L’avocat William Bourdon: «Je suis la cible d’un complot hors norme»

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Plusieurs fois la cible de réseaux « françafricains », l’avocat William Bourdon, président de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique, assure à Mediapart faire l’objet d’un chantage orchestré par une banque congolaise et un homme d’affaires israélien pour suspendre la publication d’un rapport d’enquête accablant.

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Les banques les mieux conseillées peuvent donc avoir recours aux méthodes les plus douteuses. Paniqués par la prochaine divulgation d’un rapport d’enquête de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (Pplaaf) et de l’ONG Global Witness, l’Afriland First Bank de Kinshasa et l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, mis en cause pour la mise en place d’un important circuit de blanchiment, sont soupçonnés d'avoir exercé, via leurs avocats, un chantage sans précédent sur la personne de l’avocat parisien William Bourdon, ancien président de l’ONG Sherpa et président de la Pplaaf.

Les avocats ont en effet brandi, selon Me Bourdon, la menace d’un dépôt de plainte et d’une campagne médiatique contre les auteurs du rapport. D'après l'avocat, ils ont aussi fait planer le risque de la diffusion d’un « enregistrement compromettant » en cas de publication.

L'avocat William Bourdon, le 14 février 2020, au Portugal. © PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP L'avocat William Bourdon, le 14 février 2020, au Portugal. © PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP

Joint par Mediapart, Me Éric Moutet, l’un des avocats de la banque congolaise, a vigoureusement contesté cette démarche (lire notre Boîte noire).

Le rapport de Global Witness et de la Pplaaf, intitulé Des sanctions, mine de rien, a été rendu public le 2 juillet. Le document (mis en ligne ici) dénonce un « réseau de blanchiment d’argent », « s’étendant de la République démocratique du Congo (RDC) jusqu’à l’Europe et Israël », utilisé par Dan Gertler pour « échapper aux sanctions américaines contre lui, faire transiter des millions de dollars vers l’étranger et acquérir de nouveaux actifs miniers en RDC ». Plusieurs médias internationaux, comme Le Monde en France ou Haaretz en Israël, ont donné un écho important à ces révélations.

Au lendemain de la publication du rapport, un site congolais, Zoom_eco, a divulgué l’extrait d’un court enregistrement pirate de William Bourdon évoquant un « financement émirati ». Sur le même site, l’un des avocats de la banque mise en cause, Me Éric Moutet, a simultanément annoncé le dépôt d’une plainte contre les ONG et les lanceurs d’alerte, dénonçant le « vol » de « documents confidentiels » « dans les fichiers de la banque Afriland First Bank Congo ».

Or, l’enregistrement de 48 secondes a été réalisé par un homme condamné à de multiples reprises pour escroquerie (voir ici, , et ), Noël Dubus, venu proposer à l’avocat de se saisir, pour le compte de l’entourage du maréchal Khalifa Haftar, d’un dossier visant à mettre en cause le Qatar dans le financement du terrorisme. « Je savais parfaitement qui était M. Dubus, qui m’avait déjà révélé qu’on l’avait chargé d’une mission de surveillance de ma famille, commente Me Bourdon. Je n’ai pas cru un seul instant à son histoire, mais il est venu avec un journaliste d’investigation, et je l’ai écouté, et je lui ai répondu. Il en a tiré cet enregistrement qu’il a vraisemblablement monnayé. »

Joint par Mediapart, Noël Dubus a confirmé l'entretien et avoir effectué l'enregistrement « qui ne contenait rien d'extraordinaire ». Mais il prétend qu'il a été dupliqué à son insu, et que s'il a été monnayé, c'est par « quelqu'un d'autre ».

William Bourdon, qui a informé le bâtonnier de l’ordre des avocats du chantage et des pressions exercées par les avocats de l’Afriland First Bank, envisage de déposer plainte avec la Pplaaf, la semaine prochaine. L’avocat et l’ONG Sherpa, initiateurs des plaintes et des procédures dites des biens mal acquis visant des présidents africains et leurs entourages, ont déjà été la cible d’opérations similaires.

Ainsi, en 2010, Les Dépêches de Brazzaville, journal proche du président congolais Denis Sassou Nguesso, annonçaient que les ONG Survie, Sherpa, Transparency International avaient « des soucis à se faire », une « enquête » laissant entrevoir, « numéros de comptes bancaires à l’appui », « des opérations de blanchiment ».

En 2017, l’avocat a porté plainte après la diffusion et la prise en compte par la Direction nationale des enquêtes fiscales (Dnef) de faux documents bancaires. L’année suivante, il reçoit des menaces de mort. En 2019, c’est au tour des autorités de Guinée équatoriale d’accuser l’avocat et les associations anticorruption de « blanchiment d’argent », et de lancer des mandats d’arrêt fantaisistes.

L’avocat livre à Mediapart les clés de cette nouvelle manipulation.

Allez-vous déposer plainte cette semaine pour chantage après la publication du dernier rapport de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte que vous avez fondée ?

William Bourdon : J’ai été la cible d’un complot, vraiment hors norme, pour contraindre Global Witness et la Pplaaf de renoncer à publier le rapport sur les opérations suspectes de Dan Gertler avec l’Afriland First Bank. Nous n’avons évidemment pas cédé.

J’ai été contacté par les avocats, Éric Moutet, du barreau de Paris, et Marc Bonnant, du barreau de Genève, qui m’ont annoncé qu’ils nous attaqueraient et qu’ils mettraient tout en œuvre, y compris une campagne médiatique, en cas de publication du rapport. Et ils m’ont dit successivement, chacun : « On a un enregistrement qui est susceptible de vous compromettre. » Récemment, l’un des avocats israéliens de Gertler s’est d’ailleurs vanté de détenir l’enregistrement.

Ils m’ont même précisé : « c’est une conversation qui date d’une année », « c’est un dossier de financement du terrorisme par un État du Golfe ». Et j’ai compris de quelle conversation il s’agissait…

Vous aviez deviné un piège à l’époque ?

Non… Début 2019, un certain Noël Dubus était venu me voir pour me proposer un dossier au nom du maréchal libyen Khalifa Haftar, accompagné par un journaliste d’investigation en qui j’avais confiance. Je savais parfaitement à qui j’avais affaire, puisque c’était la deuxième fois qu’il venait. En 2013, il m’avait déjà révélé qu’on l’avait chargé d’une mission de surveillance de ma famille. Il m’avait dit à l’époque qu’il était missionné par l’entourage d’un dignitaire africain, Téodoro Obiang [le fils du président de Guinée équatoriale, condamné dans l’affaire des biens mal acquis – ndlr], pour me compromettre, mais qu’il avait renoncé à le faire. Il m’avait dit aussi qu’il avait été envisagé des repérages pour déterminer les trajets effectués par mes enfants…

Lorsqu’il est revenu, en début d’année 2019, sachant qui il était, et puisqu’il se présentait comme le mandataire du général Haftar, je n’ai pas envisagé une seule seconde de répondre à ses sollicitations, mais je l’ai écouté, et j’ai fait mine de m’intéresser au dossier. Il prétendait dénoncer le financement du terrorisme par le Qatar et se faisait fort de trouver de l’argent émirati. J’ai compris récemment qu’il m’avait enregistré, et qu’il avait vraisemblablement monnayé l’enregistrement à des tiers. D’où l’extrait ubuesque, fruit par ailleurs d’un montage, diffusé récemment par un site de RDC.

La menace de publier cet enregistrement fait partie d’une campagne plus large et orchestrée d’intimidations et de pressions exercées sur les ONG et aussi les médias qui ont publié le rapport en France et à l’étranger. C’est le cas de Haaretz et Bloomberg.

Comment allez-vous réagir à cet épisode ?

Les moyens utilisés sont ici extrêmes, et nous rappellent que lorsqu’on s’approche du cœur de la voyoucratie internationale, tous les coups sont permis. Les risques pour le clan Gertler sont considérables. Il est déjà visé par des sanctions américaines qui lui interdisent de faire des transactions en dollars. D’où, comme le révèle notre rapport, l’utilisation probable de réseaux de blanchiment pour faire évaporer ses profits en euros. À la suite de notre enquête, des procédures judiciaires pourraient être ouvertes dans différents pays et des banques fermées ou sanctionnées.

Il est par ailleurs gravissime d’avoir publié la plainte contre les ONG en mentionnant nommément les noms et adresses de deux ressortissants congolais soupçonnés par la banque d’être des sources. Avec les équipes de la Pplaaf nous avons pris des dispositions confidentielles ces dernières semaines pour sécuriser la poursuite de notre travail. Et bien entendu pour assurer la protection de ceux qui sont soupçonnés d’être nos sources.

L’ampleur de cette opération nous oblige à déposer plainte.

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Contacté par Mediapart, Me Eric Moutet a indiqué qu’il « conteste vigoureusement avoir menacé » son confrère William Bourdon « du ou des enregistrements » mentionnés, « que ce soit avant le rendez-vous d’avocats ou pendant le rendez-vous d’avocats dont vous avez parlé et qui est normalement couvert par la confidentialité », voyant dans ces informations « une manœuvre bien pathétique destinée à mettre un écran de fumée sur la plainte que nous avons déposée contre la Pplaaf, notamment le 1er juillet au parquet de Paris ».