La Turquie en route vers une crise économique majeure

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Depuis l’effondrement de la livre cet été, la Turquie se dirige inéluctablement vers une période de récession. Alors que le gouvernement s’efforce de sauver les apparences à coups de mesures cosmétiques, certains secteurs sont déjà frappés de plein fouet par la crise. Chantiers à l’abandon, pharmacies en rupture de stock, journaux à l’agonie : le panorama en trois tableaux d’une économie en panne.

 

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant. – En dépit des dénégations de son gouvernement, adepte du « tout va bien, je vais bien », la Turquie se dirige tout droit vers une crise économique majeure. Si son économie a affiché des taux de croissance satisfaisants aux premier et deuxième trimestres 2018 (+ 7,2 % et + 5,3 %), elle a connu un brusque ralentissement au troisième (+ 1,6 %) et devrait entrer dans le rouge dès le quatrième, selon les prévisions publiées en novembre par l’agence internationale de notation Moody’s.

« Une inflation à deux chiffres, une forte augmentation du coût des emprunts et une réduction des prêts bancaires vont probablement peser sur le pouvoir d’achat des ménages, la consommation privée et l’investissement, causant une contraction sévère de la demande intérieure du secteur privé », analyse Moody’s, qui prévoit au moins trois trimestres de contraction de l’économie turque et table sur un taux annuel de croissance de 1,5 % pour 2018, puis – 2 % pour 2019.

À l’origine de cette dégradation subite se trouve la chute vertigineuse de la livre turque (TL), déclenchée cet été par une violente crise diplomatique entre Ankara et Washington au sujet du pasteur américain Brunson, retenu en Turquie et jugé pour terrorisme, sur fond de désaveu de la politique économique turque par les investisseurs et de drainage des capitaux internationaux par les États-Unis à la suite du relèvement par la Banque centrale américaine de ses taux d’intérêt.

Après avoir vu leur monnaie nationale perdre plus de 40 % de sa valeur face au dollar et à l’euro, les autorités d’Ankara sont parvenues à contenir l’incendie en autorisant le départ du pasteur et en permettant à la Banque centrale turque de relever son taux directeur.

Le mal est fait. Mi-décembre, la livre turque est stabilisée, mais à un taux de change bien inférieur à celui du début de l’année. Ce qui grève lourdement les finances des entreprises endettées en devises. Plusieurs grands groupes turcs, comme Yildiz Holding (chocolats Godiva, United Biscuits, produits Ülker), Dogus Holding (automobile, construction, énergie…) et Ojer Telekom AS (filiale turque d’Oger Telecom, détenu par la famille libanaise Hariri), ont été contraints de négocier une restructuration de leurs dettes avec les banques.

 

comme de nombreux chantiers publics, celui de la mosquée de la place Taksim, à Istanbul, est quasiment à l'arrêt depuis plusieurs mois. © NC comme de nombreux chantiers publics, celui de la mosquée de la place Taksim, à Istanbul, est quasiment à l'arrêt depuis plusieurs mois. © NC

Au cours des derniers mois, plusieurs centaines de sociétés ont par ailleurs recouru à la procédure du concordat, qui leur permet de renégocier leurs dettes en amont du dépôt de bilan. Le chômage atteignait en septembre 11,4 % de la population active, avec 3,75 millions de sans-emploi, contre 10,6 % un an plus tôt (+ 330 000).

Le décrochage de la livre turque a également provoqué une flambée des prix à la consommation qui frappe durement les ménages au porte-monnaie, notamment sur des produits de première nécessité, comme les fruits et légumes frais (+ 50 % en octobre).

Obnubilé par la tenue en mars d’élections municipales, le gouvernement a réagi en appelant les entreprises à pratiquer des rabais au nom de l’intérêt national et en réduisant, fin octobre, les taxes sur certains produits et services (automobile, transactions immobilières et certains meubles et mobilier).

La mesure a porté des fruits sur le niveau de l’inflation, mais de nombreux économistes dénoncent un tour de passe-passe aux effets temporaires, obtenu au prix d’une baisse des ressources publiques et visant surtout à sauver les apparences, sans que cela ait d’incidence sur les produits indispensables au quotidien pour la plupart des Turcs.

Face à cette crise, tous les secteurs d’activité ne sont pas logés à la même enseigne. Les entreprises réalisant l’essentiel de leur chiffre d’affaires en devises à l’export tirent bien leur épingle du jeu. En revanche, celles qui dépendent de produits d’importation, ou qui se sont endettées en devises mais tirent leurs revenus du marché national, souffrent.

Mediapart a choisi de s’intéresser à trois secteurs dont les difficultés affectent gravement, de diverses manières, la société turque : le BTP, gros pourvoyeur d’emplois qui débauche aujourd’hui massivement ; l’industrie pharmaceutique, victime de pénuries qui mettent en danger la santé publique ; le monde de la presse et de l’édition, menacé par la hausse du prix du papier, et avec lui la circulation de la pensée.

Taner Mutlu, carreleur : « On ne rendra pas l’immeuble tant que le patron ne nous aura pas payés »

Spécialiste des carrelages et des marbres, Taner Mutlu, 26 ans, a rejoint il y a un peu moins d’un an une cinquantaine d’ouvriers sur le chantier de construction d’un immeuble de standing de sept étages à Bostanci, un quartier résidentiel plutôt huppé sur la rive asiatique d’Istanbul. Tout allait bien pour le jeune carreleur, embauché sur la promesse d’un paiement forfaitaire assortie d’un chèque encaissable à date fixe, jusqu’à l’arrivée de l’échéance, début mai.

« Nous étions une quinzaine à pouvoir encaisser nos chèques. Mais la banque a refusé d’effectuer les virements : ils étaient sans provision. Depuis, nous n’avons pas touché notre argent, rapporte Taner. On ne nous a rien expliqué, on nous a juste dit que c’était la crise, que l’entreprise ne pouvait pas payer. » Les autres ouvriers n’ont pas encore atteint la date d’encaissement, mais l’issue ne fait pas de doute pour eux non plus. « Au total, il y en a pour 1,5 million de livres turques [environ 240 000 euros] de salaires impayés », ajoute le jeune homme, qui réclame pour sa part un dû de 18 000 TL (2 900 euros).

Après plusieurs mois de négociations infructueuses et de travail sans salaire, les ouvriers ont décidé en septembre d’occuper le bâtiment, achevé à 80 %, et dont plusieurs appartements ont déjà été vendus. « On ne rendra pas l’immeuble tant que le patron n’aura pas payé nos salaires. La police veut nous faire sortir, mais nous, on ne bougera pas », affirme le carreleur. À défaut, la colère des propriétaires pourrait faire bouger l’appareil judiciaire, espère-t-il : « Normalement, les acheteurs des appartements vont finir par porter plainte, la justice va nommer un administrateur et on va toucher enfin notre argent. »

Taner Mutlu, carreleur-matériel, sur le chantier de construction qu'il occupe depuis trois mois avec ses camarades ouvriers pour réclamer le paiement de leurs salaires. © NC Taner Mutlu, carreleur-matériel, sur le chantier de construction qu'il occupe depuis trois mois avec ses camarades ouvriers pour réclamer le paiement de leurs salaires. © NC

En attendant, Tamer est menacé d’expulsion de son logement avec sa femme et deux enfants en bas âge. « Pour l’instant, je m’en sors en empruntant à gauche et à droite. J’ai travaillé pendant une dizaine de jours sur un autre chantier, pour gagner un peu d’argent, mais là encore, je n’ai pas été payé, explique l’ouvrier. Le secteur est complètement à l’arrêt en ce moment, on est en train de couler. »

Le cas de Tamer et de ses camarades est loin d’être isolé. « Depuis deux mois, nous passons notre temps à nous battre sur ce genre de dossiers, en particulier dans le BTP », indique Emrah Arikusu, porte-parole de l’association ouvrière Pain et Honneur, qui se bat pour créer des solidarités entre les différentes composantes du monde ouvrier. « On nous appelle à tout bout de champ en nous disant : On ne m’a pas versé mon salaire, qu’est-ce que je peux faire ? J’ai touché mon salaire, mais on m’a supprimé mes cotisations sociales, qu’est-ce que je peux faire ? »

Entre septembre 2017 et septembre 2018, le secteur de la construction a perdu 10 % de ses effectifs, soit 223 000 employés, a annoncé mi-décembre l’institut turc de la statistique (Tüik).

La baisse d’activité du secteur se reflète également dans la chute brutale du nombre de permis de construire délivrés (– 58,6 % en nombre d’appartements au cours des trois premiers trimestres de 2018 par rapport à la même période de 2017). De nombreuses entreprises du BTP se retrouvent en effet coincées entre une hausse vertigineuse du prix des matériaux de construction (+ 50 % sur 12 mois, selon le Tüik) et des stocks importants d’immeubles invendus, qui tirent les prix à la baisse.

« Avant cet été, le coût de la construction s’élevait à 1 300 TL (210 euros) le mètre carré. Il est maintenant de 1 800 TL (295 euros). Et comme il y a déjà des stocks, on ne peut pas vraiment répercuter cette hausse sur les prix de vente », commente le développeur de projets immobiliers Yusuf Durna, P-DG d’Arizona Yatirim Yapi. Il évalue à un million le nombre d’appartements invendus au niveau national. « Dans ces conditions, les entreprises sont dans une situation difficile. »

Pour les promoteurs immobiliers turcs, les acheteurs étrangers, principalement originaires du Moyen-Orient, constituent une bouffée d’oxygène inespérée. Le nombre d’appartements vendus à des étrangers a fait un bond de 70 % sur les dix premiers mois de 2018. Sur le podium des acheteurs prennent place les Irakiens, les Iraniens et les Koweïtiens.

« Sans la clientèle étrangère, on serait dans la mouise », admet Yusuf Durna, qui affirme leur avoir vendu la moitié des appartements de son dernier projet, un complexe de 571 appartements de standing dans le quartier stambouliote de Kasimpasa. « Pendant des années, tout le monde a construit ce qu’il voulait, comme il voulait. Si on avait planifié tout ça, on ne serait pas confrontés à une telle crise aujourd’hui, confie-t-il, blasé. La Turquie a grandi avec la construction, elle se casse la figure avec la construction. »

Mardiros Zovikian, pharmacien : « Je pleure au téléphone pour obtenir des médicaments »

La pharmacie de Mardiros Zovikian n’est pas, de loin, la plus grande parmi la douzaine d’officines qui donnent sur l’entrée de l’hôpital d’État Eftal, dans le quartier stambouliote de Sisli. À peine une petite pièce dans laquelle le carabin plus tout jeune ne reçoit d’ordinaire que de vieux habitués. Pourtant, le pharmacien a vu apparaître ces derniers mois un nouveau type de clientèle.

« Toutes les cinq minutes, il y a un type qui ouvre la porte pour demander si on a tel ou tel médicament. Ce sont des gens qui ont été éconduits une première fois et qui vont tenter leur chance dans toutes les pharmacies des alentours », explique Zovikian. En raison de la dépréciation de la livre et d’un système complexe de contrôle des prix de vente, des centaines de médicaments ont disparu des rayonnages des pharmacies, les importateurs renonçant à les distribuer à perte sur le marché turc.

« Moi, il me manque une centaine de médicaments, indique Zovikian. Je suis obligé de renvoyer environ un client sur dix les mains vides, parce que je n’ai pas ce qu’il me demande. » Si l’affaire ne prête guère à conséquence pour des gouttes ophtalmiques ou un sirop pour la toux, elle devient plus dramatique quand il s’agit de traitements contre le cancer. « C’est le gros problème, le cancer. Les clients doivent recevoir régulièrement leurs médicaments, sinon… »

Interrogé sur l’éventuel décès de patients faute de traitement approprié, le praticien hoche la tête affirmativement. Pour ne pas atteindre ce genre d’extrémités, le pharmacien se mue parfois en artiste dramatique. « Pour mes vieux clients, je fais le tour de tous les dépôts par téléphone. Je pleure au téléphone pour obtenir des médicaments, je dis que c’est pour ma mère, confie-t-il. Des fois, ça marche, d’autres fois, non. »

Mardiros Zovikian, dans sa pharmacie. © NC Mardiros Zovikian, dans sa pharmacie. © NC

Le secteur turc de la pharmacie est très dépendant de l’étranger. Selon les statistiques de l’Union des pharmaciens de Turquie (TEB), les médicaments d’importation représentaient en 2017 25 % du nombre de boîtes vendues, mais 55 % de la valeur totale des ventes. Les entreprises pharmaceutiques turques importent en outre souvent le principe actif des médicaments qu’elles commercialisent sous leur nom.

Le prix de vente des médicaments d’importation en Turquie est défini en faisant la moyenne de leur prix de gros dans les cinq pays producteurs européens où ils sont les moins chers (France, Espagne, Italie, Portugal et Grèce), en prenant pour référence dans chaque pays le prix de le plus bas pratiqué. Le ministère de la santé applique ensuite à cette moyenne un taux de change fixe, réévalué une fois par an. La dernière actualisation, en date du 14 février 2018, a fixé le taux de change à 2,69 TL pour un euro.

Or la livre turque, après son dévissage de l’été, s’échange aujourd’hui à 6,10 pour un euro. « Concrètement, le même médicament à 10 euros est vendu à son prix réel – soit 61 TL – en Grèce, mais à 26,9 TL en Turquie. Dans ces conditions, les compagnies importatrices européennes ne veulent plus vendre en Turquie, résume Cenap Sarialioglu, président de la Chambre des pharmaciens d’Istanbul. Le résultat, c’est une pénurie qui touche toutes les catégories de médicaments. La TEB a évalué à 500 ou 600 le nombre de médicaments qui ont disparu du marché turc. »

Les difficultés d’approvisionnement concernent notamment les médicaments entrant dans la composition des chimiothérapies, certaines hormones, l’albumine humaine, l’immunoglobuline ou encore certains traitements du diabète.

Elles s’étendent aussi au matériel médical. « La situation créée par la hausse des prix est telle que les administrateurs de certains hôpitaux, comme l’hôpital universitaire de Gazi (à Ankara) ou l’hôpital d’État d’Ordu, ont diffusé auprès de leurs médecins des circulaires les appelant à ne pas réaliser d’opérations chirurgicales en dehors des cas d’urgence », indique le Dr Halis Yerlikaya.

L’oncologue, qui est membre du conseil central de l’Union des médecins de Turquie (TTB), souligne que les populations les plus pauvres sont bien sûr les premières victimes de la pénurie. « Quand le médicament recherché ne se trouve pas dans les pharmacies des hôpitaux publics du département, les patients sont dirigés vers les hôpitaux privés agréés par la sécurité sociale, explique-t-il. Mais on observe que les titulaires de la carte verte [couverture sociale minimum pour les plus démunis – ndlr], qui n’ont pas les moyens d’obtenir des médicaments hors des hôpitaux publics, sont victimes de cette situation. »

La solution la plus évidente pour mettre fin à la pénurie serait une réévaluation rapide du taux fixe de change. Le gouvernement semble cependant décidé à attendre février. Une telle mesure se traduira en effet par une augmentation équivalente des dépenses de la sécurité sociale, qui rembourse environ 85 % du prix des médicaments. Elle fera mauvais effet, aussi, dans le plan de lutte contre l’inflation.

Pourtant, le temps presse. « Nous sommes dans une situation d’urgence. Même s’ils sont rares, il y a des cas de décès dus à la pénurie de médicaments, confirme Cenap Sarialioglu. Nous redoutons que, lorsque les stocks de médicaments importés qui existent encore seront épuisés, le problème s’étende et atteigne une gravité extrême, avec la disparition complète de certains médicaments n’ayant pas d’équivalents entrant dans la composition des chimiothérapies », alerte pour sa part le Dr Yerlikaya.

Le journaliste Fatih Polat: « Avec la hausse du prix du papier, on vit des moments très difficiles »

Depuis quelques années, les calamités ne cessent de s’abattre sur Evrensel, comme sur les autres rares survivants de la presse d’opposition en Turquie.

Il y a d’abord la grêle des procès, des amendes et dommages-intérêts, qui frappe durement les finances du petit quotidien de gauche, au modeste tirage de 5 000 exemplaires. « En ce moment, nous avons pour 50 000 TL [8 250 euros] d’amendes à payer, pour des raisons invraisemblables. On a une trentaine de procès en cours, des procès en dommages-intérêts pour un montant supérieur à 100 000 TL [16 500 euros] », indique Fatih Polat, le directeur de la publication du journal.

« Le gendre du président [et actuel ministre du trésor et des finances – ndlr], Berat Albayrak, intente très facilement des procès pour insulte dès qu’on écrit sur lui », poursuit le journaliste, qui doit comparaître le 7 février pour avoir publié le résumé d’une enquête de l’EIC, dont fait partie Mediapart, sur les cadeaux d’un milliardaire azéri au clan du président Recep Tayyip Erdogan. « Tous ces procès sont une façon de nous faire taire. »

Fatih Polat, directeur de la publication du quotidien de gauche Evrensel. © NC Fatih Polat, directeur de la publication du quotidien de gauche Evrensel. © NC
 

Il y a ensuite la fermeture, fin octobre, d’un des deux réseaux nationaux de distribution des journaux, Yaysat, quelques mois après son rachat par un homme d’affaires proche du président, Erdogan Demirören. La disparition de Yaysat place le groupe Turkuaz, proche du gouvernement, dans une situation de monopole qu’il met à profit sans vergogne. « Notre contrat avec Turkuaz prévoit que la part des kiosquiers est de 20 000 TL par mois plus la TVA. Par rapport à notre ancien accord avec Yaysat, ça fait 10 000 TL de plus à payer au distributeur », calcule Polat.

Et, depuis l’été, il y a la flambée des prix du papier, cerise noire sur un gâteau funèbre. Depuis la privatisation, en 1998, puis la fermeture, en 2005, de l’unique entreprise produisant du papier d’imprimerie, SEKA, le monde de la presse et de l’édition est totalement tributaire du papier d’importation, une situation dont il paie le prix aujourd’hui.

« En plus du dévissage de la livre turque, la fermeture de nombreuses usines productrices en Chine a obligé les importateurs turcs à se tourner vers la production européenne, plus chère, résume en effet Tugrul Pasaoglu, de la maison d’édition Iletisim. Donc, on a à la fois une hausse du prix du papier de 6 %, et par-dessus un surcoût de 40 % lié à la baisse de la livre turque. »

Cette hausse ne met pas en danger une maison comme Iletisim, un éditeur aux reins solides, spécialisé dans les ouvrages – recherche, essais, romans – à forte valeur intellectuelle ajoutée. « Le processus technique de production  – le papier, l’encre, la couverture, l’impression – ne représente que de 12 à 15 % du coût total d’un livre. L’augmentation porte uniquement sur ces 15 %, évalue Pasaoglu. Bref, la hausse du prix du papier a peut-être entraîné une augmentation de 7,5 % de nos coûts de production. »

Elle n’est pourtant pas bénigne, dans un contexte déjà difficile. « Cela reste grave, parce qu’à côté de ce surcoût la dépréciation de la livre a entraîné un accès plus difficile au crédit. Le système bancaire se rétracte et propose des taux d’intérêts très élevés », commente l’éditeur. Il évoque également le même problème de monopole sur la distribution, apparu avec le rachat de l’enseigne D&R par le groupe Turkuaz – « un danger tant sur le plan commercial que sur celui de la liberté d’expression et de la diffusion de la culture ». Au bout du compte, « nous avons commencé à être plus prudents au moment d’accepter de nouveaux projets, nous avons perdu notre sérénité », conclut-il.

L’augmentation brutale du prix du papier a eu des effets plus délétères sur la presse écrite, grosse consommatrice. Depuis l’été, deux quotidiens nationaux, Habertürk et Vatan, progouvernementaux, ont renoncé à publier une édition papier. Ils ont été imités par le Journal officiel, et plusieurs journaux locaux ont été obligés de mettre la clé sous la porte, selon un communiqué publié en novembre par le syndicat des journalistes de Turquie (TGS), qui réclame une suppression de la TVA de 8 % sur le papier et l’octroi de subventions. Pour survivre, certains journaux ont supprimé leurs suppléments (Sözcü), réduit leur périodicité (Özgür Ses, passé de quotidien à hebdomadaire) ou leur pagination (la revue satirique Leman et le quotidien islamiste Milli Gazete), ou encore relevé leur prix (Cumhuriyet, Birgün, Dünya).

À Evrensel, le temps des choix est venu. « Avec la hausse du prix du papier, on vit des moments très difficiles. Nous voulons continuer de diffuser un journal papier, mais les pressions sont fortes pour que nous arrêtions, commente Fatih Polat. Nous ne voulons pas répercuter nos coûts sur le prix de vente, parce que la Turquie est déjà en crise et que nous ne voulons pas infliger une difficulté supplémentaire à nos lecteurs. Mais nous allons probablement devoir réduire notre pagination très prochainement, de 16 à 12 pages. »

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