L’économie britannique n’a pas encore fait face aux vrais défis du Brexit

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L’apocalypse économique annoncée par les économistes n’a pas eu lieu après le vote sur la sortie de l’Union européenne, voilà un an. Mais si la croissance résiste, elle ne repose que sur une consommation qui commence à vaciller face à la remontée de l’inflation, malgré le soutien monétaire. Au-delà, l’enjeu sera de reconstruire un nouveau modèle économique plus équilibré pour le Royaume-Uni.

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Un peu moins d’un an après le vote en faveur du Brexit, l’apocalypse n’a pas eu lieu. Les doomsayers, les prophètes de malheur, qui prédisaient un effondrement de l’économie britannique sous le coup du choc d’incertitude créé par ce vote, ont clairement eu tort. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que les effets économiques de ce choix du peuple britannique sont et seront nuls.

Le 23 mai 2016, un mois avant l’élection, le Trésor britannique avait ainsi publié une analyse sur les « conséquences immédiates » d’un vote en faveur de la sortie de l’Union européenne (UE). Dans le cadre d’un « choc sévère » mesuré sur la base d’une baisse de la livre et d’une inflation proches des niveaux effectivement atteints aujourd’hui, le Trésor prévoyait un affaiblissement de 4 points du PIB en un an, rendant une récession a priori inévitable. Il prévoyait également une hausse de 800 000 du nombre de demandeurs d’emploi et un recul de 18 % du prix des logements. Plus modérée, la Banque d’Angleterre jugeait cependant, peu après le référendum, que la croissance 2017 devait ralentir fortement à seulement 0,8 %, contre 2,3 % en 2015. Rien de tout cela ne s’est réalisé.

Pourtant, depuis le 23 juin 2016, la livre sterling a bien reculé de 12 % face à l’euro et de 14 % face au dollar. L’inflation a effectivement fortement rebondi, cette dépréciation ayant amplifié le mouvement général et global d’accélération des prix. En avril 2017, le taux d’inflation britannique était à 2,6 %, son plus haut niveau depuis mars 2013. Rien d’effrayant en soi, notamment après des années de croissance faible, mais on est bien dans le cadre du « choc sévère » prédit par le Trésor l’an passé.

Taux d'inflation annuel des prix à la consommation au Royaume-Uni. © Office for National Statistics (ONS) Taux d'inflation annuel des prix à la consommation au Royaume-Uni. © Office for National Statistics (ONS)

Et malgré tout, l’économie britannique a bien résisté. La croissance a été de 0,3 % au troisième trimestre 2016, de 0,5 % au trimestre suivant et de 0,2 % au premier trimestre 2017. On est loin d’un quelconque décrochage. Sur l’année 2016, la croissance a été de 1,8 %, soit moins qu’en 2015 (2,3 %), mais le ralentissement avait débuté dès la fin de 2014. Par exemple, la faible croissance du début 2017 est équivalente à celle du premier trimestre 2016. La rupture de tendance annoncée n’a donc pas eu lieu, même si, l’on y reviendra, le premier trimestre 2017 est préoccupant.

C’est que, malgré le recul du pouvoir d’achat, la consommation des ménages a tenu bon avec des croissances de 0,8 % et 0,7 % au cours des deux derniers trimestres de 2016. Elle a été le principal, et, souvent le seul, contributeur positif à la croissance au cours de ce second semestre. Et si la Banque d’Angleterre a, le 11 mai, revu à la baisse sa prévision de croissance pour cette année, elle reste néanmoins de 1,9 %, supérieure, donc, à celle de la zone euro et de l’an passé.

L’emploi se porte, du reste, à merveille : le taux de chômage est passé sous les 5 %, à 4,6 % de la population active, il y a eu 120 000 créations d’emplois nettes au premier trimestre et le taux d’emploi, autrement dit la part de la population active de 16 à 64 ans qui dispose d’un emploi, n’a jamais été aussi élevé, à 74,8 % au premier trimestre. On est donc loin de l’effondrement apocalyptique immédiat décrit voilà un an par les économistes.

Évolution en volume du PIB par trimestre au Royaume-Uni. © ONS Évolution en volume du PIB par trimestre au Royaume-Uni. © ONS

Que s’est-il passé ? Les calculs des économistes concernant les conséquences immédiates du vote en faveur du Brexit se fondaient sur une réaction négative à l’incertitude née de cet événement. L’idée, fréquente dans la science économique, consiste à dire que, faute de visibilité, les agents économiques auraient suspendu leurs dépenses et constitué de l’épargne de précaution. Dans le cas britannique, cette logique n’a pas été enclenchée après le 23 juin dernier. Pourtant, l’incertitude est complète concernant les futures relations commerciales avec l’Union européenne, le premier partenaire du Royaume-Uni. Et ce que l’on sait n’est guère en mesure de rassurer, puisque la première ministre Theresa May a fait le choix d’un « Brexit dur » en préférant le contrôle de l’immigration au maintien du pays dans le marché unique européen.

Mais cette incertitude n’a pas conduit à un effondrement de l’économie. Un membre du comité des taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre, Kristin Forbes, a donné en 2016 un début d’explication : l’incertitude crée la panique lorsque les coûts de financement augmentent. Or, la « Vieille Dame de Threadneedle Street », comme on appelle la Banque centrale du royaume, a réagi rapidement, en baissant ses taux jusqu’à un plancher historique (0,25 %) et en rachetant des titres sur le marché. Son gouverneur, Mark Carney, semble prêt à accepter une inflation au-dessus de son objectif officiel à moyen terme de 2 % de hausse des prix pour soutenir l’activité. Dès lors, les taux réels britanniques sont devenus fortement négatifs, apportant un soutien à l’activité qui a pu compenser l’incertitude née du Brexit.

Comme parallèlement la baisse de la livre a pu soutenir les exportations (+13 % en un an) et que les entreprises ont réduit la croissance des salaires réels, l’investissement ne s’est pas effondré, comme on aurait pu s’y attendre. Sa croissance a certes ralenti en 2016, en passant de 3,4 % à 0,5 %. C’est trop peu sans doute, surtout pour une économie qui souffre d’une faiblesse chronique de sa productivité, mais c’est assez pour ne pas faire plonger l’économie britannique dans la récession et maintenir la croissance de l’emploi, donc de la consommation.

Mark Carney, gouverneur de la Banque d'Angleterre. © Reuters Mark Carney, gouverneur de la Banque d'Angleterre. © Reuters

Autre élément à prendre en compte pour comprendre la résistance de l’économie britannique : le fait qu’il ne s’est rien passé, pour le moment. Jusqu’en 2019, le Royaume-Uni est membre de l’Union européenne et a accès au marché unique européen. Un des moteurs principaux de la croissance, le secteur financier et ses sous-traitants, qui représentent une grande part du secteur des services aux entreprises, n’a pas encore été touché par l’inévitable perte du « passeport européen », autrement dit de la capacité pour les institutions financières londoniennes de proposer leurs services à tous les consommateurs européens. Dès lors, ce secteur a continué à profiter de la bonne santé des marchés, surtout après la victoire de Donald Trump aux États-Unis et l’accélération de la reprise européenne. Depuis le vote sur le Brexit, finance et services aux entreprises restent les principaux contributeurs à la croissance.

Un modèle à réinventer

 

Néanmoins, cela ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé et qu’il ne se passera rien. La croissance britannique est clairement plus fragile depuis un an. Cette fragilité a été cachée par la vigueur de la consommation jusqu’à la fin 2016. Mais elle est apparue plus clairement au premier trimestre 2017, où la croissance du PIB n’a été que de 0,2 %, soit une stagnation du PIB par habitant. Certes, on a vu qu’une telle faiblesse n’était pas inédite et il convient de ne pas la surinterpréter. Il n’en demeure pas moins que le contexte est différent. D’abord parce qu’elle intervient alors que la reprise en zone euro s’accélère, mais aussi et surtout parce que le cœur du moteur économique britannique, la consommation, semble être touché. En effet, au premier trimestre, la consommation des ménages a progressé de 0,3 %, contre 0,7 % au trimestre précédent. Une faiblesse jamais vue depuis le deuxième trimestre 2014. Voilà un an, c’est cette composante qui avait soutenu la croissance ; cette fois, c’est elle qui l’affaiblit. Et ce sera le défi du prochain gouvernement de soutenir le pouvoir d’achat des ménages pour maintenir cette croissance sans laquelle il ne pourra mener les négociations du Brexit qu’en position de faiblesse.

Les composantes de la croissance britannique depuis deux ans. © ONS Les composantes de la croissance britannique depuis deux ans. © ONS

Or, c’est fort inquiétant : cela prouve que les ménages vont réagir à tout recul de leur pouvoir d’achat et que, donc, ils sont sensibles à l’accélération de l’inflation. En effet, la croissance des salaires s’est établie au premier trimestre 2017 à 2,3 %, soit en deçà de l’inflation. Il y a donc désormais une dégradation du pouvoir d’achat des ménages qui, en conséquence, réduisent leurs achats. D’autant qu’il n’est pas à exclure que certains aient réalisé des achats de « précaution » à la fin de l’année dernière pour se prémunir contre la future hausse des prix des produits importés. Dès lors, sans progression des salaires nominaux, cet affaiblissement de la consommation risque d’être durable.

Or, malgré le soutien de la Banque d’Angleterre et la baisse de la livre, les entreprises britanniques doivent faire face elles aussi à un renchérissement des importations (le déficit commercial britannique s’est encore creusé depuis le Brexit), qu’elles ne peuvent guère remplacer par des produits britanniques. Elles préservent donc leurs marges – et leurs dividendes, nécessaires pour attirer les fonds étrangers – en faisant payer les consommateurs par les prix et les salariés par une baisse de la rémunération réelle. C’est cette logique qui semble apparaître au grand jour au premier trimestre et qui menace d’affaiblir durablement la croissance britannique en touchant son moteur principal, avant même le Brexit effectif. 

Évolution des salaires réels (en orange) et nominaux (en bleu) au Royaume-Uni depuis 2002. © ONS Évolution des salaires réels (en orange) et nominaux (en bleu) au Royaume-Uni depuis 2002. © ONS

Moins donc qu’un effondrement brutal, l’économie britannique est plutôt menacée par un lent ralentissement, si l’on exclut, bien entendu, la possibilité d’une crise externe. En outre, l’évolution des négociations avec l’UE peut conduire à des décisions de désinvestissement ou de suspension d’investissements ou de dépenses des agents économiques. Ces négociations vont s’ouvrir après les élections générales du 8 juin et entreront alors réellement dans le « dur », donc dans le concret. L’incertitude a pu, jusqu’ici, jouer – contrairement à ce qu’on pensait – en faveur de la conjoncture en laissant le doute sur une issue positive. Ce sera moins le cas au fur et à mesure que l’on entrera dans le vif du sujet.

Or, et ce sera le vrai défi du prochain gouvernement de Sa Majesté, le Brexit remet largement en cause le modèle économique britannique. Quel était-il ? Ce modèle résidait sur ce que les économistes appellent outre-Manche « the kindness of strangers » (« la bonté des étrangers »). L’État britannique a développé un modèle fiscal généreux pour attirer les investissements étrangers. Mais ces investissements ne se portent guère sur la capacité productive industrielle du pays, davantage sur l’immobilier et le secteur financier. Deux secteurs qui portent eux-mêmes le secteur des services aux entreprises, fortement pourvoyeur d’emplois. Avec un tel modèle, l’économie britannique pouvait afficher de forts taux de croissance – hors période de crises financières – financées par deux déficits : le déficit public (qui reste élevé à 3 % du PIB cette année encore) en raison de l’affaiblissement de la base fiscale, et le déficit courant (qui se situe à 4,4 % du PIB, contre 1,4 % pour la France). Ce dernier déficit traduit précisément la « kindness of strangers » qui, on l’a vu, n’est cependant pas gratuite.

Et de fait, un tel modèle avait ses vertus en termes d’emplois et de croissance. Il avait aussi un coût, ou plutôt plusieurs. D’abord, l’État était en permanence contraint de maintenir un niveau d’attractivité fiscale élevé, financé par une réduction des dépenses publiques, donc par une austérité qui a touché les plus fragiles. Ensuite, la création d’emplois s’appuie sur un marché du travail très souple qui pèse sur la croissance des salaires. On le constate actuellement : malgré une situation de plein emploi et une accélération des prix, les salaires réels reculent. Cette faiblesse de la croissance des salaires et l’importance du secteur des services aux entreprises pèsent, à leur tour, sur la productivité de l’économie, donc sur sa croissance et son attractivité à long terme. À moins, évidemment, de continuer à s’assurer d’un flux d’investissements étrangers. Enfin, la croissance se concentre dans certaines zones géographiques, notamment urbaines, et laisse clairement de côté les anciennes zones industrielles (sud du pays de Galles, nord de l’Angleterre). Or, ce sont ces régions qui ont fait basculer le vote du 23 juin en faveur du Brexit.

Le Brexit est donc une crise de ce modèle économique qu’il remet, du reste, en cause. Le secteur financier va, en effet, nécessairement devoir s’ajuster à la nouvelle donne et donc à la perte du passeport européen. Cela va conduire à un recul de l’investissement entrant, donc à un recul de la croissance et à une pression négative sur la livre sterling qui va peser sur la valorisation de tous les actifs britanniques, y compris immobiliers. Ainsi, à moyen terme, une fois le Brexit devenu réalité, une grande partie des craintes des économistes pourraient bien devenir réalité. Mais il convient de souligner que ces problèmes proviennent, d’abord, de choix politiques faits depuis 40 ans outre-Manche et qui ont rendu l’économie britannique plus dépendante des flux d’investissements financiers. 

Balance des paiements britanniques depuis deux ans. © ONS Balance des paiements britanniques depuis deux ans. © ONS

Dès lors, le prochain gouvernement devra faire un choix entre deux directions. D’une part, une sauvegarde du modèle actuel, par la préservation des intérêts de la City dans le Brexit ou par un dumping fiscal pour tenter d’attirer d’autres investissements financiers afin de compenser la perte du Mittelland financier de la place londonienne. Un choix par nature extrêmement risqué sur le plan politique et social, puisque c’est celui qui a de facto échoué avec le Brexit. Ou d’autre part, engager un changement de modèle en reconstruisant une capacité de production qui manque cruellement au pays. Pour ce faire, il sera nécessaire de promouvoir des investissements productifs massifs, une vraie montée en gamme de l’industrie et un renforcement de la productivité. Tout cela passera par un rôle accru de l’État dans l’économie, qui devra notamment promouvoir l’aménagement du territoire et donc le développement de services publics renforcés. Un choix également risqué, parce qu’incertain et forcément long.

Theresa May semble décidée à ne pas choisir et à articuler une défense de la place financière avec un plan d’investissement industriel. Jeremy Corbyn est, lui, davantage dans une logique de déconstruction d’un modèle existant, même en réduisant l’impact du Brexit sur l’économie britannique. Il profite surtout du rejet d’un modèle fondé sur une modération salariale devenue insoutenable. La vraie question pour le prochain gouvernement sera donc de prendre le chemin d’une réinvention de l’économie britannique. Cette réécriture sera certes longue et incertaine, mais le Brexit semble avoir signé la fin de l’ère Thatcher, poursuivie par Tony Blair et David Cameron, en montrant ses limites économiques et politiques.  

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