Mediapart et l'Ukraine: quelques mises au point

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Une fois de plus, Mediapart est accusé par quelques commentateurs suractifs de se faire le «valet de l'Otan», le «laquais de l'Empire états-unien», le porte-parole des néocons, obnubilés que nous serions par notre détestation de Poutine. Voici donc quelques précisions, à l'heure où la guerre dans l'est de l'Ukraine menace de dégénérer en un conflit à grande échelle.

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Un nombre record de commentaires : plus de 1 200 ce 4 février ! La publication de l'enquête de nos collègues et partenaires allemands du site CORRECT!V sur les circonstances dans lesquelles a été abattu, en juillet 2014, l'avion de la Malaysian Airlines a provoqué un torrent de remarques, approbations, questionnements, critiques, accusations, injures même. « Les 298 morts du vol MH17 : l'armée russe est impliquée » : cette enquête est en quelques heures apparue dans notre classement (il figure en pied de page d'accueil) « Les plus lus-les plus recommandés-les plus commentés ». Et cet article fait d'ores et déjà partie des cinq « papiers » les plus commentés de l'histoire de Mediapart.

L'Ukraine, plus encore que la Russie, est un sujet qui, depuis plus d'un an, depuis la révolution de l'EuroMaïdan qui a débuté fin novembre 2013, suscite l'intérêt, la passion, le déchaînement parfois de nos lecteurs. En quatorze mois, la situation, il est vrai, n'a fait qu'empirer. La guerre ravage aujourd'hui l'est du pays ; plus de cinq mille personnes ont été tuées depuis avril 2014 ; près d'un million de personnes ont fui les zones de combat.

Surtout, ce qui était à l'origine une guerre civile en pleine Europe menace de dégénérer en un conflit de grande ampleur sur fond de crise majeure entre la Russie, l'Europe et les États-Unis. Depuis deux semaines, les séparatistes pro-russes ont repris l'offensive et ont conquis une bonne partie des deux régions (oblast) de Donetsk et de Lougansk, le long de la frontière russe, obtenant même un accès sur la mer d'Azov, non loin du port stratégique de Marioupol. De ce fait, le fragile édifice diplomatique construit depuis les accords de cessez-le-feu de Minsk, en septembre 2014, paraît s'être écroulé. Pire, en Russie comme aux États-Unis, des voix s'élèvent pour armer et armer encore les deux camps belligérants, laissant craindre une escalade incontrôlable.

  • La carte ci-dessous est réalisée à partir d'informations du ministère ukrainien de la défense. Plus que le détail des forces et positions tenues par les deux camps, son intérêt est de fixer l'ampleur des territoires contrôlés par les forces séparatistes (en marron clair strié de blanc), représentant environ la moitié des deux régions de Donetsk et Lougansk.

Ce lundi 2 février, huit hauts anciens responsables américains, aujourd'hui membres de puissants think tanks, ont demandé à l'administration Obama de fournir des armes au régime ukrainien. Jusqu'alors, Barack Obama s'y est refusé. Parmi ces responsables, l'influent Strobe Talbott, ancien conseiller de Clinton et spécialiste de la Russie, d'ordinaire considéré comme un « ami » de la Russie. Dans ce rapport (il peut être lu en anglais ici), ils s'alarment du délabrement avancé de l'armée ukrainienne, incapable de résister à l'avancée des séparatistes qui bénéficient, assurent-ils, d'armements lourds récemment livrés par Moscou (chars T-80 et T-72, missiles, artillerie, véhicules blindés) ainsi que de renforts en soldats et officiers russes (environ un millier, selon des responsables de l'Otan cités dans ce rapport, quand le pouvoir ukrainien parle de près de 10 000 hommes).

Dans ce rapport, ces responsables plaident pour armer – à hauteur de 1 milliard de dollars par an pendant trois ans – l'armée ukrainienne. Objectif clamé : inverser le rapport de force militaire sur le terrain et contraindre ainsi la Russie à négocier… La proposition de ces experts a été rejetée le jour même par le conseiller adjoint à la sécurité nationale de la Maison Blanche, Ben Rhodes. Mais c'est bien une stratégie de l'escalade qui est voulue par certains à Washington, avant que le secrétaire d’État John Kerry se rende à Kiev ce jeudi 5 février. Une escalade dont ne veulent pas les Européens : quelques heures après la publication de ce rapport, Angela Merkel en visite à Budapest, où le premier ministre ultranationaliste Viktor Orban est un des fervents soutiens de Vladimir Poutine, excluait toute livraison d'armes à Kiev. Ce conflit « ne pouvant être résolu militairement », la chancelière appelle à la reprise en urgence de négociations et à un cessez-le-feu immédiat.

Les séparatistes, visiblement déterminés à pousser leur avantage, ne veulent pas entendre parler d'un tel cessez-le-feu. Alexandre Zakhartchenko (son portrait ici), leader de l'autoproclamée République de Donetsk, a au contraire annoncé lundi une « mobilisation générale » dans les dix jours à venir, promettant ainsi le recrutement de 100 000 hommes ! Aussitôt, à Kiev, certains y voyaient une opération destinée à couvrir une entrée massive de troupes russes en Ukraine (environ 50 000 soldats russes sont déployés le long de la frontière). Toutes les conditions paraissent ainsi réunies pour que la guerre s'étende, si les Européens ne relancent pas en urgence une négociation politique avec la Russie.

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