Réfugiés: ces images d'enfants qui font vaciller les opinions publiques

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Partout en Europe, les photos d'Aylan Kurdi, âgé de trois ans, retrouvé mort sur une plage turque suscitent un électrochoc. Vont-elles faire basculer les opinions publiques en faveur des réfugiés? Pourquoi ces images ont-elles fait la Une de nombreux journaux et pas d'autres?

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Deux photos d’Aylan, un enfant syrien de trois ans retrouvé mort sur une plage turque, font la Une de nombreux journaux en Europe, jeudi 3 septembre. Les Britanniques, Espagnols et Allemands la reprennent massivement. En France, elles apparaissent sur les sites, mais la plupart des versions papier ont raté leur diffusion, ce matin, au profit de la crise des agriculteurs (Le Monde la publie à la Une dans son édition en kiosque ce jeudi après-midi). Le premier ministre Manuel Valls, affichant son « humanité » dans le sillage d’Angela Merkel, re-tweete en écrivant : « Il avait un nom: Aylan Kurdi, Urgence d’agir, Urgence d’une mobilisation européenne ». À qui ce dirigeant européen adresse-t-il cette supplique, si ce n’est à lui-même ?

Peut-être ces images seront-elles retenues par l’Histoire comme les images ayant fait basculer les opinions publiques européennes en faveur de l’accueil des réfugiés. Peut-être vont-elles contraindre les États membres de l’Union européenne à proposer une réponse à la hauteur de l’exode vidant la Syrie et les pays de la Corne de l’Afrique de leur population. Peut-être vont-elles faire taire les voix immondes appelant à fermer l’accès au vieux continent.

Ce qui est sûr, c’est qu’elles sont iconiques par leur puissance de narration : elles symbolisent tout à la fois les périls traversés par ces milliers de personnes fuyant les bombes ou la répression et la responsabilité de l’Union européenne, car, implicitement, elles disent que cet enfant, paradoxalement pris dans les bras d'un policier (plutôt que de ses parents), ne serait pas mort si des visas humanitaires étaient délivrés par les ambassades des pays européens dans les pays de départ ou si des voies légales étaient plus largement ouvertes. Faut-il le rappeler, les exilés que l’Europe voit débarquer sur ses routes ne prendraient par ces risques, pour eux et leur famille, s’ils pouvaient parvenir légalement dans l’UE. Les fortunes qu’ils dépensent pour leurs périples, au cours desquels ils se blessent, ont faim et soif, sont dépouillés par les passeurs, sont sans commune mesure avec les tarifs des transports réguliers.

Un responsable de l'ONG Human Rights Watch, Peter Bouckaert, explique pourquoi il a contribué à diffuser ces images via Twitter : en voyant les petites chaussures lacées aux pieds d'Aylan, il n'a pas pu s'empêcher de penser à son propre fils. « Il est facile de reprocher à ces parents d'exposer leur fils à de tels dangers mortels, à la condition d'oublier qu'ils fuient les bombes et l'État islamique », écrit-il. « Certains, ajoute-t-il, disent que cette photo est trop choquante pour être partagée en ligne ou publiée dans nos journaux. Ce que je trouve choquant est que des enfants se noient sur nos rivages, alors que leur mort aurait pu être évitée. »

Ces images chocs, dont la publication pose des questions d’ordre éthique, politique et juridique, le droit encadrant strictement leur diffusion en ce qu’elles concernent des enfants a fortiori décédés, ne sont pas les premières à raconter le drame qui se déroule sous nos yeux.

Elles ont été plébiscitées parce qu'elles cristallisent l’émotion qu’ont suscitée tout au long de l'été des dizaines d’images précédentes ayant circulé sur les réseaux sociaux et publiées dans les médias.

Leur impact tient en grande partie au fait qu’elles montrent des familles, et en particulier des enfants. Les photographes ont été nombreux à se rendre sur les plages des îles grecques pour saisir les visages des réfugiés posant le pied sur le sol européen. Ces regards d’enfants, ces gestes de parents enlaçant leurs proches, ont figuré la terreur de l’exil, le courage, la fatigue, l’espoir. Dans les Balkans aussi, les reporters ont vu la détermination. Tous ces portraits, y compris ceux exprimant la joie d’être en vie, enfin en sécurité, ont façonné les perceptions européennes et ont témoigné du fait que ces familles prennent tous ces risques parce qu’elles n’ont pas d’autres choix que de partir de chez elles, de fuir leur maison, leur vie.

L'usage des photos d'Aylan interroge. En retrouvant le nom de l'enfant et en commençant à retracer son histoire et celle de sa famille (dont celle de son frère également décédé), plusieurs journalistes tentent d’accompagner leur publication d’éléments faisant apparaître l’humanité de ce destin brisé. Certains médias ont moins de scrupules, voire tombent dans l’obscénité, comme le tabloïd britannique Daily News qui en fait sa couverture après avoir appelé l’armée de son pays à intervenir à Calais pour bloquer les migrants.

Pourquoi ces photos ont-elles retenu l'attention plutôt que d'autres ? Fonctionnant comme un condensé de la tragédie actuelle, elles ne sont en effet pas les premières à montrer des enfants ayant péri en mer. Fin août, à la suite d’un énième naufrage au large de la Libye, des corps ont été retrouvés sur la plage de Zouara. Des images ont circulé, mais, prises de près, elles ne contenaient pas la distance ni la mise en scène qui les rendaient « acceptables » aux yeux des médias. Leur diffusion sur les réseaux sociaux a suscité des débats tant elles témoignent de la morbidité de la situation : jusqu’où montrer l’horreur pour faire comprendre l’horreur ? Comment défendre le droit à l’image sans euphémiser la réalité ? Afin de montrer l’écart et la similitude entre ces photos, ainsi que leurs effets et leur instrumentalisation possible, Mediapart a choisi de publier également celles-ci, tout en évitant que soit identifiable le visage de la petite fille dont les parents n'ont pas donné signe de vie et dont on ne sait rien.

Ces images ravivent en creux la mémoire des milliers d’exilés morts ces dernières années en mer sans laisser de trace. Plus de 25 000 personnes ont disparu sous les flots en Méditerranée en vingt ans. En l’absence de photographes sur les bateaux des garde-côtes italiens, maltais et grecs, les naufrages et les noyades provoquées sont restés peu documentés. Invisibilisés, ces décès massifs ont moins suscité l’indignation générale, peut-être aussi parce qu’il ne s’agissait pas de familles, mais le plus souvent de jeunes hommes, venus fréquemment d’Afrique de l’Ouest, fuyant la misère plutôt que la guerre. Des hommes aujourd'hui désignés comme des « migrants économiques », sous-entendu qui ont fait la traversée à leurs risques et périls alors qu'ils n'y étaient pas forcés, et qui, en ce sens, mériteraient moins la compassion.

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