Espagne: un faux témoin pour de vraies condamnations

Par Braulio García Jaén, Matías Escudero Arce et Andrés Aguayo

Le principal témoin qui a fait condamner 11 personnes pour appartenance à Al-Qaïda et tentative d'attentat contre le métro de Barcelone en 2008 était en réalité l'un des trafiquants de personnes les plus recherchés par le Pakistan. Installé en France, il vendait de faux papiers et jouait à l'indic auprès des services français.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Le témoin clé du parquet espagnol dans l’affaire du complot islamiste présumé qui préparait un attentat contre le métro de Barcelone en 2008 a décrit au juge un réseau européen de financement d’Al-Qaïda dont il a lui-même juré faire partie. L’homme en question, un Pakistanais aujourd’hui âgé de 41 ans, a aussi affirmé avoir été envoyé de France comme terroriste kamikaze et s’être repenti au dernier moment. À l’issue du procès, le tribunal a condamné les 11 accusés essentiellement sur la foi de son témoignage.

Lire aussi

Deux de ses connaissances et l’analyse de plusieurs documents démontent ce prétendu réseau de financement terroriste, selon notre enquête dans plusieurs pays. Le récit du témoin du parquet a en réalité été construit à partir de noms et d’éléments issus de son activité de trafiquant de contrats et de permis de travail en Europe. Cet homme soi-disant repenti, dont nous connaissons la véritable identité, est en réalité l’un des trafiquants de migrants les plus recherchés au Pakistan. Et ces années-là, contrairement à ce qu’il a déclaré au tribunal, il collaborait en plus avec les services secrets français.

Son témoignage a déclenché l’opération Cantata, menée par la garde civile dans le quartier barcelonais du Raval en janvier 2008. Et il a placé en état d’alerte plusieurs pays d’Europe parce que l’attentat contre le métro de Barcelone, pour lequel 14 personnes ont été arrêtées, n’était – selon lui – que la première d’une série d’attaques qui frapperaient quatre autre pays si les demandes d’Al-Qaïda n’étaient pas satisfaites. « D’abord l’Allemagne ; si les demandes ne sont pas satisfaites, la France ; sinon, le Portugal, et ensuite l’Angleterre », a-t-il affirmé. Et quelles allaient être les demandes d’Al-Qaïda ? Le témoin ne l’a jamais expliqué mais a assuré qu’au « Royaume-Uni, beaucoup de personnes étaient préparées » pour commettre des attentats.

Cinq jours après l’opération Cantata, et à partir des informations de cet homme, la police britannique a arrêté six Pakistanais qui venaient d’atterrir à l’aéroport londonien de Gatwick en provenance de Barcelone. Mais les terroristes présumés étaient en fait des parents ou des partisans de l'un des hommes forts de Pervez Musharraf, alors président du Pakistan. Après 21 heures d’interrogatoire et des « excuses diplomatiques humiliantes », selon le Guardian, ils ont été mis hors de cause et libérés. Deux autres terroristes présumés signalés au Portugal dans le même témoignage n’ont même pas été interpellés, selon le quotidien Público. L’imminente série d’attentats en Europe, amplifiée par l’écho des massacres à la gare d’Atocha à Madrid (11 mars 2004) et dans le métro de Londres (7 juillet 2005), n’était qu’un bluff.

En Espagne, en revanche, dix Pakistanais et un Indien ont été finalement accusés d'avoir formé un groupe terroriste et tenté d’organiser un attentat contre le métro de Barcelone.

F1, nom de code du témoin protégé

Leur procès a eu lieu fin 2009. Le faux témoin qui avait provoqué leur arrestation, judiciairement baptisé sous le nom de code F1, a déclaré devant le juge avoir appartenu à Al-Qaïda au moins entre 2005 et 2008. Il a d’abord expliqué qu’il s’occupait de transférer l’argent de Paris à plusieurs pays européens dans un réseau qui manipulait jusqu’à 3 millions d’euros par an. Ensuite il a assuré avoir été entraîné dans des camps djihadistes en Afghanistan et au Pakistan. Et après avoir expliqué au tribunal les attentats prévus en Europe, il a répondu à l’un des avocats qui lui demandait s’il appartenait toujours à Al-Qaïda : « C’est au tribunal de décider qui je suis. »

Testigo protegido © canalinfoLibre

Le jugement condamnant les accusés se base sur une conviction : « Le tribunal arrive à la conclusion d’accepter comme prouvé que les faits se sont produits de la façon dont le témoin les relate. » Et il l’a fait en se basant sur ses diverses déclarations et « sans observer aucune contradiction importante qui mette leur véracité en doute ».

Pourtant, et malgré les conclusions du jugement, l’enquête sur les connexions des personnes mises en cause à Barcelone, avec un présumé réseau de financement d’Al-Qaïda qui comprenait la France, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, avait été abandonnée au cours de l’instruction faute de preuves, selon un rapport de la garde civile.

La condamnation des dix Pakistanais et de l’Indien accusés de former une cellule terroriste liée à Al-Qaïda par le biais du groupe Tehreek-e-Taliban et de vouloir faire exploser le métro de Barcelone reposait avant tout sur le témoignage du présumé repenti, dont l’identité a été gardée secrète au cours du procès. Pourtant, seulement deux mois plus tard, le procureur Vicente González Mota, chargé de l’affaire, a reconnu en privé qu’il n’y avait « aucun lien avec Al-Qaïda » et que le témoin était en réalité « un agent étranger infiltré », selon un câble envoyé à Washington par l’ambassade américaine le 25 janvier 2010 et révélé par Wikileaks.

Deux des onze hommes condamnés sont toujours en prison : le chef présumé de la cellule terroriste, condamné à huit ans de prison, et celui qui a été arrêté six mois plus tard, après avoir été extradé des Pays-Bas. Mi-janvier, les neuf autres ont purgé leur peine de six ans de prison. La plupart ont été expulsés au Pakistan et en Inde, d’où ils clament toujours leur innocence dans des interviews et des conférences de presse.

Le seul qui reste en Espagne, grâce à sa nationalité espagnole, vit toujours à Barcelone, où il est installé depuis quarante ans. Dans l’appartement de l’un de ses fils dans le quartier du Raval, Mohammed Ayub, 70 ans, se souvient de l’étrange week-end de son arrestation : « En cellule, je me souvenais du garçon qui était venu de France et je pensais : “Le pauvre, parce qu’il était avec nous, il a aussi été arrêté.” »

Tous les hommes condamnés étaient adeptes du Tablighi Jamaat, un courant pacifiste et apolitique de l’islam qui exige de ses membres une sortie d’au moins trois jours par mois pour prier, commenter le coran et prêcher. Cette sortie doit les conduire à une mosquée différente de celle qu’ils fréquentent habituellement, où ils passent aussi la nuit. Le témoin protégé du parquet qui les a conduits en prison est arrivé un mercredi à Barcelone et leur a demandé de venir à une de ces sorties. Le vendredi soir, la garde civile entrait dans la mosquée de la rue Maçanet et procédait à la plupart des arrestations.

F1, le faux terroriste, a indiqué aux agents que la pâtisserie pakistanaise la plus ancienne du quartier du Raval, propriété du retraité Mohammed Ayub, était l’endroit où les bombes destinées au métro de Barcelone allaient être fabriquées. La police a perquisitionné le local sans rien trouver. Ayub, comme les autres détenus, a passé ce week-end à l’isolement et n’imaginait même pas que le « garçon » arrivé de France était celui qui avait déclenché l’opération policière. Le « garçon » était pakistanais, il avait 35 ans, il vivait à Paris et il a assuré aux autorités espagnoles que lui-même allait être l’un des kamikazes chargés de l’attentat, mais qu’il s’était repenti au dernier moment.

Le terroriste présumé n’a même pas été arrêté et a obtenu, à peine quatre jours plus tard, le statut de témoin protégé, qui dans son cas comprenait l’immunité. F1, qui a affirmé au procès s’appeler en réalité Asim, a ainsi pu se présenter devant le juge comme un membre d’Al-Qaïda sans crainte d’être poursuivi. Le ministère de l’intérieur avance des « raisons de sécurité  pour ne pas dire si Asim bénéficie toujours du statut de témoin protégé et s’il continue à percevoir une rétribution pour cela.

« Existe-t-il une raison, une condition ou une circonstance qui pourrait vous empêcher de dire la vérité ou la rendre difficile à dire ? », lui a demandé le président du tribunal, Javier Gómez Bermúdez, en l’appelant à la barre le 16 novembre 2009. « Tout est vrai », a répondu le témoin. Cependant, et contrairement à ce qu’il a déclaré sous serment, il collaborait avec les services secrets français, comme l’a par la suite reconnu le procureur González Mota. Et, selon deux de ses connaissances à Paris et plusieurs documents auxquels nous avons eu accès, le réseau présumé d’Al-Qaïda pour lequel il a affirmé avoir travaillé depuis 2005 n’a jamais existé.

Promesses de faux contrats

Le réseau de financement d’Al-Qaïda décrit par Asim s’étendait de Paris au nord de l’Italie, aux alentours de Brescia. Mais son récit a été construit en utilisant des noms et des données liés à sa véritable activité de trafiquant d’immigrants en France, en Italie et au Portugal. Du reste, les deux personnes que le faux témoin a dénoncées en France comme les principaux porteurs de valises d’Al-Qaïda n’ont pu être accusées de rien.

Asim avait déclaré que les deux hommes chargés de transporter l’argent de Paris à Brescia étaient « fondamentalement » deux citoyens pakistanais : Nadeem, technicien installateur de panneaux électriques « avec résidence portugaise et inscrit à Barcelone », et Tariq, maçon avec « résidence française et italienne ». Les deux vivent depuis dix ans en banlieue parisienne et connaissent bien Asim.  

Dans sa déclaration, Asim a en particulier rappelé « qu’une fois, il est allé avec Tariq et Nadeem dans un petit village près de Milan ». Nadeem comme Tariq confirment que ce voyage a bien eu lieu, mais il n’avait rien à voir avec le terrorisme puisqu’il visait à obtenir un permis de travail qu’Asim leur avait promis. Ensuite, ils ont continué jusqu’à Brescia, où Tariq avait vécu jusqu’en 2003 et où il voulait rendre visite à de vieux amis. 

Le voyage en Italie a été vain. « Il nous a dit que le propriétaire du taxiphone où devait être signé le contrat avait dû aller au Pakistan parce que son père était mort », se souvient Tariq, qui réside maintenant légalement en France. Lui y était allé pour accompagner Nadeem, dont il est ami depuis longtemps, et il connaît bien aussi Asim et sa famille. « Moi je disais toujours à Nadeem : Asim est un menteur », nous a-t-il expliqué un vendredi après-midi sur le tapis d’une mosquée de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis.

Asim, qui a sa résidence légale en France, avait déjà emmené Nadeem à Barcelone, où il s’est inscrit aux registres en 2005. Quelques mois après le voyage en Italie, Asim a conduit Nadeem et trois de ses compatriotes sans papiers jusqu’au Portugal. De nouveau, l’objectif était d’obtenir de faux contrats de travail pour faciliter leur régularisation et, cette fois, ils les ont obtenus (Nadeem a payé 1 500 euros) grâce à l’entreprise d’un parent d’Asim, comme l’indique une copie de ce contrat signé le 1er août 2006. Néanmoins, Nadeem a reçu quelques mois plus tard une notification du gouvernement portugais déclarant la nullité du contrat. Il n’a pas revu Asim depuis.

En janvier 2008, au moment des arrestations à Barcelone, la véritable activité criminelle d’Asim – obtenir des papiers contre de l’argent – était un secret de Polichinelle en France. La communauté pakistanaise des environs de Paris le savait – et certains payaient – depuis au moins trois ans, selon plusieurs personnes que nous avons rencontrées. Au cours de la dernière année, des parents de certaines de ses victimes résidant à Paris le cherchaient aussi pour arnaque : Asim avait empoché l’argent mais il n’avait rien fait pour aider à faire entrer en Europe les migrants qui avaient payé. Depuis 2007, ses activités étaient connues des autorités pakistanaises. Quelques mois avant son apparition à Barcelone comme témoin clé, la police de Rawalpindi (Pendjab) avait enregistré trois plaintes contre lui pour offre de « permis de travail pour l’Italie ».  

12-11-2009: Primera jornada del juicio a los once acusados de tratar de volar el metro de Barcelona. © DR 12-11-2009: Primera jornada del juicio a los once acusados de tratar de volar el metro de Barcelona. © DR

En 2009, le livre rouge contre le trafic de personnes de l’agence fédérale d’investigation, un bureau d’enquête policière pakistanais, l’a inscrit sur la liste des 76 trafiquants d’êtres humains les plus recherchés du Pakistan, comme on peut le voir sur son site internet. Quatre mois avant le procès des onze immigrés de Barcelone, il était officiellement déclaré en fuite au Pakistan. Depuis avril 2010, trois mois après le jugement, il est recherché, comme le montre la dernière édition de ce livre rouge daté de 2012. Mais le statut de témoin protégé octroyé par l’Espagne entrave l’aboutissement de cette recherche.

Les avocats des 11 condamnés regrettent que cette information n’ait pas été portée à la connaissance de la défense durant le procès et en imputent la responsabilité au ministère public. « Si nous avions su avec quelles organisations criminelles il travaillait en réalité, et qui n’étaient pas Al-Qaïda, cela aurait miné sa crédibilité », explique l’avocat Benet Salellas. « Non seulement la crédibilité intrinsèque de son récit mais aussi extrinsèque, parce que cela nous aurait servi à montrer que, dès qu’on pouvait vérifier, il apparaissait que ce qu’il racontait était faux », ajoute-t-il.

« Une chose est de cacher l’identité du témoin, ce qui est compréhensible jusqu’à un certain point, une autre est d’occulter les faits et gestes du témoin, ce qui n’arrive dans aucun pays civilisé », ajoute l’autre avocat, Jacobo Teijelo. « Savoir qu’il existe une information d’importance pour la défense et ne pas la communiquer signifie que l’on n’a pas respecté les garanties d’un procès équitable et cela aurait donc dû faire annuler toute la procédure », explique-t-il. Le procureur González Mota, les juges Gómez Bermúdez, Manuela Fernández de Prado et Javier Martínez Lázaro, et le ministère de l’intérieur, ont refusé de répondre à nos questions à ce propos.

Une empreinte anonyme

Les seuls indices matériels sur lesquels le ministère public a fait reposer le témoignage d’Asim sont 18 grammes de poudre extraits de feux de Bengale pour enfants et 783 plombs d’armes à air comprimé. Ils étaient dans deux sacs en plastique dans la mosquée de la rue Maçanet, où dormaient la plupart des personnes interpellées à l’aube du 19 janvier 2008 par la garde civile, alertée par le Centre national du renseignement (CNI), qui avait été lui-même alerté par les services de renseignement français.

Mais les empreintes trouvées sur les sacs n’appartiennent à aucun des 11 condamnés. La défense a toujours soutenu que c’est Asim qui a placé les sacs dans la mosquée et a utilisé ses contacts avec les services secrets à Paris pour déclencher l’opération policière. L’enquête judiciaire n’a jamais vérifié si ces empreintes appartenaient au témoin protégé.

« Tous ces produits étaient français », a souligné l’avocat Salellas dans sa dernière plaidoirie. Les plombs avaient été achetés dans un magasin d’Unifrance, qui était la seule entreprise à en distribuer en janvier 2008 sur le territoire national. Les feux de Bengale, fabriqués en Chine, avaient été importés par une entreprise du sud-est de Paris pour être distribués en France.

Outre le témoignage de F1, l’autre preuve à charge prise en considération était une vidéo diffusée par l’organisation américaine Nine Eleven Finding Answers Foundation, dans laquelle un porte-parole du groupe terroriste Tehreek-e-Taliban Pakistan, se faisant appeler Maulvi Omar, revendiquait l’attentat de Barcelone, qui n’avait pas eu lieu.

Techniquement, l’enregistrement était un montage d’une bande audio et d’une bande vidéo séparées. Son auteur présumé, le journaliste indépendant Claudio Franco, a déclaré par vidéoconférence au procès qu’il n’avait pas réalisé l’entretien avec Omar, mais n’a pas identifié son auteur. Malgré cela, les 11 immigrés du Raval ont été condamnés sur la foi d’un faux témoin et de la déclaration d’un porte-parole terroriste présumé.

La connexion du témoin protégé avec les services secrets français, et non avec Al-Qaïda, était connue non seulement du parquet, comme l’a révélé Wikileaks des années après, mais aussi de la presse. Les journaux espagnols ont indiqué avant le procès qu’il s’agissait de quelqu’un en lien avec les services de renseignement français, en citant souvent des sources du ministère de l’intérieur. Le New York Times a fait de même dans un long reportage consacré à l’opération Cantata : « Asim (…) était un informateur des services de renseignement français qui travaillait dans les zones tribales du Waziristan (Pakistan). » Le jour du procès, le témoin protégé ne s’est pas senti visé. L’avocat Jacobo Teijelo lui a demandé s’il collaborait comme informateur : « Jamais de la vie », a répondu F1, qui a seulement admis que son nom était Asim.

Le juge Javier Gómez Bermúdez, président du tribunal qui a condamné les 11 prévenus, ne veut quasiment pas s’exprimer sur cette affaire. Il affirme qu’il ne donnera « jamais » son « avis sur une chose obtenue illégalement », en référence à l’information révélée par Wikileaks. Les deux autres juges, Manuela Fernández de Prado et Javier Martínez Lázaro, savaient-ils qu’Asim se présentait comme un agent infiltré ? « Quand je sais qu’un témoin protégé ment, je l’écris dans la sentence et cela a des conséquences légales », assure Gómez Bermúdez. Pourtant, le jugement prononcé à l’unanimité avance expressément que ce fait aurait mérité d’être pris en compte par le tribunal : « Même dans le cas où il serait membre des services secrets français, il n’aurait pas de motifs suffisants pour mentir. »

Malgré cela, dans ses conversations avec l’ambassade, le procureur a affirmé que « les juges étaient conscients que le témoin était plus un agent infiltré qu’un membre d’Al-Qaïda », selon le câble de l’ambassade. Une autre source de l’Audience nationale confirmait aussi la relation d’Asim avec les services de renseignement français. En février 2011, le journal 20 Minutes Espagne avait publié une partie du contenu du câble révélé par Wikileaks, en titrant qu’une « taupe » avait évité à Barcelone, à la France et à l'Allemagne un nouvel attentat comme celui de Madrid. González Mota a refusé de répondre à nos questions.

Nadeem, l’un des hommes qui démontent la thèse du réseau de financement d’Al-Qaïda, assure qu’Asim a aussi menti en niant toute collaboration avec les services français. Selon lui, il le faisait depuis au moins trois ans avant les arrestations à Barcelone. Et il mentionne un épisode singulier : le 16 juin 2005, une vingtaine de policiers masqués ont fait irruption à l’aube dans l’appartement qu’il partageait avec trois compatriotes à Paris. Les quatre (dont Farooq A., qui avait sa résidence légale en Espagne) ont été arrêtés par des agents de la 12e section des Renseignements généraux. Ils ont été interrogés puis remis en liberté sans charge trente-six heures plus tard, selon un document de la Cimade daté du 22 juin 2005. « Ce jour-là, Asim était au commissariat, mais en liberté. Il était là-bas pour vérifier que j’étais l’homme qu’il avait dénoncé », a affirmé Nadeem le 10 janvier 2014, sans savoir qu’Asim l’avait de nouveau dénoncé dans sa déclaration sur l’opération Cantata en 2008.

Nadeem, qui avait une relation cordiale avec Asim, avait été prévenu par l’un de ses compatriotes que celui qui obtenait les faux papiers était aussi un informateur de la police. « Je suis clean, ça m’est égal. » C’est ce qu’il pensait en 2005. Ensuite il y a eu les voyages pour obtenir des papiers et l’argent perdu. « Aujourd’hui je regrette », dit-il en pensant à ceux qui ont été condamnés à Barcelone, avec lesquels il partage le même mépris religieux pour les mondanités. Une vision modelée par le Tabligh Jaamat, ce courant apolitique de l’islam dont ils sont tous adeptes. « Je regrette de n’avoir rien fait à ce moment-là. Cela a envoyé mes frères en prison. » Cette fois, il est prêt à témoigner si un procès est ouvert pour faux témoignage contre Asim.

Le temps passant, le parquet a changé de vocabulaire pour décrire son témoin protégé. Le pompeux « agent infiltré » dont parlait González Mota à l’ambassade américaine est devenu autre chose : « Vous aviez raison, le témoin protégé était un rebut de tous les services secrets d’Europe ; il ne valait rien pour personne », a avoué un membre du parquet un an plus tard à l’avocat Teijelo. Les résultats de ses confidences en Europe confirment cette description : les six interpellés de Londres, les quatre de Paris et deux dénoncés au Portugal n’ont jamais été accusés de quoi que ce soit.

Fin 2006, par ailleurs, avant les trois avis de recherche pour trafic de personnes lancés par le Pakistan contre lui, Asim, le courageux informateur des services de renseignement français décrit par le New York Times comme l’« extraordinaire source » qui allait et venait entre les camps de djihadistes et les Champs-Élysées, avait quelques affaires en attente en France : des amendes de la RATP pour avoir voyagé avec un titre de transport non identifié (même si lui et sa famille avaient droit au tarif réduit), des réclamations du département de Seine-Saint-Denis pour plus de 600 euros d’amendes de stationnement impayées de sa Mercedes 200 (modèle 1984) et des poursuites de la BNP pour chèques sans provisions, qui avait aussi constaté des impayés sur son assurance-vie. Le Trésor public, de son côté, lui avait réclamé sa déclaration d’impôts.

Le mercredi 16 janvier 2008, il est arrivé à Barcelone, soi-disant investi d’une mission terroriste. Objectif : un attentat contre le métro de la ville. Deux jours plus tard, le vendredi soir, quand la garde civile a fait irruption dans la mosquée, il a abandonné les lieux en toute discrétion et accompagné d’un agent. Le mardi, il a officiellement obtenu le statut de témoin protégé. À la fin du mois, sa femme, ses trois enfants et sa belle-mère avaient abandonné l’appartement HLM dans lequel ils vivaient à Villepinte, au nord-est de Paris. Au moins deux commerces de la région parisienne ont gardé des notes impayées d’avant-Noël : 214 euros en tout. Quatre mois plus tard, installé en Espagne comme témoin protégé, il touchait encore les aides sociales de la France pour le mois d’avril : 972 euros.

Braulio García Jaén (à Paris), Andrés Aguayo (à Madrid) et Matías Escudero Arce (à Turin)

Version française : Laurence Rizet, Mediapart

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Braulio García Jaén, Matías Escudero Arce et Andrés Aguayo sont des journalistes indépendants. Leur projet a été sélectionné et financé par le Fonds européen de journalisme. Mediapart publie cette enquête en exclusivité avec son partenaire espagnol infoLibre.