Centrafrique: dans l'ordinaire du crime de guerre

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Un blessé grave, du bétail volé et un village incendié : c'est, selon les conventions de Genève, un crime de guerre. C'est aussi le quotidien d'une partie de la Centrafrique, déchirée par des affrontements entre milices depuis le renversement du président Bozizé par des bandes armées qui vivent désormais du pillage du pays.

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Bouar (Centrafrique), de notre envoyé spécial

Cela a démarré par une rumeur. Vendredi 1er novembre, vers 17 heures, quelques femmes et enfants arrivent à pied à la cathédrale de Bouar, la deuxième ville de Centrafrique. Cette ancienne base militaire française est aujourd’hui une bourgade endormie traversée de pistes guère carrossables. Depuis une semaine, le lieu saint catholique et le périmètre qui l’entoure sont devenus un refuge pour les villageois des alentours : ils tentent ainsi d’échapper à un cycle de violences qui oppose les milices de l’ex-Séléka (l’alliance de combattants qui a pris le pouvoir le 24 mars en Centrafrique) et les milices d’auto-défense, dites « anti-balakas », qui se cachent dans la brousse.

Les réfugiés dans la cathédrale de Bouar. © Thomas Cantaloube Les réfugiés dans la cathédrale de Bouar. © Thomas Cantaloube

Cinq mille à six mille déplacés campent ainsi en plein air, en espérant que la croix juchée à la cime de la cathédrale les protégera. Des femmes et des enfants arrivent donc, au moment où la nuit s’apprête à tomber, pour grossir les rangs des réfugiés. Elles annoncent que leur village de Vakap, situé à 27 kilomètres au nord de Bouar, est en flammes.

À cette heure-là, la FOMAC (Force multinationale des États d’Afrique centrale), unité d’interposition composée ici de soldats gabonais, congolais et tchadiens, ne sort plus de son cantonnement. Elle ne bouge donc pas. Plus tard dans la nuit, une bonne sœur centrafricaine arrive et raconte qu’elle aussi a vu le village brûler. Elle a été arrêtée par des hommes en armes et en uniforme sur la route, mais ils l’ont laissée passer.

Le lendemain matin, dès la première lueur de l’aube, le campement autour de la cathédrale se réveille. C’est la fin de la saison des pluies et il fait relativement frais. À 9 heures du matin, un des deux médecins d’une ONG qui effectue des consultations auprès des déplacés, a déjà diagnostiqué sept cas de paludisme sur onze patients, principalement des enfants et des nourrissons. Les autres sont affligés d’infections respiratoires. Au même moment, le colonel gabonais commandant les forces de la FOMAC participe à une réunion des chefs de district autour du préfet et du maire de Bouar. Il s’agit d’apaiser les tensions qui sont en train de monter entre chrétiens et musulmans lesquels, selon le maire Aliaoudo Moumini, « vivent en paix depuis 53 ans et ont besoin les uns des autres ».

L’actuel conflit en Centrafrique n’a jamais été religieux, mais il prend un tour malsain depuis quelques mois. La plupart des observateurs (diplomates, humanitaires, associatifs locaux) ne le voient pas basculer dans une guerre confessionnelle. Pourtant, certains événements sont comme des étincelles près d'un baril de poudre.

En effet, la Séléka (« l’alliance » en sangho, la langue véhiculaire en Centrafrique) est partie du nord du pays en portant des revendications de désenclavement et de partage du pouvoir. Dans ses rangs, de nombreux Tchadiens et Soudanais, donc des musulmans, soldats perdus des guerres de ces deux pays frontaliers. Lors de leur descente sur la capitale, située tout au sud, ils ont pillé allègrement tout ce qu’ils trouvaient, les bâtiments administratifs mais aussi de nombreuses missions catholiques – tout simplement parce que celles-ci sont plus tentantes que les mosquées, en ce qu'elles possèdent souvent des 4x4, des générateurs et du matériel électronique.

Arrivée à Bangui, la Séléka a mis en fuite le président François Bozizé et a installé l’un de ses chefs, Michel Djotodia, au palais présidentiel, faisant de lui le premier chef d’État musulman de ce pays aux deux tiers chrétien. Les milices disparates de la Séléka se sont adjointes les services de « l’armée des chômeurs de Bangui », selon les termes d’un analyste occidental, et se sont dispersées aux quatre coins du pays pour « vivre sur la bête ».

Djotodia a eu beau les dissoudre officiellement, ces milices ont poursuivi leurs pillages et se sont mis à rançonner les habitants partout où elles se sont installées : 500 francs (0,8 euro) pour traverser la route, 1 000 francs au retour des champs… Bien souvent, elles ont établi leurs camps dans les quartiers musulmans et ces derniers, plus à même de communiquer avec ces nordistes dont certains ne parlent ni le sangho ni le français, mais l’arabe, les ont davantage « épargnées ». Les chrétiens ont donc commencé à se sentir victimisés par cette soldatesque anarchique, étrangère ou ignare, ou les deux.

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Depuis le mois de mars, la Centrafrique s'enfonce dans le désastre, dans une indifférence quasi-générale de la communauté internationale. Malgré la présence d'une Force internationale des États d’Afrique centrale, les Nations unies n'ont pas à ce jour déployé de stratégie globale. Ancienne puissance coloniale, disposant d'un contingent de plus de 400 soldats à Bangui, la France est régulièrement incitée à intervenir. Après la Côte-d'Ivoire et le Mali, ce pourrait être le prochain engagement important de l'armée française.