Brexit: l’infernale équation politique de Theresa May

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Plus Theresa May lâche du lest dans les négociations sur le Brexit à Bruxelles, plus elle affaiblit son assise politique à Londres. Et plus, dans la foulée, elle perd en crédibilité auprès de ses interlocuteurs européens… Dernier exemple de cette spirale infernale : le dossier de la frontière irlandaise, au cœur des discussions lundi.

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La journée chaotique que vient de passer Theresa May à Bruxelles, lundi, en dit long sur l’équation politique dans laquelle la cheffe du gouvernement s'est enfermée – et dont on voit mal comment elle pourra s’extirper, dans les semaines à venir. Le déplacement de la conservatrice dans la capitale belge devait être l’occasion d’annoncer, enfin, un premier accord d’étape dans les négociations sur le Brexit, qui patinaient sérieusement depuis leur ouverture mi-juin. Mais l’accord, très attendu, a été reporté in extremis, en raison d’un blocage sur l’épineux dossier de la frontière de l’Irlande du Nord.

« Il n’a pas été possible de conclure un accord global aujourd’hui [mais] nos positions se rapprochent », a déclaré Jean-Claude Juncker, le président de la commission, lors d’un rapide point presse à l’issue de la journée, aux côtés de la Britannique. « Des différences persistent sur certains dossiers, ce qui oblige de poursuivre les négociations. Mais nous reprendrons ces discussions d’ici la fin de la semaine », a fait savoir, de son côté, la cheffe de l’exécutif.

« On se rapproche des “progrès suffisants” », s’est enthousiasmé le Polonais Donald Tusk, à la tête du conseil européen (l’institution qui représente les capitales à Bruxelles). À ce stade, il semble probable qu’un accord intervienne d’ici au sommet européen des 14 et 15 décembre. Les chefs d’État et de gouvernement pourraient alors constater des « progrès suffisants » dans les négociations, selon la terminologie officielle, ce qui permettrait de lancer la deuxième phase des discussions (pour parler des contours proprement dits des futures relations entre l’UE et Londres).

Sur le Brexit, May exécute un numéro d’équilibriste risqué. D’un côté, elle cherche à débloquer les négociations à Bruxelles, pour éviter le spectre du « no deal » en mars 2019 (ce que les Britanniques appellent le “saut de la falaise”, c’est-à-dire un Brexit sans filet, sans accord préalable avec les Européens, aux conséquences difficiles à anticiper). Elle accepte donc des concessions. Mais la conservatrice – qui n’a pas voté pour le Brexit lors du référendum de juin 2016 – doit aussi donner des gages à sa majorité politique à Londres – en particulier aux partisans les plus farouches d’un Brexit “dur” au sein de son gouvernement, mais aussi à son allié nord-irlandais, le DUP, qui lui permet d’avoir une majorité, lors des votes à Westminster. C’est pour cela qu’elle ne cesse de répéter, depuis son arrivée au pouvoir à l’été 2016, que « pas d’accord vaut toujours mieux qu’un mauvais accord ».

Ses alliés à Londres – dont certains, à commencer par son ministre des affaires étrangères Boris Johnson, rêvent de prendre sa place – l’accusent de manquer de fermeté dans les négociations à Bruxelles. Et ses interlocuteurs à Bruxelles peinent à la prendre au sérieux, tant les articles de la presse britannique la décrivent comme une cheffe du gouvernement en sursis, et sans autorité. May a-t-elle les moyens de sortir de cette impasse ?

Theresa May et Jean-Claude Juncker lundi 4 décembre à Bruxelles © Reuters / Yves Herman. Theresa May et Jean-Claude Juncker lundi 4 décembre à Bruxelles © Reuters / Yves Herman.

Son seul véritable atout, qui lui a permis, jusqu’à présent, de rester au pouvoir : les Européens redoutent de nouvelles élections anticipées au Royaume-Uni, parce qu'elles feraient perdre encore des mois de négociations. Or le temps presse pour conclure les discussions, puis organiser des votes à Bruxelles et Londres, le tout d’ici la date butoir de mars 2019. D’autant que de nouvelles législatives pourraient porter au pouvoir le “gauchiste” Jeremy Corbyn, le candidat des travaillistes, qui a le vent en poupe dans les sondages, et n’est pas non plus un défenseur acharné du projet européen… Les interlocuteurs européens de May ont donc tout intérêt, malgré tout, à jouer le jeu de la conservatrice, et faire en sorte qu’elle ne perde pas totalement la face, à Bruxelles.

C'est ainsi qu'il faut comprendre l'hommage un peu appuyé, ce lundi soir, de Juncker à May, lors du point presse, censé redorer le blason de May chez elle : « C'est une négociatrice acharnée, elle n'est pas simple. » C’est cette même stratégie qu'ont essayé d'appliquer les Européens concernant la « facture du divorce » (Brexit bill), l’un des trois dossiers de l’accord d’étape en cours de finition à Bruxelles. Il s’agit de la somme que Londres s’engage à verser, au moment de son départ de l’UE en 2019 et les années suivantes, pour honorer ses engagements budgétaires (du paiement des retraites des anciens fonctionnaires européens d’origine britannique, au versement de fonds structurels déjà promis, etc.). Theresa May a finalement accepté de lâcher du lest sur ce sujet pourtant très sensible auprès de l’opinion publique britannique.

Dans son discours à l’Institut de Florence, en septembre, elle évoquait le chiffre de 20 milliards d’euros, quand les Européens tablent plutôt sur une estimation de 60 milliards… Désormais, les Britanniques se sont rapprochés d’une fourchette de 45 à 55 milliards d’euros. Mais Michel Barnier et son équipe ont accepté de ne présenter aucun chiffre dans l’accord qui sera rendu public : ce seront uniquement des principes de calcul, qui permettront à May de raconter ce qu’elle souhaite, à Londres. « Ils ont promis de tout prendre en charge, on se moque de savoir quelles estimations ils vont publier. On est même contents de les aider à les présenter au mieux », expliquait ainsi un négociateur de l’UE au Financial Times, qui est le premier à avoir donné l’information d’un accord sur le montant de la « facture du divorce ».

Les deux autres points de l’accord sont toujours en chantier. L’un porte sur les droits des expatriés européens résidant au Royaume-Uni, et en particulier sur la compétence de la Cour de justice de l’UE, en cas de litige les concernant sur le sol britannique. Mais c’est surtout le dossier irlandais qui a monopolisé les énergies lundi. La position des Européens reprend, au mot près, celle de Dublin : pas question d’une frontière en dur entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, qui impliquerait la construction de barrières ou de douanes, sur ce territoire à l'histoire si particulière. May semblait avoir, lundi midi, accepté l’idée d’une forme d'« exception réglementaire » pour l’Irlande du Nord, avec une formulation qui aurait satisfait les deux camps. Si bien qu’en début d’après-midi, le premier ministre irlandais annonçait une déclaration imminente à Dublin, présentée comme « positive », tandis que des eurodéputés assuraient qu’un accord avait été obtenu sur cette question clé.

Dans la foulée, des figures de la politique britannique se sont inquiétées de voir un traitement spécial pour l’Irlande du Nord, qui pourrait inclure, par exemple, un accès préférentiel au marché unique européen. C’est le cas de Nicola Sturgeon, la dirigeante du SNP (gauche indépendantiste), à la tête de l’Écosse, du maire travailliste de Londres Sadiq Khan, ou encore du chef du gouvernement gallois Carwyn Jones : tous ont fait savoir qu’ils réclamaient, eux aussi, un traitement préférentiel, comparable à celui de l'Irlande du Nord…

Surtout, le DUP, ce parti nord-irlandais dont dépend May pour ne pas être mise en minorité à Westminster, a indiqué, dans un communiqué en début d’après-midi (lire ci-dessous), qu’il était totalement opposé à « toute divergence de régulation entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni ». En quelques minutes, c’est toute l’autorité de May qui s’est trouvée mise à mal. Elle n’a rien pu faire d’autre que marche arrière. Elle repart de Bruxelles avec l’espoir de débloquer le dossier d’ici la fin de semaine.

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