Réfugiés vénézuéliens au Brésil: «C’est ça ou ils crevaient de faim»

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Comme des milliers de Vénézuéliens, Nathalie a pris la route du Brésil, direction Paracaima, puis Boa Vista, à deux cents kilomètres de la frontière. Ils fuient l’insécurité, les pénuries, l’inflation ou tout à la fois.

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Pacaraima, Boa Vista (Brésil), envoyé spécial.– Au guichet de l’hôtel, deux Vénézuéliennes d’une quarantaine d’années tentent de payer en bolivars. Le réceptionniste a du mal à contenir un rire nerveux. Dépitées, les deux femmes reprennent leur affaires et retournent dans la rue. Ce soir, comme les autres réfugiés coincés à Pacaraima, elles dormiront dehors.

Les migrants débarquent dans cette ville brésilienne frontalière du Venezuela sans rien connaître. Ni la langue, ni le Brésil, ni même leur destination. Ils ont quitté leur pays, à regret, pour fuir l’insécurité, les pénuries, l’inflation ou tout à la fois. Devant la douane, par 40 °C, William Chinchilla tente de vendre sa veste en cuir rembourrée pour continuer le voyage et s’emporte : « Le gouvernement a abandonné le peuple. Les voleurs volent, la police vole, l’armée vole… Et on ne peut rien faire à part fuir. »

Ancien soutien actif du gouvernement Chavez, il a dû fermer sa petite entreprise et prendre la route, incapable de payer ses salariés. Comme lui, ils sont des milliers à essayer de rassembler un peu d’argent pour continuer le voyage. « Trabajar » (travailler) et « ir adelante » (avancer) sont les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des réfugiés.

Ils passent leurs journées à essayer de dégotter des petits boulots. Certains vendent du café ou des cigarettes pour se payer à manger et rassembler les 20 reais (5 euros) du billet de bus pour se rendre à Boa Vista. Beaucoup distribuent des petits bouts de carton sur lesquels on peut lire : « Hago de tudo » (je fais tout).

Nathalie et ses cinq enfants. Elle est « prête à tout pour les nourrir ». © JMA/Mediapart Nathalie et ses cinq enfants. Elle est « prête à tout pour les nourrir ». © JMA/Mediapart

Dans cette petite ville de 12 000 habitants, le marché du travail est totalement saturé. Et certains en profitent : un jeune mécanicien aux mains encore sales se réjouit d’avoir gagné 50 reais (13 euros) pour une semaine de travail. « Je sais qu’il m’exploite, mais je peux pas négocier. C’est mieux que rien », explique-t-il dans un sourire triste. La plupart bossent pour 300 reais (90 euros) par mois, les plus chanceux pour 600 reais, à peine plus de la moitié du salaire minimum au Brésil. Dans les fazendas (domaines agricoles) alentour, les autorités ont déjà constaté des cas de travaux forcés ou infantiles. À la frontière, une jeune femme se désespère : « Trois mois à faire la boniche et ils m’ont virée sans rien me payer ! »

Devant le centre qui régularise les réfugiés, Eliria León attend sa femme et leurs trois enfants, qui arrivent enfin du Venezuela. Il est là depuis six mois et se considère comme chanceux d’avoir un travail qui lui permet maintenant de faire venir sa famille à Boa Vista, où il réside. « Je loue une petite maison et je peux les nourrir. Ma situation est bien meilleure que celle de la plupart des gens que tu vois ici. »

En fin de journée, les Vénézuéliens doivent quitter Pacaraima pour la nuit. Après les violences du 18 août, impossible de rester là, sous peine d’être rossé. Ils s’éparpillent donc dans le kilomètre qui sépare les deux postes-frontières.

Abraham, un gaillard rieur au petit embonpoint, désigne en rigolant « la cuisine », sur le bord du trottoir, où il découpe des saucisses. Dans un bosquet, ses partenaires font chauffer de l’eau dans un pot de peinture reconverti en marmite. Abraham a quitté le pays à cause de l’inflation, qui rend inaccessibles les produits de base. « Tout est trop cher, on peut pas bouffer. Regarde-moi ce tas de saucisses, avec ça, je suis millionnaire en bolivars ! »

À côté, Jesus Rodriguez, un adolescent de 16 ans qui touille le riz, précise : « Pour t’acheter un kilo de riz avec un salaire minimum, tu dois bosser 15 jours ! Tu peux t’habituer à tout, même à l’ultraviolence de notre pays, mais jamais à la faim. » Depuis qu’il a entamé son périple, le gouvernement de Maduro a dévalué la monnaie et créé le « bolivar souverain », qui a perdu cinq zéros par rapport à l’ancien bolivar. Mais l’adolescent ne croit pas que ça résolve grand-chose. L’argent liquide manque à cause de l’inflation, les gens font la queue devant les banques pour en récupérer. De ce fait, les prix varient du simple au quadruple suivant le moyen de paiement : ceux qui payent en liquide ont des promotions.

« Quoi qu’il arrive, quand tu reçois de l’argent, il faut tout dépenser très vite parce que ça augmente sans arrêt ! » L’inflation devrait atteindre 1 000 000 % sur l’année 2018. À côté de Jesus Rodriguez, un père de famille, se met à grogner contre le prix des fournitures scolaires, qui l’a obligé à retirer son gosse de l’école. Avec la réforme prévue par Maduro à partir du 1er septembre, qui multipliera par 34 le salaire minimum, il prévoit une aggravation des problèmes. Une fois le repas prêt, Abraham déclenche l’hilarité lorsqu’il invite tout le monde à passer « pour la dégustation » dans le « petit salon », le porche du restaurant abandonné où ils vont dormir.

Au fur et à mesure de la soirée, d’autres réfugiés viennent s’y installer. Entre 80 et 100 personnes dorment là chaque nuit. Parmi eux, Nathalie, une mère célibataire maigrichonne, qui déboule avec ses cinq enfants et tente de mettre en place un lit de fortune en étalant deux couvertures. Arrivée depuis une semaine, elle galère à voyager avec eux, mais « c’est ça ou ils crevaient de faim ». Sans sourciller, elle se dit « prête à tout pour les nourrir. Si je trouve rien, je fais la pute, tant pis ». À Boa Vista, les prostituées vénézuéliennes, connues comme les ochentas à cause de la façon dont elles annoncent le prix de 80 reais à leurs clients, se sont multipliées.

Nathalie trépigne, elle veut filer au plus vite. Dans ce campement de fortune, la rotation est forte, personne ne veut rester à Pacaraima. Les plus riches s’entassent dans des taxis bourrés d’affaires. Ceux qui parviennent à économiser prennent le bus. Et ceux qui en ont marre d’attendre partent à pied vers le supposé miracle de Boa Vista. Ils mettent cinq jours, sous un soleil intense, à parcourir les 200 km jusqu’à la capitale de l’État du Roraima.

Boa Vista, la fin de l’espoir

À la sortie de la gare de Boa Vista, une centaine de Vénézuéliens sont rassemblés sur le parking. Comme à Pacaraima, ils arrivent à mesure que le soleil se couche. Sur les 30 000 Vénézuéliens qui habitent Boa Vista, beaucoup s’entassent dans de petits réduits et plus de 3 000 dorment dans la rue, selon la mairie.

Jenifer Castillo ne veut pas qu’on la prenne en photo. Elle se trouve laide : « Avant, j’avais un corps magnifique, regarde maintenant : toute maigre ! » Depuis l’année dernière, le poids moyen des Vénézuéliens a diminué de 11 kilos. Depuis qu’elle est arrivée il y a quelques mois, Jenifer dort devant l’entrée de la gare : « C’est moins dangereux qu’ailleurs. » Dans les grands jours, elle mange deux fois. À 200 reais (50 euros) par mois la chambre, impossible de louer quoi que ce soit.

Dans la zone neutre entre les deux pays, un homme attend des voitures dont les passagers veulent changer des reais en bolivars. © JMA/Mediapart Dans la zone neutre entre les deux pays, un homme attend des voitures dont les passagers veulent changer des reais en bolivars. © JMA/Mediapart
À 5 h 30 le matin, elle plie ses affaires, qu’elle laisse en vrac sous une bâche au soleil, et va chercher du travail. Les réfugiés sont organisés, font leurs besoins dans les toilettes de la gare et jettent leurs détritus dans des sacs-poubelle qu’ils entreposent dans un coin. En contrepartie, la mairie les laisse tranquilles. Des employés venus tondre la pelouse déplacent leurs affaires avant de les remettre au même endroit, une fois leur tâche terminée.

Le soir venu, Luis Figueroa et ses amis débarquent du bus sans aucune réserve d’argent. Ils sont néanmoins contents d’être finalement arrivés après une semaine à Pacaraima. Le lendemain, attristés de se rendre compte que le marché du travail est aussi saturé qu’à la frontière, ils commencent à vendre cigarettes et pains au sucre « pour se payer le bus à 175 reais [43 euros – ndlr] jusqu’à Manaus ». À Boa Vista non plus, personne ne veut rester, il faut aller plus loin. Pour manger, ils savent déjà se débrouiller, entre les petits déjeuners offerts par une église voisine et la distribution aléatoire de repas par de bonnes âmes brésiliennes.

L’hôpital et les refuges

Dans une rue adjacente, Dayrenne, Flor et Alexandra lavent leurs affaires, trempées la veille par une pluie torrentielle. Elles sont parties ensemble, il y a trois semaines, sur les conseils d’une amie déjà installée au Brésil. Elles aussi ont vite déchanté, mais affirment que c’est plus facile pour les femmes : « Les Brésiliens ont peur des hommes, ils pensent que ce sont tous des voleurs. » Pour autant, beaucoup les insultent en passant en voiture, d’autres font mine de les écraser quand elles traversent la rue.

À la différence des autres réfugiés rencontrés, elles espèrent revenir au pays, « même s’il est en plein naufrage ». Mère de deux enfants nés à trois ans d’intervalle, Dayrenne a bien noté la différence à l’hôpital entre ses deux accouchements : « Il n’y avait plus de pansements, de médicaments, ni d’aiguilles ! Pour mon deuxième enfant, il a fallu que j’apporte tout le matériel au médecin… » C’est bien pour ça que Doris et William sont très heureux d’avoir eu leur bébé à la maternité de Boa Vista. Doris est malgré tout un peu angoissée. Parce qu’elle a eu un accouchement difficile, elle peut encore rester quatre jours à la maternité, mais après, ils devront tous retourner dormir dans la rue. William espère une place dans un refuge, mais tout est complet pour le moment.

Six cents personnes vivent dans le refuge Rondon 1. À 15 heures, les allées de gravier qui sillonnent entre les habitations de plastique sont squattées par les habitants qui ont mis leurs matelas dehors pour fuir la chaleur étouffante des petites pièces de 17 m². Evens Piaz, qui a eu la chance d’arriver directement avec sa femme dans cet abri réservé aux familles, tente d’aider sa fille à faire ses devoirs en portugais. 

Dans la région, dix abris accueillent 4 300 personnes, mais les places se libèrent rarement. Le plus souvent, c’est quand l’armée organise un processus d’« intériorisation », qui consiste à transférer les migrants vers d’autres régions du Brésil. Seules 1 090 personnes en ont bénéficié depuis le début de la crise, mais Evens est confiant : son tour viendra bientôt. En attendant, il se dit plutôt heureux : « Ici, on nous donne trois repas par jour, c’est bien mieux que n’importe quel endroit du Venezuela ! » Au pays, avec trois boulots, il ne parvenait pas à subvenir aux besoins de sa famille.

À 6 heures du matin, ils sont une cinquantaine à faire la queue devant l’église. Le soleil chauffe déjà les bébés qui attendent dans les bras de leurs parents. Devant la grille, Richard, grand gaillard dans la quarantaine, organise la file en attendant que la porte s’ouvre : d’abord les femmes avec enfants, puis les femmes et, s’il reste quelque chose, les hommes. Ce poste de volontaire lui donne quelques avantages mais, surtout, lui permet de montrer qu’il est un homme de confiance. Son prédécesseur a fini par trouver un travail grâce à ça. Certains cherchent à l’embrouiller mais Richard les remet à leur place. Il voit malgré tout pas mal de bagarres, « à cause de la fatigue, de la faim ou de la drogue. D’autres sont juste des voyous ».

Il y a un mois, un Brésilien a tué gratuitement un Vénézuélien à un pâté de maisons de là. « Depuis, il n’y a pas eu d’enquête. La mère de ce type n’a pas trouvé le courage de rester. » Comme elle, d’autres réfugiés renoncent. Au coin de la rue, un bus vient de démarrer, rempli d’une trentaine de personnes qui retournent au Venezuela. La plupart en ont assez de dormir dans la rue. Mais comme Jesus, Nathalie ou Jenifer, la grande majorité d’entre eux ne voient le futur qu’adelante.

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