Angelina Jolie, Omidyar et le Qatar: le cabinet caché du procureur Ocampo

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Angelina Jolie, George Clooney, Pierre Omidyar – fondateur d'eBay –, le Qatar… Au cours de son mandat, le premier procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, a laissé Hollywood, la Silicon Valley et certains États utiliser la CPI pour nourrir leur propre vision du monde. Au risque de gager l'indépendance de la Cour.

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Printemps 2012. Après neuf ans de mandat, Luis Moreno Ocampo s’apprête à quitter La Haye. Avant de plier bagage, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) veut clore son dossier Palestine. Trois ans plus tôt, Ramallah a réclamé une enquête sur les crimes de l’occupation israélienne. Ocampo n’a jamais demandé aux juges de trancher les épineuses questions juridiques posées par ce dossier. Et ce n’est ni à son adjointe, Fatou Bensouda (aujourd’hui procureure en chef), ni à son service de presse, qu’il demande conseil pour en annoncer la clôture.

Mais à Angelina Jolie.

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« Mardi, je déciderai que le Bureau ne peut pas enquêter sur les allégations de crimes en Palestine », écrit Ocampo à la star américaine. « Les responsables palestiniens comprennent et respectent ma décision. Les Israéliens sont aussi O.K. La question est comment présenter cela aux personnes normales. » Ocampo ajoute : « Au cas où, j’attache la décision que je vais prendre. C’est confidentiel. »

Le secret, si éphémère soit-il, n’est pas le mieux gardé. « Angie » en parle avec son propre conseiller qui y voit l’opportunité d’expliquer les complexités juridiques dans lesquelles évolue cette Cour, chargée de poursuivre les auteurs de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Angelina Jolie n’est pas seule à avoir conseillé ce procureur. Selon des documents obtenus par Mediapart et analysés avec l’European Investigative Collaborations (EIC) pour Les Secrets de la Cour, stars, lobbyistes et businessmen ont directement inspiré la politique pénale de la jeune CPI sous Ocampo, son premier procureur (2003-2012).

  • Dans la main du Qatar

Parmi eux, on trouve aussi la Sheikha Moza (l’une des trois épouses de l’ancien émir du Qatar), le patron d’eBay, Pierre Omidyar, et sa femme Pamela, l’ONG Invisible Children, George Clooney et d’autres. Ils gravitent dans les sphères du pouvoir à l’ONU, Washington et la Silicon Valley. Ils se cooptent et troquent entre eux fortunes, pouvoir et réseaux. Embarquent en avion comme on prend le métro. Aiment réécrire le monde sur les plages d’Hawaï. Nourrissent une attirance, parfois bien exaltée, pour les pays faillis. Ils rêvent d’un monde meilleur, au risque de bâtir « le meilleur des mondes ».

La Sheikha Moza, le 3 décembre 2012, à Doha, au Qatar. © Reuters La Sheikha Moza, le 3 décembre 2012, à Doha, au Qatar. © Reuters

En arrivant à la Cour en 2003, Ocampo disposait déjà d’un épais carnet d’adresses, compilé à l’époque où il plaidait dans les prétoires de Buenos Aires et présidait l’antenne latino-américaine de l’ONG Transparency International. Ce carnet s’est naturellement étoffé lors de son passage à la CPI. D’autant que si l’Argentin n’est pas homme à plancher des heures sur ses dossiers, il manie avec brio la com’ et les réseaux.

En ce printemps 2012, le Congolais Thomas Lubanga est déclaré coupable de crimes de guerre. C’est le premier verdict rendu par cette Cour établie dix ans plus tôt, mais le procès du milicien fut loin d’être exemplaire. Les témoignages d’ex-enfants-soldats du Congo ont tous été invalidés et, au cours du procès, Ocampo a refusé par deux fois de se plier aux ordonnances des juges, sans sanctions.

Mais le procureur n’a cure de ces détails. Il revient du Qatar, explique-t-il lors d’une conférence de presse. Il y a rencontré la Sheikha Moza, et a remis son dossier à son organisation, Education Above All (EAA). « Pas seulement les preuves, mais toutes les informations que nous avions sur l'impact », précise-t-il. Le procureur annonce une grande conférence à l’automne, réunissant les ministres de l’éducation des États membres de la CPI. Projet pour lequel il rêve de former un triumvirat avec la fondation d’Angelina Jolie/Brad Pitt et la Sheikha Moza.

Sa première visite à l’émir remonte à 2009. Invité du Qatar Law Forum, Ocampo en rapportera une Rolex. Même si le cadeau de l’émir atterrit dans les caisses du fonds de la Cour dédié aux victimes, le fait que le procureur puisse accepter un tel cadeau surprend. Ocampo retournera souvent à Doha, au nom d’un « intérêt commun pour l’éducation » avec la Sheikha Moza, lit-on sur l’un des communiqués de la Cour. En février 2012, l’une de ses assistantes demandera au protocole qatari des conseils pour permettre au procureur d’organiser une randonnée dans le désert avec son fils.

Souvent à leur demande, Ocampo a introduit ces acteurs de la jet-set globale à celle qui lui succède à partir de juin 2012, et qui fut pendant huit ans son adjointe. Trois mois après son entrée en fonctions, Fatou Bensouda est ainsi l’invitée de marque d’Education Above All lors d’une conférence à New York. Curieusement, la fondation de la Sheikha Moza conseille le bureau du procureur sur sa politique pénale concernant les enfants-soldats. Le pays, longtemps dirigé par son époux, n’a pourtant, à défaut de le ratifier, pas même signé le traité de la Cour. En termes diplomatiques, le message est clair : Doha n’adhère pas à ses objectifs.

Dans le même temps, Luis Moreno Ocampo entre au conseil d’administration de la fondation qatarie. L’ex-procureur n’est pas payé, simplement défrayé, mais demande le financement de projets éducatifs en Colombie, en Bosnie, en Ouganda, au Congo et ailleurs.

Les risques inhérents à une politique pénale fondée sur de tels réseaux se concrétisent les 8 et 9 juillet 2017. Invitée à titre privé pour un mariage au Qatar, Fatou Bensouda y rencontre à leur demande l’émir et le ministre des affaires étrangères. Très vite, l’agence officielle qatarie (QNA) annonce que la procureure a exprimé ses regrets pour le blocus décidé début juin contre le Qatar. Qu’elle a dénoncé les violations des droits de l’homme commises par les quatre pays – Arabie saoudite, Égypte, Bahreïn et Émirats arabes unis – qui accusent leur voisin de soutenir le terrorisme. La dépêche s’envole sur les réseaux sociaux. Bensouda s’explique dans un communiqué. Elle nie toute déclaration politique, rappelle agir en toute indépendance. La procureure a été piégée.

Alors que la Cour est déjà durablement affaiblie, elle fait encore douter de sa probité tandis que le Qatar peut tranquillement marquer quelques points dans la crise qu’il traverse.

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L’opération journalistique Les Secrets de la Cour est le fruit de six mois d’enquête, menée par huit médias internationaux membres de l’European Investigative Collaborations (EIC).

Plus de 40 000 documents confidentiels – câbles diplomatiques, éléments bancaires, correspondances diverses, etc. – ont été obtenus par Mediapart et analysés par l’EIC. Ils permettent, pour la première fois, de jeter une lumière crue sur certaines pratiques de la Cour pénale internationale (CPI), basée à La Haye, aux Pays-Bas.

Stéphanie Maupas, qui a participé pour Mediapart à l'enquête, est une journaliste indépendante spécialisée sur les questions de justice internationale.

Outre Mediapart, l’opération Les Secrets de la Cour rassemble Der Spiegel (Allemagne), NRC Handelsblad (Pays-Bas), The Sunday Times (Royaume-Uni), El Mundo (Espagne), Le Soir (Belgique), ANCIR (Afrique du Sud), Nacional (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.