«Tokyo freeters», une plongée dans le Japon de la précarité

C'est le portrait d'une génération de «travailleurs jetables après usage» que propose le documentaire de Marc Petitjean, Tokyo freeters, programmé sur Arte mardi pour une soirée sur «une jeunesse qui réinvente la désobéissance».

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«Enquête sur une jeunesse qui réinvente la désobéissance»: c'est ainsi qu'Arte définit le thème de la soirée «Résistance, mode d'emploi» programmée mardi 8 février, à partir de 20h40. Mais au moment où tous les regards convergent vers la jeunesse tunisienne ou égyptienne, les deux films proposés s'attardent sur la jeunesse occidentale et japonaise. Programmation réjouissante donc, puisqu'elle tendrait à faire la preuve que partout dans le monde la jeunesse ne tient pas à recevoir sans bouger le monde transmis par leurs aînés.

La première partie de soirée est consacrée au film de Philippe Borrel, Les Insurgés de la terre: des portraits en situation d'éco-warriors, ces militants écologistes prêts aux actions les plus radicales. En partenariat avec Arte, Mediapart reviendra longuement sur ce film avec l'organisation d'un chat et la diffusion du film dans sa version longue ainsi qu'une dizaine de séquences non coupées.


Mais la fin de soirée réserve une belle curiosité: Tokyo Freeters, un film de Marc Petitjean consacré aux jeunes précaires japonais.

Freeters est un mot qui apparaît au Japon dans les années 1980, un hybride, formé à partir de l'anglais free (liberté) et de l'allemand Arbeiter (travailleur): les «travailleurs libres». Un véritable geste marketing que ce «Freeter»: sous ce mot pétillant qui entend parler de ceux qui refusent de sacrifier leur vie à une entreprise et préfèrent vivre au jour le jour de petits boulots pour avoir du temps pour eux s'impose dès les années 1990 une réalité bien moins réjouissante: «Freeter» désigne en fait tous les «travailleurs jetables après usage», comme l'explique dans le film un ancien freeter. Au Japon, 34% des emplois sont temporaires.

Le film est une plongée dans la nuit de Tokyo, tous ses protagonistes s'affairant surtout après la fermeture des entreprises. S'y croisent des cuisiniers, des coursiers, des réceptionnistes. Des serveurs, des vendeurs de téléphones mobiles, des opérateurs dans les services. Des hôtesses de cabaret, des vigiles, des agents d'entretien. Certains racontent être prévenus la veille par leur agence d'intérim, par SMS sur portable, des heures qu'ils auront à faire ici ou là. D'autres font visiter leur box dans un cybercafé où, pour 13 euros par jour, ils peuvent boire, prendre une douche et surtout utiliser pendant quelques heures le sofa qui leur servira de lit. Bien moins cher que l'hôtel. Shohei y a vécu pendant plus de deux ans, appréciant d'être juste «totalement seul».

S'ils ne sont pas tous forcément très jeunes, tous les protagonistes de ce documentaire sont exclus du modèle très prégnant de l'emploi à vie dans une entreprise à laquelle on accepte de se donner réellement corps et âme en échange d'un statut social qui, seul, donne ici le sens de l'existence. Et tous vivent avec des salaires de misère. Face à un père qui ne voit que «des jeunes qui se ramollissent», l'un d'entre eux contaste: «Je suis un perdant, un esclave aux yeux de tous.» Tandis qu'une autre s'interroge: «Je me demande comment je vais évoluer dans ma pauvreté.». Les freeters seraient 4 millions au Japon.


Le parti démocrate au pouvoir commence à s'en préoccuper et Makoto Yuasa, jeune diplômé d'une quarantaine d'années qui, en 2009, avait monté un village des précaires dans le parc jouxtant le quartier du gouvernement de Tokyo, est à présent chargé de mission.

Mais, sans soutien des organisations traditionnelles, les freeters comptent essentiellement sur leurs propres forces pour se faire entendre et briser leur isolement. Certes, on est loin des cortèges étudiants battant le pavé parisien entre République et Bastille. A Tokyo, les manifestations de freeters rassemblent presque autant de policiers que de jeunes en colère. Mais avec force mégaphone, ils n'hésitent pas à crier leur colère et braver l'entreprise jusque sous ses fenêtres pour réclamer le salaire promis et distribuer des tracts dénonçant les injustices. Avec à leur tête, une ancienne chanteuse punk toute de dentelles vêtue, auteur d'un best-seller sur la nouvelle condition ouvrière qui l'a érigée en icône des mouvements de précaires. Où certains rêvent d'être l'avant-garde d'un nouveau monde: «Quand les pauvres se révoltent, croit savoir l'un d'eux, il y a une énergie qui donne naissance à une autre culture.»
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PS: Dans tous les films, il y a des rushs éliminés à contrecœur. Ainsi, cette scène tournée avec Misako Ichimura, 38 ans et SDF depuis 7 ans. C'est une artiste, une freeter, qui n'apparaît finalement pas dans le documentaire. Marc Petitjean nous offre ici son court portrait.

Sophie Dufau

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