«La question de l’abolition de la police n’est plus cantonnée à la gauche radicale»

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Joël Charbit et Gwenola Ricordeau travaillent tous deux sur le système pénal. Dans un entretien à Mediapart, ils reviennent sur l’histoire du mouvement abolitionniste, qui souhaite en finir avec la prison, les tribunaux et la police, et les effets produits par le meurtre de George Floyd. 

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Joël Charbit est docteur en sociologie. Il travaille sur le système pénal et ses critiques. Il est chercheur associé au CLERSE (Université de Lille). Gwenola Ricordeau est professeure assistante en justice criminelle a la California State University, Chico. Elle est notamment l’auteure de Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019).

Comment le meurtre de George Floyd a-t-il réactivé le mouvement prônant l’abolition de la police aux États-Unis ?

Gwenola Ricordeau : L’abolitionnisme pénal est un mouvement déjà ancien, puisqu’il s’est constitué dans les années 1970, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Le projet abolitionniste est d’en finir avec la prison, les tribunaux, la police… bref, le système pénal et ses institutions. Les mouvements abolitionnistes se sont longtemps focalisés sur la prison (les luttes anticarcérales) et c’est, en France, l’aspect le plus connu de l’abolitionnisme pénal.

Gwenola Ricordeau. © GR Gwenola Ricordeau. © GR

Aux États-Unis, depuis le milieu des années 2010, sont apparues des organisations, comme MPD150 à Minneapolis, qui luttent spécifiquement pour l’abolition de la police et on observe de plus en plus de mobilisations en ce sens, comme à Chicago.

Ce qui est nouveau depuis le meurtre de George Floyd, c’est que la question de l’abolition de la police et certaines revendications des mouvements abolitionnistes ne sont plus cantonnées à la gauche radicale. En effet, la plateforme #8ToAbolition (8 mesures pour abolir la police) est abondamment discutée et inspire de nombreuses mobilisations, comme en témoigne la popularité actuelle du mot d’ordre « Defund ! » (« Arrêtez de financer [la police] »). De plus, ce mouvement a déjà des conséquences : certaines villes ont déjà décidé de réduire les budgets de leur police, voire, comme à Minneapolis, de la démanteler.

Quelles sont les racines historiques de ce mouvement qu'on connaît très peu en France et quelles en sont les grandes composantes ?

Joël Charbit : L’expression « abolitionnisme pénal » désigne à la fois des luttes pour l’abolition du système pénal et donc de ses institutions et des courants de pensée qui circulent et se transforment selon les lieux et les époques. Par exemple, un des vecteurs de la circulation internationale de l’abolitionnisme est ICOPA (International Conference on Penal Abolition), qui réunit régulièrement depuis 1983 plusieurs centaines d’abolitionnistes.

Dans ses premières formulations, l’abolitionnisme pénal doit beaucoup aux travaux de criminologues européens comme Louk Hulsman, Thomas Mathiesen ou Nils Christie. Ceux-ci considèrent que le système pénal est un mal en soi, qu’il n’est pas réformable et qu’il est nécessaire d’inventer d’autres modes de contrôle social pour répondre aux « situations problématiques » et ne plus recourir à des institutions qui reposent sur la revanche et la punition, ignorent la complexité des structures sociales et leurs inégalités et privent les victimes de tout pouvoir dans la résolution du tort qui leur a été fait.

Mais cette première formulation de l’abolitionnisme avait ses points aveugles, notamment la question du racisme systémique (de la police comme de l’ensemble du système pénal). Il y a un important travail de reformulation des thèses abolitionnistes qui est encore en cours, mais cette dimension est de plus en plus centrale dans les réflexions et les mobilisations abolitionnistes. De nombreuses militantes et théoriciennes Africaines-Américaines ont contribué à ce renouvellement de l’abolitionnisme, comme Angela Davis, Beth Ritchie et Ruth Wilson Gilmore.

Pourquoi ce mouvement n’est pas présent en Europe ? Existe-t-il une spécificité étasunienne ?


Joël Charbit :
On ne peut pas dire qu’il n’existe pas en Europe. Tel qu’il est développé en Europe du Nord et de l’Ouest, il s’est néanmoins principalement centré sur les prisons.

Le renouvellement de l’abolitionnisme pénal qui s’est opéré aux États-Unis depuis le début des années 2000 est le résultat de trois phénomènes. D’abord, l’approfondissement des analyses abolitionnistes qui mettent désormais l’accent sur le lien entre le système esclavagiste, le système carcéral et la naissance et l’évolution de la police. Ensuite, une forte tradition de résistance à la police qu’on trouve, par exemple, déjà dans la lutte du Black Panthers Party dans les années 1960. Enfin, les mobilisations contemporaines massives contre les violences policières et le racisme de l’institution, par exemple dans le cadre du mouvement Black Lives Matter.

Joël Charbit. © JC Joël Charbit. © JC

Il y a bien sûr des spécificités de l’activité policière aux États-Unis, mais les questions que soulève le mouvement pour l’abolition de la police aux États-Unis ont de fortes résonances avec les mobilisations contre la violence structurelle et le racisme systématique de la police en France.

Gwenola Ricordeau, vous vous êtes rendue à la zone autonome mise en place à Seattle le 8 juin. Peut-on parler d’un bouillonnement des luttes sociales en ce moment aux États-Unis en pleine campagne électorale et en pleine pandémie ?

Gwenola Ricordeau : J’ai passé deux jours à la CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone) de Seattle. Celle-ci traverse actuellement une période d’incertitudes après des événements violents (plusieurs fusillades qui ont fait deux morts notamment) et il est difficile de prédire ce qu’elle va devenir [la police l’a évacuée mercredi 1er juillet – ndlr].

Son existence témoigne néanmoins de formes de mobilisation qui se cherchent et se discutent depuis un mois. En fait, il y a eu de très nombreuses tentatives d’occupation à travers le pays (Portland, Asheville, Nashville, Philadelphie, Louisville…). Depuis une semaine, il y a une occupation devant la mairie de New York (« Occupy City Hall ») à laquelle participent plusieurs centaines de personnes et sa principale revendication est la diminution des budgets de la police de New York.

Occupy City Hall - NYC 6.30.2020 © Sleeves Up Productions

Même si les manifestations continuent, elles n’ont plus l’ampleur de celles des premiers jours qui ont suivi le meurtre de Georges Floyd et donc d’autres formes de mobilisation émergent. Par exemple, le 19 juin, certains ports de la côte Ouest ont été bloqués à l’appel d’un syndicat de dockers dans le cadre du mouvement actuel.

Au sein des syndicats de travailleurs, l’existence des syndicats de policiers soulève de plus en plus de questions et il y a des appels à les exclure des unions syndicales. Sans doute que la crise économique qui touche déjà les plus pauvres et les minorités raciales, mais aussi l’absence d’enthousiasme que peut soulever la perspective de l’élection présidentielle, contribuent à l’effervescence actuelle.

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