Les identités déchirées de la Macédoine

Le 17 juin dernier, les premiers ministres d’Athènes et de Skopje, Alexis Tsipras et Zoran Zaev, signaient un accord historique pour solder le différend qui oppose les deux pays sur la « question du nom » de la Macédoine. Depuis un siècle, cette région est au cœur de tous les déchirements des Balkans, et les souvenirs des violences du passé sont parfois difficiles à oublier. Dernier épisode de notre série sur « les frontières de sang de la nouvelle Europe ».

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Kruševo et Skopje (Macédoine), Goumenissa (Grèce), Sandanski (Bulgarie), envoyés spéciaux.-  Les terrasses des cafés de la petite ville de Kruševo, en Macédoine, s’accrochent aux rues tortueuses qui serpentent sur les flancs du mont Baba. Elles ne se remplissent que l’été, quand reviennent au pays les émigrés partis chercher fortune à Skopje ou à l’étranger.

Au début du XXe siècle, la cité était un centre commercial important, où l’on parlait aussi bien le turc que l’albanais, l’aroumain, le grec ou l’idiome des Slaves de la région. Celle-ci faisait encore partie de la « Turquie d’Europe », mais les diverses aspirations nationales bouillonnaient dans le chaudron macédonien, s’apprêtant à porter un coup fatal au vieil Empire ottoman.

Des bandes d’irréguliers – les Komiti bulgares, les Andartès grecs, les Tchétniks serbes – battaient la campagne, faisant le coup de feu contre les gendarmes turcs, mais plus souvent entre eux. Fondée en 1893, l’Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine (VMRO) revendiquait l’identité bulgare des populations slaves de la région.

La ville de Kruševo en Macédoine. © LG La ville de Kruševo en Macédoine. © LG

La Bulgarie, la Grèce et la Serbie voisines envoyaient des agents dans les villages pour s’attacher des fidélités, implanter des écoles et stipendier des popes qui prêchaient en chaire des identités nationales de fait encore mal établies. Il s’agissait de libérer la Macédoine du « joug turc », mais surtout de définir à qui devait revenir ce territoire auréolé du souvenir antique d’Alexandre le Grand.

L’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la France, l’Angleterre et la Russie essayaient chacune de pousser les intérêts de leurs protégés. Les journaux occidentaux faisaient leurs gros titres sur la « question de Macédoine » et l’on donna ce nom à une salade, mélange de fruits ou de légumes, tout comme la région était un mélange de peuples, de langues et de religions.

Depuis l’accession de l’ancienne République yougoslave de Macédoine à l’indépendance, en 1991, le travail se fait rare à Kruševo. Quelques pèlerins viennent visiter le musée établi en l’honneur de Toše Proeski, prodige de la variété post-yougoslave, issu de la communauté aroumaine de la ville et décédé en 2007 dans un accident de la route.

Par contre, les visiteurs négligent souvent le vaste complexe du Makedonijum, chef d’œuvre de l’architecture futuriste yougoslave, dressé en mémoire de l’insurrection d’Ilinden, le 2 août 1903. Toute la région s’était alors soulevée contre le pouvoir ottoman, mais l’éphémère « République de Kruševo » fut réduite dans le sang par les armées du sultan. « Toutes les communautés de la région se battirent contre les Turcs. La révolution d’Ilinden est la première expression de la Macédoine indépendante », rappelle Biljana Proeska, une enseignante de la ville.

Les partisans yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale furent les premiers à reconnaître une identité nationale spécifique aux Slaves de Macédoine et firent de la révolte de Kruševo le mythe fondateur de la nouvelle République de Macédoine, créée en 1944 pour affaiblir le nationalisme serbe et couper court aux prétentions bulgares.

 © Macédoine © Macédoine

Assez de sang avait coulé dans la région, où la Première Guerre mondiale ne fut que la poursuite des guerres balkaniques. En octobre 1912, la Bulgarie, la Grèce, le Monténégro et la Serbie mobilisèrent leurs troupes et bousculèrent les armées de la Sublime Porte. Après une rapide victoire, les anciens alliés, réunis au sein de la Ligue balkanique, ne tardèrent pas à se déchirer pour le partage des territoires conquis.

Les Bulgares lancèrent l’offensive face aux Grecs et aux Serbes en juin 1913, mais furent immédiatement repoussés et contraints de signer l’armistice. Au traité de paix de Bucarest du 10 août 1913, 40 % des territoires de l’ancienne Macédoine ottomane furent accordés au Royaume de Serbie (la Macédoine du Vardar, qui correspond à l’actuelle Macédoine), 50 % à la Grèce (la Macédoine de l’Égée), et 10 % à la Bulgarie (la Macédoine du Pirin).

Plus d’un siècle plus tard, ces lignes tracées sur la carte continuent d’exciter les passions. Le 17 juin dernier, les premiers ministres d’Athènes et de Skopje, Alexis Tsipras et Zoran Zaev, ont signé un accord pour résoudre la « question du nom », qui empoisonne les relations entre les deux pays depuis 27 ans. Athènes refuse en effet que « l’Ancienne république yougoslave de Macédoine (ARYM) », son appellation « provisoire » au sein des organisations internationales, conserve le même nom que la région grecque de Macédoine.

Selon le résultat des négociations, l’actuel pays ayant Skopje pour capitale pourrait donc bientôt s’appeler « Macédoine du Nord », un compromis susceptible de faire sauter le véto grec à son intégration à l’Otan et à l’Union européenne. Encore faudra-t-il pour cela réussir à contenir les nationalistes des deux bords, qui dénoncent de concert une « trahison ».

« Un homme peut vendre sa maison ou son champ, mais pas le nom de son pays, poursuit Biljana Proeska. Le pays des Macédoniens sera toujours la Macédoine. » La jeune femme boycottera le référendum prévu à l’automne pour avaliser l’accord avec la Grèce, quitte à ce que son pays reste bloqué aux portes des structures euro-atlantiques. La querelle peut sembler « byzantine » ou relever d’un « folklore » balkanique obsolète, mais la question du nom touche à l’identité même des sociétés.

En Macédoine, on peut trouver des familles Stavrevski, qui se sont appelées Stavrević quand le territoire a été réuni à la Serbie, en 1912, et qui descendent d’ancêtres nommés Stavros (forme grecque) ou Stavrev (forme bulgare). Le XXe siècle a donné l’occasion aux habitants de changer de pays sans jamais déménager.

« Les Grecs et les Macédoniens se sont battus ensemble contre les Allemands »

Au sortir de la seconde guerre balkanique, de longs cortèges de réfugiés prirent les routes de l’exil. Les populations slavophones du nord de la Grèce furent expulsées vers la Bulgarie, les Grecs habitant sur le territoire désormais contrôlé par les Serbes chassés vers le sud. Beaucoup de « Turcs », en tout cas de musulmans, s’enfuirent vers les territoires encore contrôlés par l’Empire, qui se réduisaient comme peau de chagrin, rejoignant des cohortes de muhacir (réfugiés).

Il ne reste plus rien de la vieille ville de Kilkis, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Thessalonique, qui disparut dans un gigantesque brasier allumé par l’armée grecque le 4 juillet 1913, avec 39 villages bulgares de la région, alors que les forces de Sofia battaient en retraite. Dans un effort inédit de propagande, chaque camp s’efforçait de documenter, le plus souvent en français, les crimes commis par ses rivaux, tandis que la Commission internationale créée par le philanthrope américain Andrew Carnegie tentait, pour la première fois dans l’histoire, d’en dresser le bilan exhaustif et impartial.

À partir de 1916, la région fut labourée par les durs conflits du « Front d’Orient », et la Bulgarie, alliée des puissances centrales, se retrouva, une fois de plus, dans le camp des perdants. Tandis que la Macédoine du Vardar, attribuée à la Serbie en 1913, devenait yougoslave, les Komiti de la VMRO se repliaient dans la Macédoine du Pirin, restée bulgare, qu’ils administrèrent comme un territoire autonome, tout en se livrant à de sanglants règlements de comptes.

Sous la houlette du dernier survivant du long combat des chefs, Ivan Mihajlov, dit Vancho, la VMRO rompit avec toute référence anarchiste ou communiste et se rapprocha des mouvements fascistes en pleine expansion en Europe. Après un coup d’État à Sofia, les révolutionnaires macédoniens furent finalement chassés de leur réduit en 1934, mais revinrent durant la Seconde Guerre mondiale, comme supplétifs des forces d’occupation allemande et bulgare en Macédoine grecque et yougoslave, traquant les partisans communistes.

Dans la ville grecque de Goumenissa, à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau de l’actuelle frontière macédonienne, chaque famille conserve comme une relique le nom des ancêtres tombés dans les guerres du XXe siècle. Officiellement, le gouvernement d’Athènes ne reconnaît aucune minorité nationale, mais dans les cafés, des expressions slaves se mêlent parfois au grec. « La langue maternelle de ma mère était le bulgare, explique Dimitri Mouzouri, qui tient un hôtel à proximité de la place centrale de la petite cité. Mais ma famille a toujours été grecque, comme tous les habitants de Goumenissa. Jusqu’à ce que les frères se battent contre les frères durant la guerre civile. »

Après le départ des soldats allemands, bulgares et italiens, en 1944, une autre guerre a ravagé la Grèce, opposant les partisans, soutenus par l’URSS et la Yougoslavie titiste, à l’armée royale, financée par les Anglais et renforcée par les anciens collaborateurs. La frontière yougoslave se ferma après la rupture de 1948 entre Staline et Tito, et les partisans perdirent rapidement pied. Près de 100 000 personnes prirent la route de l’exil, dont de nombreux Slaves qui soutenaient la résistance communiste. L’expulsion des « communistes » a permis à la Grèce de parachever l’homogénéisation ethnique de ses régions septentrionales.

Lazar Kocovski vit dans la grande banlieue de Skopje. © LG Lazar Kocovski vit dans la grande banlieue de Skopje. © LG

Lazar Kocovski ne descend plus guère que le matin de son immeuble de la grande banlieue de Skopje, quand le soleil de l’été est filtré par le feuillage des arbres. « J’ai vu le jour en 1935 et de mon enfance je me souviens des moutons que l’on faisait paître dans les montagnes et des partisans qui s’étaient installés dans nos maisons. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Grecs et les Macédoniens se battaient ensemble contre les Allemands », raconte-t-il. Le village de son enfance, Vrontero, se trouve aujourd’hui en Grèce, à proximité du lac de Prespa, à quelques kilomètres des frontières de l’Albanie et de la Macédoine, tout près de l’endroit où Alexis Tsipras et Zoran Zaev ont signé l’accord du 17 juin.

« Depuis la Yougoslavie, j’ai été transféré en Albanie, puis en bateau vers la Pologne et l’Union soviétique, où j’ai fait mes études, reprend Lazar Kocovski. Toute la famille a finalement été réunie à Tachkent, en Ouzbékistan. Nous étions logés dans de grands baraquements qui, quelques années plus tôt, étaient occupés par des prisonniers de guerre japonais. Nous étions macédoniens, mais en URSS, on nous considérait comme des communistes grecs. »

Lazar Kocovski parvient finalement à déposer une demande à l’ambassade yougoslave de Moscou et est « rapatrié » en Macédoine en 1965. « Quand je suis arrivé à Skopje, on m’a tout de suite donné un logement et un travail dans une aciérie. » Le vieil homme n’a jamais voulu revenir dans le village de Vrontero, pour garder intact les souvenirs de son enfance, comme l’on certainement fait les réfugiés d’Asie Mineure installés par le gouvernement grec dans les années 1920 en Macédoine égéenne.

Au pouvoir à Skopje de 2006 à 2016, les conservateurs de la VMRO-DPMNE, ultime avatar de la vieille organisation nationaliste, ont d’abord voulu jouer la carte de l’ultralibéralisme, sans parvenir à attirer les mirifiques investissements étrangers qu’ils escomptaient. Ils se sont rabattus sur le nationalisme, jouant la provocation à l’égard de la Grèce. Sous leur houlette, la capitale s’est hérissée de centaines de statues dans le cadre du mégalomaniaque projet urbanistique « Skopje 2014 ».

Dans cet étonnant carrousel historiciste, Alexandre le Grand côtoie les héros de la VMRO des origines, toutes options confondues. Ces délires statuaires ont provoqué de vives tensions avec la Bulgarie, certains « héros nationaux », comme Goce Delchev (1872-1903), d’ailleurs natif de Kilkis, étant revendiqués par les deux pays. Le projet visait à affirmer l’identité « éternelle » de la Macédoine et à effacer l’épisode yougoslave, alors que seule la lutte des partisans de Tito a permis la naissance d’un État portant ce nom. En signe d’apaisement, le nouveau gouvernement social-démocrate, arrivé au pouvoir en avril 2017, a déjà débaptisé l’aéroport « Alexandre-le-Grand ». Reste à voir quelle narration historique le nouveau pouvoir tentera d’imposer.

Le 2 août 2017, jour anniversaire de l’insurrection de Kruševo en 1903, Zoran Zaev a aussi signé un « traité d’amitié » avec son homologue bulgare Boiko Borissov, par lequel Sofia accepte implicitement de reconnaître la spécificité des Macédoniens, que la tradition nationaliste bulgare considère toujours comme des « Bulgares occidentaux ».

À l’entrée de la ville de Sandanski, dans la Macédoine bulgare du Pirin, un graffiti annonce la couleur : « Dieu, nation, organisation, VMRO ». Une autre branche de la vieille organisation a en effet été recréée en Bulgarie après la chute du communisme. Clairement ancrée à l’extrême droite, elle fait partie de la coalition des « Patriotes unis » qui participe au gouvernement Borissov depuis le printemps 2017.

Adeptes d’opérations coup de poing contre les communautés tziganes du pays, les « Patriotes unis » pratiquent volontiers la chasse aux réfugiés qui s’égarent en Bulgarie. Son dirigeant historique, Aleksandar Karakachanov, plaide pour une grande remise à plat des frontières des Balkans et la création d’États « ethniques » – une « Grande Serbie », une « Grande Albanie », qui inclurait le Kosovo, et une « Grande Bulgarie », qui comprendrait bien sûr la Macédoine. Un projet dangereux, qui va précisément à l’encontre des aspirations des révoltés d’Ilinden, qui rêvaient, dès 1903, d’une Fédération balkanique, ouverte à tous les peuples de la région.

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