Israël: oui, ce mouvement social peut changer l’histoire!

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Peu médiatisé à l'étranger, regardé avec un scepticisme bon marché par des éditorialistes blasés, le mouvement social israélien marque la renaissance d'une société civile qui bouleverse toutes les lignes, contourne les tabous, et offre un immense espoir pour l'ensemble de la région.
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C'est un mouvement inédit, d'une intensité comme Israël n'en a jamais connu, et pourtant sous-traité par la presse internationale. Samedi 3 septembre, plus de 400.000 Israéliens ont à nouveau défilé dans toutes les grandes villes du pays. Jamais Israël n'avait connu pareille mobilisation, qui plus est pour des motifs économiques. Chaque manifestation (chaque samedi, ou presque, depuis la mi-juillet) agrège de nouveaux mécontents, dépassant toutes les prévisions, charriant l'espoir d'un changement radical au cœur de la société israélienne.

Ohad Alevi, étudiant à Jérusalem, août 2011 © PP Ohad Alevi, étudiant à Jérusalem, août 2011 © PP
Né fin juin de la hausse du prix d'un fromage, relayé par Facebook, le mouvement a véritablement décollé début juillet lorsque Daphné Leef, citoyenne israélienne de 25 ans, a décidé de venir planter sa tente sur l'avenue Rothschild de Tel-Aviv, pour protester contre la hausse du prix des logements.

Dans la foulée, des tentes ont fleuri un peu partout dans le pays. (Lire notre reportage.) Un comité s'est formé pour répondre à celui constitué par le gouvernement. Les revendications sont encore floues, mais la mobilisation ne se dément pas. Malgré les attaques d'Eilat à la mi-août, malgré les tentatives du gouvernement israélien de rediriger l'opinion vers la «menace terroriste». (Lire ici notre article.)

Tous les campeurs, tous les Israéliens qui manifestent ont aujourd'hui en tête les données de base, qui constituent le nerf de leur révolte : la classe moyenne israélienne (entre 75% et 120% du revenu médian) représentait, en 1988, 33% des ménages israéliens, selon les chiffres de l'OCDE et de la Banque d'Israël. En 2000, elle n'en représentait plus que 28%. Dans le même temps, sa part dans le revenu national est passée de 21,7% à 20,5%. Le taux de pauvreté (qui rassemble les ménages gagnant moins de la moitié du revenu médian) était, en 2000, de 17,6%: il est de 20,5% en 2009. Les foyers arabes comptent pour 53,9% en 2009 (contre 42,9% de ce taux en 2000).

Autre chiffre pertinent: alors que la croissance repart à partir de 2004 – une fois absorbés les effets de la seconde Intifada – et atteint en moyenne 5% par an, le taux de pauvreté n'a pas régressé pour autant. Si les Israéliens manifestent toujours plus nombreux, c'est donc d'abord parce que le quotidien économique leur est devenu insupportable. Mais l'analyse que l'on doit faire de cette cohésion toute nouvelle de la classe moyenne dépasse de loin les simples questions de pouvoir d'achat.

Sans doute peut-on s'inspirer de l'enthousiasme du pourtant très sceptique éditorialiste d'Haaretz, Gideon Levy, qui nous confie «être surpris chaque semaine par la vivacité et la pluralité du public qui compose ce mouvement». Sa thèse, qu'une société civile est en train de se reformer après des années de disette, ne fait pourtant pas école.

En France, entre le déni des intellectuels proches d'Israël et une gauche davantage sensible au sort des Palestiniens, ce mouvement social est sous-estimé, pris pour ce qu'il n'est pas : une excroissance de ce que les réseaux de solidarité avec la Palestine et intellectuels de gauche déclinent depuis des années sous le thème des «deux Israël». Il y aurait d'un côté l'Israël le plus visible, aveugle et possédé par une vision clientéliste et guerrière de la politique, et de l'autre, minoritaire mais critique, un Israël ouvert sur l'extérieur.

Cette analyse, optimiste et généreuse, n'en est pas moins un leurre. Il n'existe pas deux Israël aisément dissociables. Et si l'on peut découper la société israélienne en au moins douze communautés différentes (falashas, russes, mizrahim, ashkénazes, orthodoxes, colons...), la nation israélienne n'a jamais été aussi unie face à l'étranger qu'à la fin des années 2000. Début 2009, 95% de la population s'affirmaient en faveur de la guerre de Gaza, ultime trou noir de ce que cet Etat a pu produire de plus barbare et décadent.

C'est d'ailleurs le décalage entre le discours actuel et celui entendu au lendemain de l'opération «Plomb durci» qui permet d'apprécier le changement profond en train de s'opérer en Israël.

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