Donald Trump, un matamore militariste au Moyen-Orient

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Après deux mois de pouvoir, le président américain semble décidé à donner la priorité à l’action militaire pour résoudre les crises en cours au Moyen-Orient. Mais, dans un climat d’improvisation, il accepte aujourd'hui le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad.

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« Jamais, depuis plusieurs décennies, le monde n’avait affronté une période aussi dangereuse. La multiplication brutale des guerres, la crise des réfugiés, la propagation du terrorisme, notre incapacité collective à résoudre ces conflits ont donné naissance à de nouvelles menaces et de nouvelles urgences », constatait début janvier le diplomate français Jean-Marie Guéhenno, qui fut de 2000 à 2008 secrétaire général adjoint des Nations unies, chargé des opérations de maintien de la paix avant de prendre la présidence du think tank International Crisis Group.

« Même dans les sociétés pacifiques, ajoutait-il, la politique de la peur conduit à des degrés dangereux de polarisation et de démagogie. Et c’est sur cette toile de fond que Donald Trump a été élu. Tout a été dit, poursuivait cet expert en gestion des crises internationales, sur les inconnues de la politique étrangère de Trump. Mais il y a une chose que nous savons, c’est que cette incertitude elle-même peut être profondément déstabilisatrice, surtout lorsqu’elle concerne l’acteur le plus puissant de la planète. Déjà, de l’Europe à l’Asie orientale, des alliés paniqués passent au crible ses tweets et ses coups de colère. Va-t-il conclure un accord avec les Russes par-dessus la tête des Européens ? Va-t-il tenter de détruire l’accord nucléaire avec l’Iran ? Pense-t-il sérieusement à déclencher une nouvelle course aux armements ? »

Un peu plus de deux mois après l’entrée de Trump à la Maison Blanche, aucun de ces projets aventureux n’a été mis en œuvre. Mais le mode de gouvernement clanique et familial du président américain, comme ses premiers choix, parfois déroutants, en politique étrangère, confirment que les États-Unis sont entrés dans une période d’incertitude, d’improvisation, voire d’irrationalité diplomatique qui ne peut pas ne pas inquiéter le reste du monde.

Après avoir raillé, pendant sa campagne électorale, l’indécision et la pleutrerie de Barack Obama face au péril djihadiste, et manié une rhétorique de matamore militariste qui a largement contribué à sa victoire, Trump s’est résigné aujourd’hui, pour l’essentiel, à une continuité dictée par une réalité plus complexe que prévu. Sans renoncer, toutefois, à ses coups d’éclats ou à ses coups de tête de milliardaire narcissique et capricieux. Et sans inscrire ses volte-face par rapport à l’administration précédente dans une perspective diplomatique ou stratégique claire. Comme si le rejet des positions « inutilement moralisatrices » ou des « naïvetés prêcheuses » d’Obama suffisait à fonder une ligne diplomatique.

Le secrétaire d’État Rex Tillerson, ancien PDG d’ExxonMobil © Reuters Le secrétaire d’État Rex Tillerson, ancien PDG d’ExxonMobil © Reuters
Ni Rex Tillerson, ni l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley, n’ont ainsi expliqué pourquoi Trump, contrairement à Obama, avait décidé, le 30 mars, d’accepter, en Syrie, le maintien au pouvoir du dictateur Bachar al-Assad. Le premier s’est contenté d’indiquer que « le sort du président Assad, à long terme, sera décidé par le peuple syrien ». Et la seconde a expliqué qu’il « faut choisir ses batailles. Quand vous regardez la situation, il faut changer nos priorités et notre priorité n’est plus de rester assis là, à nous concentrer pour faire partir Assad ». Même le bombardement aux gaz neurotoxiques du village rebelle de Khan Cheikhoun, dans le nord-ouest du pays, qui a fait plus de 87 morts mardi 3 avril, n’avait, dans un premier temps, pas troublé les responsables de l’exécutif américain. Il a fallu que l’indignation et l’émotion provoquées par ce crime de guerre débordent largement les cercles diplomatiques pour que Trump admette que cette attaque avait « changé son regard sur Bachar al-Assad », et menace de « passer à l’acte » face à cet « affront à l’humanité ».

Ce qui n’est guère plus rassurant que la tolérance dont il faisait preuve, l’avant-veille encore, à l’égard du dictateur syrien… Car cette nouvelle volte-face, qui confirme la versatilité et l’absence de lucidité inquiétantes de l’ancien animateur de talk-show, ne lève pas les doutes que l’on peut nourrir sur ses projets et les moyens qu’il entend mettre en œuvre. En Syrie et ailleurs.

Lorsqu’il a affirmé, il y a une semaine, qu’il s’accommodait de Bachar al-Assad, au moment même où d’arides négociations de paix reprenaient à Genève, Trump avait-il délibérément choisi de déstabiliser les discussions et de porter un coup sévère à l’opposition syrienne ? Ou fallait-il imputer cette manœuvre à l’amateurisme alarmant de ses conseillers ?

Ce choix s’expliquait-il seulement par la priorité que Trump entend donner à la lutte contre l’organisation État islamique – pour laquelle il avait affirmé avoir un « plan secret » – sur la chute du régime de Damas ? Avait-il été influencé par la Russie, alliée de Bachar al-Assad et stratège du répit relatif dont bénéficie actuellement le régime ? Par la Turquie qui avait fini par tenir Assad pour un moindre mal, surtout comparé aux Kurdes, soupçonnés de vouloir exploiter l’effondrement du régime syrien pour revendiquer des territoires autonomes ? Mystère. Mais c’est après une rencontre à Ankara avec le président Recep Tayyip Erdogan et son homologue turc Mevlut Cavusoglu que Rex Tillerson avait annoncé l’abandon de la position adoptée par Obama et l’acceptation du maintien au pouvoir du dictateur.

Il est difficile de savoir également si l’arrivée avec une semaine de retard à Genève de l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Michael Ratney, relevait du désengagement diplomatique de la nouvelle administration ou du désordre qui règne au sein de l’exécutif américain depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe Trump. Selon un pointage réalisé il y a deux semaines par un organisme non partisan qui observe la transition, 43 seulement des 553 postes majeurs de l’exécutif ont été attribués. Au Département d’État, ce sont des diplomates de carrière en poste sous Obama qui ont préparé les visites à Washington des premiers ministres britannique, japonais et canadien, organisé le voyage en Israël de l’envoyé spécial du président, Jason Greenblatt ou la visite en Turquie du secrétaire d’État.     

Trump ne l’avait pas caché pendant sa campagne : en Irak, en Syrie, au Yémen, voire ailleurs, il avait l’intention de donner la priorité à l’option militaire pour résoudre les crises en cours, c’est-à-dire en finir avec les djihadistes. Et les forces américaines, sous son commandement, allaient désormais « se battre pour vaincre ». Ses premières décisions, qui prévoient des coupes sévères dans le budget de la diplomatie, indiquent d’ailleurs clairement une volonté d’accroître, surtout au Moyen-Orient, l’implication militaire américaine. Directement, en déployant des renforts, ou indirectement, en renforçant les armées d’États amis, ou en formant et encadrant des forces alliées.

La visite du général égyptien al-Sissi

Mais ces décisions révèlent aussi, selon un ancien expert du département d’État, qui vient de rejoindre un centre d’études privé, une totale impréparation politique et diplomatique. « Aucune réflexion stratégique spécifique n’a été amorcée, aucune planification n’est en cours pour le jour d’après l’éventuelle victoire et aucune vision globale du rôle des États-Unis n’a été définie, en dehors d’une rhétorique simpliste sur la puissance et la grandeur des États-Unis qu’il convient de rétablir. » Tandis que 400 marines s’embarquaient pour l’Afghanistan, et 400 autres étaient envoyés en Syrie, pour rejoindre le millier de militaires des forces spéciales qui préparent, avec les forces locales arabes et kurdes, l’offensive contre Raqqa, l’aviation multipliait sur tous les théâtres d’opérations les raids de soutien aux opérations de la coalition, augmentant simultanément les dégâts collatéraux, c’est-à-dire les pertes civiles.

Chef des forces américaines au Moyen-Orient, le général Joseph Votel a admis, le 29 mars, que de « nouvelles procédures permettaient aux commandants, sur le terrain, d’obtenir beaucoup plus facilement des frappes aériennes de soutien, sans avoir à attendre le feu vert de leurs supérieurs ». Ces changements dans les règles d’engagement, il est vrai, ne sont pas uniquement imputables à l’administration Trump. Les discussions avaient commencé dès le mois de novembre, en vue de raccourcir la chaîne de commandement et les délais d’intervention de l’aviation alors que les forces de la coalition s’apprêtaient à concentrer leurs offensives sur Mossoul et Raqqa. Pour répondre aux conditions particulières de la guérilla urbaine, où les déplacements de l’ennemi sont courts et les temps de réaction très brefs, les officiers sur le terrain avaient demandé ces aménagements, aujourd’hui en vigueur.

Ce qui, en revanche, relève de la nouvelle administration, c’est l’intensité des frappes. Notamment celles des drones. Alors que Barack Obama avait approuvé au cours de ses deux mandats de quatre ans 542 frappes de drones, soit une tous les 5,4 jours, Trump en a déjà approuvé, depuis son entrée à la Maison Blanche, il y a deux mois, 37, soit une tous les 1,8 jour. Au Yémen, l’aviation américaine a lancé plus de frappes en mars que pendant toute l’année 2016. Et cette intensification s’accompagne d’un assouplissement des conditions de livraison de matériels militaires aux alliés dans la région, c’est-à-dire aux monarchies du Golfe.

Très critique de la manière dont cette guerre était menée par Riyad et ses alliés et du coût humain très élevé (plus de 10 000 morts), pour un bilan militaire médiocre, Barack Obama avait interrompu les livraisons de bombes guidées à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite qui intervient au Yémen en invoquant le trop grand nombre de civils parmi ses victimes. Donald Trump vient de lever ces restrictions et de reprendre les livraisons. Ce qui a enchanté les monarques du Golfe qui accusaient Obama de les sacrifier à sa politique d’ouverture vers l’Iran. Ce qui a satisfait, aussi, la majorité républicaine au Sénat. L’un de ses piliers, le sénateur Bob Corker, du Tennessee, a déclaré que « les ventes d’armes doivent être décidées en fonction des intérêts stratégiques des États-Unis et ne pas être confondues avec des pressions sur des alliés pour les inciter à changer leur comportement à domicile ».

En application de cette nouvelle doctrine, le secrétaire d’État Rex Tillerson, qui connaît déjà la plupart des chefs d’État de la région en raison de son passé à la tête d’ExxonMobil, vient ainsi d’autoriser la vente de 19 avions de combat F-16, pour 2,8 milliards de dollars, au royaume de Bahrein où une monarchie sunnite impose sa férule à une population largement chiite, mais où se trouve la base de la 5e Flotte de l’US Navy.

Toujours au nom de la priorité donnée aux intérêts stratégiques de l’Amérique sur le respect des droits humains, Donald Trump vient d’accueillir et de traiter en ami, à Washington, le général-président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, que Barack Obama avait refusé d’inviter en raison des conditions brutales de son arrivée au pouvoir et du caractère dictatorial de son régime. « Si l’Égypte peut être un partenaire dans la bataille contre le terrorisme international, c’est plus important, dans les calculs de Trump, estime le New York Times, que les inquiétudes que soulève la répression brutale de l’opposition intérieure. » « Le président Sissi a fait un travail fantastique dans une situation très difficile. Nous sommes tout à fait avec lui et le peuple égyptien », a proclamé Donald Trump, avant d’assurer à son hôte que « les États-Unis ont les moyens de vous soutenir, croyez-moi. Et nous vous apporterons un soutien très solide ».

La même priorité accordée aux intérêts commerciaux des États-Unis et à la sécurité régionale en Asie, sur les questions de droits de l’homme et de démocratie en Chine, caractérise aussi la visite du président chinois Xi Jinping, invité à Mar-a-Lago, le domaine que possède Trump en Floride. Visite si importante aux yeux du président qu’elle a été, pour l’essentiel, préparée par son propre gendre et conseiller Jared Kushner. Lequel président ne semble pas plus troublé que sa femme, Ivanka, par les conflits qui pourraient surgir entre leurs fonctions à la Maison Blanche et leurs intérêts immobiliers et financiers personnels.  

Le seul dossier proche-oriental, pour l’instant, où Donald Trump donne ostensiblement la priorité à la négociation sur l’intervention militaire, est la question palestinienne. Après avoir répété pendant sa campagne qu’il devait sa fortune à ses exceptionnelles qualités de négociateur et qu’il le démontrerait en réussissant « la négociation des négociations », c’est-à-dire la paix entre Israël et les Palestiniens, le président américain se trouve face à un défi majeur. Il ne l’a pas abordé dans la meilleure des conditions en chargeant de ce dossier plusieurs de ses proches, tous juifs, dont plusieurs participent activement au financement de la colonisation israélienne en Cisjordanie.

C’est le cas du nouvel ambassadeur en Israël, David Friedman, avocat spécialiste des faillites, qui préside l’association des Amis américains de la yeshiva de Bet El, colonie connue pour son opposition radicale au processus de paix. C’est le cas aussi de son gendre et conseiller spécial, Jared Kushner, jeune et brillant magnat de l’immobilier, mais aussi animateur d’une fondation qui finance une yeshiva ultraorthodoxe de la même colonie de Bet El. Quant au troisième homme, Jason Greenblatt, ancien responsable juridique de l’Organisation Trump, il a été formé à New York dans un lycée talmudique avant de poursuivre sa formation religieuse et d’entamer sa préparation militaire dans la yeshiva spécialisée Har Ezion, de la colonie d’Alon Shvut, en Cisjordanie.

Après avoir reçu avec éclat et chaleur « son ami » Benjamin Netanyahou à Washington, et lui avoir rappelé que les États-Unis étaient à jamais l’allié et le protecteur d’Israël, Donald Trump lui a conseillé de ne pas construire de nouvelles colonies pour ne pas faire obstacle à une éventuelle reprise du processus de paix.

Fort de ce soutien espéré depuis longtemps, après huit ans de relations de plus en plus orageuses avec Obama, Netanyahou, oubliant le conseil de son nouvel « ami », s’est empressé d’annoncer la création – pour la première fois depuis 20 ans – d’une nouvelle colonie, en Cisjordanie, destinée à accueillir les habitants de la colonie d’Amona. À cette initiative, qui a provoqué l’indignation des Palestiniens et soulevé les protestations de l’ONU, de l’Union européenne et que Paris a jugée « extrêmement préoccupante », la Maison Blanche a répondu que si l’existence de colonies n’est « pas en soi un obstacle à la paix, leur expansion incontrôlée n’aide pas à la faire progresser ». Ce qui ne témoigne ni d’une audace spectaculaire ni d’une imagination diplomatique exubérante.

Entre-temps, Jason Greenblatt avait inauguré ses nouvelles fonctions en rencontrant, à Jérusalem, Netanyahou, et à Ramallah Mahmoud Abbas. À ce dernier, il a transmis une invitation de Donald Trump, et une proposition de reprendre le dialogue, ce que Mahmoud Abbas a accepté. Avec quelques conditions. On discute donc. Mais pour la « négociation des négociations », Donald Trump risque d’avoir à patienter.

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