans une famille d’origine russe, John Dick étudie aux États-Unis et s’installe à Denver, Colorado, d’abord en tant qu’avocat. C’est en se lançant dans l’immobilier, dans les années 1970, qu’il découvre les charmes de Jersey.

Pour leur première grosse affaire, Dick et ses trois associés achètent en secret, dissimulés derrière une société écran à Jersey, un projet immobilier à Denver. Puis ils le revendent plus cher à la société officielle qu’ils avaient créée avec des investisseurs. Lesquels ont porté plainte et découvert le pot aux roses. Dick et ses trois amis ont été relaxés.

C’est à la suite de cette affaire que John Dick déménage à Jersey en 1980 et y rachète le manoir Saint-John. Il a d’abord fondé La Hougue en 1984 comme une trust company privée, chargée d’administrer ses structures secrètes et celles de certains de ses associés.

À partir de 1990, John Dick se sépare de sa seconde épouse. La procédure de divorce, qui durera plus longtemps que le mariage et contient plus de 5 000 pages de documents, est un véritable casse-tête pour les juges. Ils ont conclu que Dick a caché son patrimoine dans « un labyrinthe de trusts et de sociétés » pour se protéger de ses créanciers.

À partir de 1991, La Hougue commence à travailler pour des clients extérieurs, essentiellement par des connaissances et le bouche-à-oreille. La Hougue veut rester discrète et de taille modeste, à la manière d’un cercle d’initiés.

Pour gérer la boutique, John Dick a débauché Richard Wigley, qui gérait auparavant ses structures au sein de la filiale dédiée aux trusts de la grande banque britannique Barclays à Jersey. La Hougue a été créée « pour fournir le niveau le plus élevé possible de confidentialité et de sécurité », et « faire des choses qui seraient inenvisageables pour Barclays Trust et les autres trust companies », indique Wigley dans un mémo. 

« Je déteste payer des impôts », indique-t-il dans un autre document. À l’un des clients, il écrit qu’avec La Hougue, les possibilités « d’économies d’impôts importantes » sont « nombreuses et variées ».

Les onze principales techniques sont détaillées dans un mémo interne, intitulé « Résumé des méthodes disponibles pour permettre les mouvements d’actifs offshore ». Ce document, que John Dick affirme n’avoir jamais vu à l’époque, est un véritable manuel de fraude fiscale et de blanchiment. « Bien sûr, nous sommes très préoccupés à l’idée que ce document tombe entre de mauvaises mains », prévenait Wigley en 2000 en l’adressant à un client américain.

Véritable manuel de fraude fiscale et de blanchiment, ce mémo résume les onze principales techniques employées par La Hougue pour «permettre les mouvements d’actifs offshore». © EIC Véritable manuel de fraude fiscale et de blanchiment, ce mémo résume les onze principales techniques employées par La Hougue pour «permettre les mouvements d’actifs offshore». © EIC

L’une des onze techniques consiste, pour les patrons, à siphonner leur entreprise via des fausses factures pour des prestations qui « apparaissent comme justifiées ». Nous avons retrouvé un exemple chez un sous-traitant automobile nord-américain. L’entreprise a acheté des services fictifs (vente, conseil) à une société offshore appartenant à ses propriétaires. Lesquels récupèrent l’argent net d’impôts à Jersey, tandis que l’entreprise peut déduire ces dépenses de l’impôt sur les sociétés.

Une autre méthode consiste à investir dans un projet immobilier bidon des sommes qui peuvent « atteindre facilement jusqu’à 300 000 dollars ». La facture indique un transfert d’argent à la société immobilière, mais l’argent est en réalité acheminé via La Hougue et placé sur le compte secret du client.

Si jamais le fisc s’interroge, La Hougue émet « des confirmations et des assurances appropriées » indiquant que le projet n’était pas rentable et n’a généré ni revenu ni plus-value. Puisque les transactions sont sous son « contrôle exclusif », La Hougue assure qu’il est impossible pour les enquêteurs de découvrir la vérité.

D’autres techniques consistent à aider les clients à acheter de vrais biens immobiliers en secret, ou à les revendre sans payer d’impôts. Pour les menues dépenses, La Hougue fournit aussi des cartes de crédit intraçables reliées à des sociétés-écrans. 

Mais comment transférer de l’argent vers Jersey sans transporter de valises de cash ? La Hougue propose de faire « régulièrement » des chèques de « montants assez modestes » (« jusqu’à 10 000 dollars » tout de même) à des entités variées, qui apparaîtront comme des « petits cadeaux » ou des « dépenses de vacances », mais atterriront in fine « sur le compte du trust du client »

La Hougue gérait des dizaines de sociétés offshore, immatriculées pour la plupart à Jersey et aux îles Vierges britanniques, pour multiplier les transactions et rendre le traçage des fonds impossible. Une autre méthode consistait à accorder des prêts fictifs, ce qui permet au client de masquer un transfert d’argent en remboursant un montant qu’il n’a jamais emprunté. Cela nécessitait des « inscriptions bidons » (« dummy entries ») dans les comptes, selon la terminologie maison.

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Cette enquête est basée sur les documents Jersey Offshore, obtenus par le réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs. Les données Jersey Offshore contiennent les scans de plus de 350 000 pages de documents confidentiels issus des archives de la société de services financiers La Hougue, basée à Jersey et fondée par le millionnaire canadien John W. Dick. Les données permettent de révéler de façon inédite les méthodes d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent utilisées, au profit de leurs clients, par les professionnels de l’offshore basés dans cette petite île anglo-normande, paradis fiscal au cœur de l’Europe, situé à seulement 25 kilomètres des côtes françaises.

Ces documents ont été découverts par la fille du fondateur de La Hougue, Tanya Dick-Stock, et par son mari, Darrin Stock. Ils ont transmis les données au journaliste d’investigation néo-zélandais Nicky Hager, qui les a partagées avec l’EIC. Les médias membres de l’EIC ont analysé les documents pendant plusieurs mois en partenariat avec Open Media, le Bureau of Investigative Journalism (TBIJ), une ONG journalistique basée à Londres, le quotidien canadien Toronto Star et l’ONG journalistique canadienne Global Reporting Centre.

L’EIC a envoyé une longue liste de questions au fondateur et propriétaire de La Hougue, John W. Dick. Il nous a adressé une réponse écrite par l’intermédiaire de ses avocats. Il dément avoir eu connaissance de la moindre irrégularité au sein de la firme et estime que son ancien collaborateur Richard Wigley est le seul responsable. Ce dernier, qui était le directeur général de La Hougue, a refusé, par l’intermédiaire de ses avocats, de répondre à nos questions, au motif qu’elles sont, selon lui, basées sur de fausses informations.

Nous nous sommes entretenus longuement et à plusieurs reprises avec Tanya Dick-Stock et son mari. Ces entretiens ont été réalisés par Nicky Hager et deux journalistes de la Radio Télévision Suisse (RTS), Cécile Tran-Tien et Dimitri Zufferey.