La révolution féministe

Mona Eltahawy: «La phrase la plus révolutionnaire, c’est: “Mon corps m’appartient”»

La journaliste et activiste égyptienne Mona Eltahawy, figure du féminisme arabe, publie un manifeste pour démanteler le patriarcat. Elle livre à Mediapart son cheminement intime et politique depuis la révolution de 2011 et parle aussi de l’agression sexuelle qu’elle a subie à 15 ans dans l'un des lieux les plus saints de l’islam, La Mecque.

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Mona Eltahawy: "La phrase la plus révolutionnaire, c'est "mon corps m'appartient" "

Rachida El Azzouzi

5 février 2021 à 18h09

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«J’ai écrit ce livre comme j’aurais tiré un missile. Avec rage. » Ainsi commence l’ouvrage de Mona Eltahawy, publié par les éditions Massot, qui a débarqué jeudi 4 février dans les librairies de France : Fuck le patriarcat ! Les 7 péchés pour prendre le pouvoir. C’est elle tout craché : ce point d’exclamation, ce juron et cette couverture violette, la couleur des féministes, où elle apparaît, cheveux teintés rouge vif (qu’elle n’a plus), grosses lunettes et bagues, mains sur les hanches, regard noir, souligné au khôl.   

Après Foulards et hymens (Belfond) appelant il y a cinq ans à une grande révolution sexuelle et sociale au Moyen-Orient, la journaliste-écrivaine-activiste égyptienne, qui dénonce depuis des années les violences faites aux femmes, revient avec un nouvel essai coup de poing. Objectif : poursuivre le démantèlement du patriarcat partout où il se trouve, partout où il s’imbrique, dans le racisme, le sectarisme, l’homophobie, la transphobie, le capacitisme, l’âgisme. Un manifeste qui ne craint ni la provocation, ni la radicalité, en sept péchés capitaux ou vertus féministes : la colère, l’attention, l’obscénité, l’ambition, le pouvoir, la violence et la luxure. 

Mona Eltahawy détaille son mode d’emploi dans notre émission « La révolution féministe » et revient sur l’impact du soulèvement populaire de 2011 en Égypte dans son cheminement intime et politique. Elle évoque aussi le moment fondateur de son féminisme : l’agression sexuelle qu’elle a subie à l’âge de 15 ans dans l’un des lieux les plus saints de l’islam, La Mecque, alors qu’elle effectuait avec ses parents le pèlerinage. Elle n’épargne aussi aucun des dirigeants du Machrek ou d’Occident, ni Sissi, ni Mohammed ben Salmane, ni Trump, ni Macron.

Extraits :

« La phrase la plus révolutionnaire, c’est : “Mon corps m’appartient” »

« Les filles sont élevées pour être polies, sages, gentilles, ne pas faire de bruit, serrer les jambes. On nous enlève la colère nécessaire qu’on pourrait renvoyer vers le patriarcat. La colère, c’est la première vertu car la société et le patriarcat ont appris aux filles à retourner la violence, la colère contre elles-mêmes. La deuxième, c’est de se dire : “je mérite”, “mon travail mérite l’attention”. La troisième, c’est le droit à la grossièreté. Mon langage doit être aussi libre que je le suis.

Ensuite vient l’ambition […] l’ambition de la liberté qui va au-delà de l’égalité avec les hommes. Puis la puissance, le pouvoir. Kamala Harris est la première femme vice-présidente des États-Unis. Je célèbre sa nomination mais en même temps, il ne s’agit pas de célébrer l’accession au pouvoir de certaines femmes. Le féminisme doit permettre à toutes les autres femmes d’être puissantes. […]

Vient la violence, l’un des plus grands tabous pour les femmes. Je revendique le droit des femmes à lutter contre les crimes du patriarcat. Le patriarcat est une colonisation, une occupation. La dernière vertu, c’est la luxure. La phrase la plus révolutionnaire pour combattre le patriarcat à mon sens, c’est “mon corps m’appartient” pour pouvoir m’exprimer et pour pouvoir y prendre plaisir. »

© Editions Massot

« La révolution égyptienne a été un moment historique, le rêve de toute notre vie. »

« On a fait tomber un homme mais pas le régime. La révolution n’est pas achevée. Il y a quelques semaines, Sissi a reçu la Légion d’honneur du président français Macron, une véritable honte. La France honore un homme qui ne le mérite pas, un fasciste qui a détruit la révolution égyptienne. Quand je regarde en arrière, les mêmes pouvoirs occidentaux maintiennent le régime en lui vendant des armes et en l’honorant.

Au niveau plus intime, je me demande : que ne pouvais-je pas dire avant et que je dois dire maintenant ? Je suis retournée en Égypte en 2011, je vivais alors encore aux USA. Le régime, la police, m’a cassé les deux bras, jetée en détention 12 heures les yeux bandés. Il y a eu un avant et après. La Mona d’avant est morte et la Mona d’après s’est teint les cheveux en rouge vif, s’est fait tatouer les bras, c’est celle de la couverture du livre. 

Cette Mona est retournée vivre au Caire pour dire : “Je vous emmerde, j’ai survécu à ce que vous m’avez fait subir.” J’ai écrit mon premier livre puis je suis rentrée aux USA pour me battre contre Trump qui venait d’être élu président et qui disait de Sissi qu’il était son “dictateur préféré”. Le dictateur de mon pays d’origine était adoré par le dictateur de mon pays de naturalisation. »

« Je suis devenue féministe en Arabie saoudite à 15 ans quand j'ai été agressée sexuellement »

Quand j’avais 15 ans, mes parents se sont installés en Arabie saoudite. Trois semaines après, on a fait le pèlerinage à La Mecque, un pilier de l’islam. Là, pour la première fois, alors que j’étais couverte hormis mon visage et mes mains, j’ai subi une agression sexuelle lorsque nous faisions des rondes autour de la Kaaba par un pèlerin, puis c’est un policier qui m’a agressée dans ce pays qui prend en otage les lieux saints de l’islam. Je n’avais jamais été touchée par un homme. 

C’est quelque chose que j’ai tu pendant des années. Lorsque j’ai brisé le silence, je me suis rendu compte que ce n’était pas à moi d’en avoir honte. La honte est du côté de ces hommes. En 2018, j’ai lancé le hashtag #MosqueMetoo. Je voulais montrer une solidarité avec les femmes musulmanes qui avaient envie de dire ce qui leur était arrivé à La Mecque ou ailleurs. Je suis devenue féministe en Arabie saoudite à 15 ans. Je suis la femme que je suis devenue à cause de ce patriarcat d’Arabie saoudite. »

« Demandez à Emmanuel Macron pourquoi il a nommé un ministre de l’intérieur et un ministre de la justice qui sont anti-féministes et misogynes »

« Dans mon premier livre, j’ai listé les femmes qui m’ont inspirée : Hoda Shaarawi qui a enlevé en 1923 son voile et lancé le féminisme en Égypte, car le féminisme n’est pas venu de l’Occident mais des nôtres ; Doria Shafik en 1952, qui a pris d’assaut le Parlement égyptien avec 1 500 autres femmes et demandé le droit de vote, la sociologue marocaine Fatima Mernissi, qui a eu un rôle très important quand j’ai enlevé mon hijab que j’ai porté pendant neuf ans, une autre Égyptienne, Nawal el Saadawi

[…] 

Je suis d'origine berbère. Le féminisme a toujours fait partie de notre héritage. Donc je demande toujours à ceux qui disent en Occident que c'est incompatible avec notre religion d'arrêter d'être obsédés par les femmes musulmanes. D'où je suis aux États-Unis, j’ai vu des femmes chrétiennes instrumentalisées pour voter pour Donald Trump. 50 % des femmes blanches ont voté pour Donald Trump. Occupez-vous d'elles ! Car leur vote pour Donald Trump met en danger tout le monde. Quand ils élisent un fasciste comme Donald Trump pour être l’homme le plus puissant du monde, ça impacte le monde entier.

Laissez les femmes musulmanes s'occuper des femmes musulmanes ! Nous luttons avec notre propre féminisme. En France, occupez-vous de Catherine Deneuve qui était contre votre mouvement MeToo. Demandez-lui pourquoi une femme si libre a été contre MeToo ! Comment elle se justifie ? Questionnez votre ministre de l’intérieur à propos de ses antécédents de violences sexuelles ! Demandez à Emmanuel Macron pourquoi il a nommé un ministre de l'intérieur et un ministre de la justice qui sont anti-féministes et misogynes ! Arrêtez votre obsession des femmes musulmanes et commencez à vous soucier de votre propre communauté. »

« Le voile, le niqab, c’est un débat qui appartient aux femmes musulmanes »

« En France, vous avez des lois contre le niqab, le hijab, le voile. J’ai passé la moitié de ma vie, en Égypte, en Arabie saoudite, dans des pays à majorité musulmane où le voile a un symbole politique très différent qu’en France ou aux États-Unis. Je sais que je suis sur un terrain difficile en Occident, qu’il faut que je m’imagine entre le marteau et l’enclume.

D'un côté, l’enclume : les islamophobes, les racistes, comme les partisans du Front national en France et aussi des gens de gauche, pas seulement de droite, ils veulent utiliser mon discours non pas pour défendre les femmes musulmanes mais pour diaboliser les femmes musulmanes. Et de l’autre côté, le marteau : ma communauté, les musulmans dont certains sont misogynes, ils veulent que je me taise, car mon travail pourrait faire des émules, inspirer. À ces gens-là, je dis aussi merde. 

[…]

Le voile, le niqab, c’est un débat qui appartient aux femmes musulmanes et aux femmes d’origine musulmane. Si vous n’êtes pas musulmane ou d’origine musulmane, taisez-vous, n’intervenez pas, ayez des débats sur les questions qui vous concernent, laissez-nous ce débat. Arrêtez de nous utiliser, arrêtez d’utiliser mes mots, d’essayer de me faire taire. Je dirai toujours merde aux islamophobes à droite et aux misogynes de ma communauté. »

Fuck le patriarcat, Mona Eltahawy, Éditions Massot

Cette émission peut aussi s’écouter en version audio
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