La justice turque ouvre le procès des assassins du journaliste saoudien Jamal Khashoggi

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Après un simulacre de justice en Arabie saoudite, qui a abouti à la condamnation de quelques exécutants, un tribunal stambouliote a lancé vendredi un procès in absentia contre 20 ressortissants saoudiens qui pourrait désigner les commanditaires du meurtre.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.– À la barre des témoins, Hatice Cengiz a du mal à contenir son émotion. La jeune femme est parfois obligée de s’interrompre quand elle relate sa rencontre avec son fiancé, Jamal Khashoggi. Elle retient ses larmes avec plus de peine encore au moment de se remémorer le jour où le journaliste saoudien a connu une mort atroce entre les mains d’un commando d’assassins, dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

Exilé depuis l’été 2017 aux États-Unis en raison de ses prises de positions tranchées contre la famille royale saoudienne, et tout particulièrement contre le prince héritier Mohammed ben Salmane, Khashoggi se rendait régulièrement dans la métropole turque pour y retrouver la jeune doctorante, avec laquelle il devait se marier. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’était rendu une première fois au consulat, afin d’y obtenir un certificat de divorce d’avec sa précédente épouse, prononcé en Arabie saoudite.

Jamal Khashoggi avec sa fiancée, quelques jours avant sa disparition. Jamal Khashoggi avec sa fiancée, quelques jours avant sa disparition.

Bien accueilli par les agents consulaires, le journaliste ne s’est pas méfié quand ceux-ci lui ont proposé un second rendez-vous pour lui remettre le précieux document, fixé au 2 octobre 2018. Mais cette fois-ci, il n’est pas ressorti. « Cette convocation était une grande trahison et une tromperie. J’accuse tous les gens du consulat, tous », s’emporte Hatice Cengiz, première personne à prendre la parole, en qualité de plaignante, dans le procès in absentia de 20 accusés saoudiens qui s’est ouvert vendredi devant la 11e cour d’assises d’Istanbul.

Selon l’acte d’accusation rédigé par le parquet d’Istanbul sur la base d’enregistrements d’écoutes téléphoniques, des vidéos de caméras de surveillance, de témoignages de personnels turcs du consulat et de perquisitions, le collaborateur du Washington Post a été étranglé puis dépecé par un commando de 15 personnes, dont un médecin légiste, dépêché à Istanbul depuis l’Arabie saoudite.

Les procureurs turcs accusent 18 exécutants supposés de « meurtre avec préméditation et cruauté ». Surtout, ils désignent deux proches du prince héritier, l’ancien chef adjoint des services de renseignement, le général Ahmed al-Assiri, et l’ancien conseiller à la cour royale, Saoud al-Qahtani, comme les organisateurs et les instigateurs de l’assassinat. Tous crimes passibles de la prison à vie sans réduction de peine.

MBS, Mohammed ben Salmane, n’est pas formellement accusé par le parquet d’Istanbul, mais son nom a bien vite émergé des dépositions. Conseiller du président turc Recep Tayyip Erdogan et ami proche de Khashoggi, Yasin Aktay a ainsi évoqué la colère du prince héritier saoudien face aux critiques du journaliste sur sa politique d’intervention militaire au Yémen et d’embargo sur le Qatar.

« Khashoggi était aussi le président d’une association nommée La Démocratie pour le monde arabe maintenant (Dawn). Les activités de cette association avaient énervé les dirigeants saoudiens. Pour eux, le mot de démocratie est une insulte », a affirmé Aktay devant les juges. Fondée en janvier 2018 par le journaliste, Dawn réunit des intellectuels, des militants et des lobbyistes représentant des courants islamistes et libéraux pour promouvoir la démocratie.

Sept autres témoins, pour la plupart des employés turcs du consulat saoudien, se sont succédé à la barre au cours des trois heures et demie d’audience. L’un d’eux a peut-être apporté un nouvel éclairage sur le destin du corps de la victime, jamais retrouvé.

« [Le jour des faits,] j’ai été appelé à 14 heures à la résidence [du consul]. On m’a demandé d’allumer le fourneau. Il y avait de la panique dans l’air. On aurait dit qu’ils voulaient que je m’en aille au plus vite. J’ai allumé le fourneau et je suis parti, a déclaré le technicien Zeki Demir. Quand je suis revenu, cinq ou six jours plus tard, j’ai vu que le marbre du fourneau était cassé. Sa couleur aussi avait changé. Comme s’il avait été passé au vitriol. »

À l’issue de ces dépositions, menées masque de chirurgien sur le nez et devant un public restreint, pandémie de Covid-19 oblige, les juges ont fixé au 24 novembre la date de la prochaine audience. Seule observatrice étrangère à avoir fait le déplacement jusqu’à Istanbul, Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions sommaires, s’est réjouie de l’ouverture de ce procès qui, dit-elle, « bien qu’imparfait, constitue un processus de justice » venant pallier l’échec du procès organisé l’an dernier en Arabie saoudite.

Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions sommaires, à l'issue de la première audience du procès Khashoggi à Istanbul. © NC Agnès Callamard, rapporteure spéciale des Nations unies sur les exécutions sommaires, à l'issue de la première audience du procès Khashoggi à Istanbul. © NC

La justice saoudienne a condamné en décembre cinq exécutants du complot à la peine de mort et trois autres à une peine de 24 ans de prison. Elle s’est en revanche bien gardée de mettre en cause d’éventuels commanditaires, assurant que le commando avait été envoyé en Turquie avec l’objectif de ramener Khashoggi vivant à Riyad et que son exécution avait finalement été décidée par le chef de l’équipe.

Depuis, les fils du journaliste, qui vivent toujours en Arabie saoudite, ont accordé leur pardon aux assassins qui, selon Callamard, ont ainsi échappé à l’exécution et restaient emprisonnés dans l’attente d’une éventuelle libération.

Interrogée par Mediapart, l’experte de l’ONU, dont le rapport, publié en juin 2019, évoquait des « preuves crédibles » de la responsabilité « d’officiels saoudiens de haut niveau, y compris le prince héritier », a dit espérer que le procureur turc pourra, lors des prochaines audiences, « présenter les preuves scientifiques qu’il a obtenues de l’examen des téléphones et des disques durs d’ordinateurs ». « J’espère qu’il pourra expliquer la chaîne de commandement et présenter des éléments de preuves sur cette chaîne de commandement, même si le prince MBS n’est pas inculpé », a-t-elle ajouté.

Au titre des « imperfections » du procès turc, Callamard a mis en avant l’absence des accusés, visés par des mandats d’arrêts internationaux mais au sujet desquels l’Arabie saoudite a annoncé, dès la fin 2018, qu’elle n’extradait jamais ses ressortissants. Une absence qui pourrait empêcher toute condamnation, puisque en droit turc, les procès in absentia ne peuvent pas atteindre le verdict, selon plusieurs experts turcs. Elle a également déploré l’absence de contacts entre les avocats commis d’office de la défense et leurs clients.

Reporters sans srontières a pour sa part condamné l’absence de tout représentant des chancelleries occidentales à l’audience. « Il est totalement inacceptable que le corps diplomatique basé à Istanbul ignore le processus qui pourrait être la seule chance de demander des comptes pour l’assassinat de Jamal Khashoggi, a affirmé sur Twitter Rebecca Vincent, directrice des campagnes internationales de RSF. RSF a demandé à 35 États membres de la Coalition pour la liberté d’expression d’envoyer des observateurs. »

« On parle ici d’un meurtre d’État, c’est pour cela que la présence des États est importante, a confirmé Agnès Callamard. Pour transmettre à l’Arabie saoudite et au monde le message qu’on ne peut pas s’en sortir impunément après le meurtre d’un journaliste. »

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