Syrie: pourquoi Berlin esquive un débat de fond

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Coincée entre des élections législatives imminentes et une ambition internationale mal définie, Angela Merkel se garde de prendre clairement position sur une intervention en Syrie. Et en Allemagne, bien que les avis divergent, le débat n’a pas lieu.

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À deux semaines des élections législatives, le gouvernement allemand joue la montre. Il se tient pour l’instant à la devise de la prudence : pas question d’intervention sans mandat international. Angela Merkel évite quant à elle soigneusement de prendre plus précisément position. Et l’opposition ne semble pas davantage avoir envie de conduire le débat sur la scène politique. Le rôle de l’armée allemande est un sujet encore sensible dans un pays partagé entre pacifisme obligé et ambitions internationales.

La Une du Spiegel, le 26 août. "Gaz toxic. Devant les yeux du monde : massacre en Syrie" La Une du Spiegel, le 26 août. "Gaz toxic. Devant les yeux du monde : massacre en Syrie"

Dans un éditorial titré « encerclé de panneaux stop », le journaliste du Sueddeutsche Zeitung Michael König s’amusait, samedi 27 août, des contorsions opérées par les membres du gouvernement pour réagir – à retardement – aux révélations sur le recours possible aux armes chimiques. Le ministre des affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, avait alors averti « des conséquences » qu’une confirmation de l’information amènerait. Sans se montrer très précis. « Une atteinte grave à la convention internationale sur les armes chimiques » ne devrait pas « rester sans suite », avait renchéri en une tout aussi vague paraphrase le porte-parole du gouvernement, le même jour.

D'après le Spiegel, le ministère des affaires étrangères s'était montré sensiblement plus explicite dans un premier communiqué en anglais : « Germany will be among those calling for action to be taken » (l'Allemagne fera partie des pays qui appelleront à une action). Une erreur de traduction, rétropédale-t-il une heure plus tard. Pour le journaliste de l'hebdomadaire, « Berlin aimerait soutenir politiquement les États-Unis. Seulement, les électeurs ne doivent pas le remarquer. »

Guido Westerwelle annonce "des conséquences" après les révélations sur l'utilisation d'armes chimiques en Syrie. © Sueddeutsche Zeitung/Reuters

« Pour l’instant, la question "oui ou non à la guerre" présente de grands dangers pour Merkel », poursuit le journaliste Martin König. La chancelière doit craindre en cas de soutien à l’initiative américaine « que le SPD, les Verts et Die Linke ne jouent la carte du pacifisme ». Le parti écologiste, die Grünen, fidèle à sa tradition pacifiste, s’est dit fermement opposé à une intervention, tout comme Die Linke. Alors que le porte-parole du parti d’extrême gauche ouest-allemand a averti que des manifestations seraient organisées en cas d’engagement allemand, le député et ancien expert en armes chimiques des Nations unies, Jan van Aken, fait le tour des médias (ici, ici et là par exemple). Impossible selon lui d’établir qui est à l’origine de l’attaque et une action punitive serait une très mauvaise réponse.

La chancelière devrait maintenant prendre le risque de se prononcer, selon le journaliste du Zeit, Hans Monath, quitte à être « honnie » par les dignitaires sociaux-démocrates. « Pour le SPD, une telle attaque ne serait d’ailleurs pas sans risque. Ils se feraient complices d’un despote qui empoisonne manifestement son peuple », relativise l’éditorialiste. Et de fait, alors que les médias attendaient un affrontement sur le sujet dans le duel de fin de campagne Merkel-Steinbrück, la question syrienne n’a occupé que 4 des 90 minutes de l’émission, chacun exprimant un avis similaire. L’une des quatre journalistes menant l’interview résume : « Vous êtes pour une réaction, seulement tant que vous n’en faites pas partie. »

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A contrario du reste de la presse, le journal Bild a publié un éditorial véhément pour l’intervention allemande en Syrie : « Un engagement militaire est risqué et plein d’imprévus. Il peut coûter des vies humaines et des carrières politiques. Mais le prix de l’immobilisme est on ne peut plus élevé. L’Allemagne se présente comme le pays qui préfère le confort du regard détourné, du silence, quand il s’agit de répondre à un "crime contre l’humanité" (Peer Steinbrück). »

Mais dans son ensemble, la couverture des événements se concentre sur l’analyse internationale, calquant la posture de retrait des décideurs politiques. La presse souligne que la décision d’intervention en Syrie, telle qu’elle a été présentée par Barack Obama, relève surtout de considérations extérieures (menace iranienne, crédibilité des États-Unis sur la scène diplomatique) plutôt que de l’intérêt que pourraient présenter des frappes pour la stabilisation du pays.

Le temps d’une Allemagne unanimement pacifiste et antimilitariste, si elle a jamais existé, est désormais révolu. Les positions divergent, seulement, personne ne semble pressé de provoquer un débat de fond sur le rôle de l'armée allemande.

Pour le reporter Rico Grimm, cependant, l’Allemagne ne pourra pas tenir longtemps une position distanciée, dans la mesure où elle est déjà présente militairement en périphérie du conflit. Quelques centaines de soldats et des missiles Patriote allemands sont postés depuis janvier 2013 à la frontière turque pour protéger la population. « La seule issue serait le retrait des troupes "Patriote", mais l’Allemagne ne peut plus se le permettre après son abstention – factuellement justifiée mais catastrophique d’un point de vue diplomatique – sur la question libyenne », précise le reporter.

L’Allemagne s’était alors abstenue lors du vote au Conseil de sécurité de l’ONU. Isolée sur la scène internationale, la première puissance européenne faisait machine arrière quelques semaines plus tard pour envoyer des forces en soutien « humanitaire ». « Nous sommes trop gros pour nous contenter d’un rôle en retrait, comme la Suisse ; nous somme trop petits pour jouer les puissants », analysait à l’époque Joschka Fischer, dans un entretien au Spiegel. L’ancien ministre des affaires étrangères avait sévèrement jugé l’abstention allemande comme étant « peut-être la plus grande débâcle de politique étrangère depuis la création de la République fédérale ». Deux ans plus tard, le pays n’a pas réglé la question de son ambition internationale.

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