« Séparatisme » : les mots, les actes et la loi Entretien

Miguel Angel Moratinos: «Face aux épreuves, la France devrait mettre en avant la fraternité»

Dans un entretien à Mediapart, le haut représentant des Nations unies pour l’alliance des civilisations en appelle au « respect mutuel » et à la « fraternité », en réponse aux attaques terroristes.

Ludovic Lamant

5 novembre 2020 à 17h42

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Après un entretien accordé à Al-Jazira la semaine dernière, une lettre au Financial Times publiée mercredi 4 novembre, dans laquelle Emmanuel Macron explique que la France se bat « contre le séparatisme islamiste, jamais contre l’islam », le chef de l’État continue d’essayer de faire baisser la tension et d’apaiser la colère provoquée par certains de ses propos chez des musulmans de plusieurs pays.

Mediapart s’est entretenu au sujet de cette crise avec Miguel Ángel Moratinos, ancien ministre des affaires étrangères de l’Espagne sous les mandats du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2010), aujourd’hui haut représentant des Nations unies pour l’alliance des civilisations, auprès du secrétaire général des Nations unies, le socialiste portugais António Guterres.

Comment réagissez-vous à la poussée de tensions entre l’exécutif français et des musulmans dans différents pays du monde ?

Miguel Ángel Moratinos : Je suis très inquiet. Je condamne la décapitation d’un professeur, et d’autres actes terroristes. Ce que nous devons chercher, ensemble, c’est mettre au point une stratégie de dé-radicalisation qui soit efficace et soutenable. Malheureusement, cette nouvelle crise a réactivé la perception d’une guerre des religions, d’une croisade, d’un choc de civilisations.

En France, il revient aux citoyens de prendre en charge la défense des grands principes de la République : je pense à la liberté de la presse, bien sûr, mais aussi au respect mutuel, à la séparation de l’Église et de l’État, aux trois piliers de la République – liberté, égalité, fraternité. Je constate que dans la société française, étant donné la dureté de ce qu’il se passe, des atrocités dont nous sommes témoins, cette fraternité n’a pas été mise en valeur pour souder, collectivement, la société française. Être unis, pour qu’ensemble – musulmans, juifs, catholiques, laïques et athées – nous nous opposions au terrorisme.

Manifestation de jeunes de l'État du Bengale occidental contre Emmanuel Macron et la France, le 4 novembre à Calcutta en Inde. © AFP / Debajyoti Chakraborty

Dans son entretien à Al-Jazira, Emmanuel Macron explique qu’il « compren[d] et respecte qu’on puisse être choqué par ces caricatures », mais défend aussi « la liberté de dire, d’écrire, de penser, de dessiner ».

Je ne veux pas dire que c’est un faux débat, parce que c’est un débat qui, de fait, existe. Mais personne ne conteste la liberté d’expression, prévue par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle doit être respectée, elle ne connaît pas de limites. Mais la loi sur la liberté de la presse qui prévaut en France [loi de 1881 – ndlr] prévoit aussi qu’il puisse y avoir injure, diffamation, insulte. C’est là qu’il faut mettre les choses au clair.

Charlie Hebdo, bien sûr, a tous les droits de publier ce qu’il pense pour exprimer sa liberté de la presse. À lui de voir s’il a le sentiment de dépasser ou non une frontière, s’il a manqué de sensibilité, vis-à-vis d’une communauté ou d’une autre. Mais là, ce n’est pas à moi mais à la justice française, le cas échéant, de dire si tout cela est normal, ou s’il y a eu insulte, injure, diffamation. C’est une ligne très difficile à définir, où l’on peut passer très vite de la liberté d’expression à la diffamation.

C’est mon rôle, en tant que haut représentant des Nations unies pour l’alliance des civilisations, de faire en sorte que cette fraternité existe, qu’il y ait une entente entre tous. La liberté de presse existe, pas de délit de blasphème. Le délit d’insulte ou de diffamation, oui, le cas échéant. Tous les citoyens sont égaux : ils ont les mêmes droits et les mêmes obligations.

Depuis les Nations unies, au-delà de communiqués et d’interviews, quels sont vos moyens pour mettre en place le dialogue que vous appelez de vos vœux ?

Nous avons, par exemple, signé en 2019 un partenariat inédit entre les Nations unies et la ville de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) pour promouvoir le multiculturalisme, avec des programmes d’éducation sur les médias, les migrations. De plus, d’un point de vue diplomatique, une conférence interministérielle de l’Organisation de la coopération islamique [OCI, structure qui existe depuis 1969 et rassemble 57 États – ndlr] se tient à la fin du mois au Niger. Le sujet sera sans doute dans les débats. Il faut en profiter pour apaiser la situation. Essayer de comprendre l’autre. Bien sûr qu’il faut condamner les terroristes mais il faut aussi veiller à renouer avec un esprit de fraternité, conforme aux piliers de la République française.

Ludovic Lamant


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