L’accès au vote, l’autre enjeu des «midterms»

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Des millions d’Américains ne voteront pas ce 6 novembre pour les traditionnelles élections de mi-mandat : parce qu’ils s’abstiendront, mais aussi parce qu’ils en sont empêchés par un arsenal de lois et de purges électorales qui, en pratique, restreint l’accès des jeunes et des minorités au vote.

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New York (États-Unis), de notre correspondant. - À la maison de retraite du comté de Jefferson, dans la campagne à deux heures d'Atlanta (Géorgie), les grands-pères et les grands-mères noirs avaient dansé sur « I am black and I am proud », un tube de James Brown. Puis ils sont montés dans le bus mis à disposition par l'organisation Black Voters Matter, qui s'occupe depuis des mois de mobiliser les électeurs africains-américains dans le sud américain. Direction le bureau de vote, pour voter en avance.

Ce 15 octobre, les aînés ne sont pas allés bien loin : un fonctionnaire du comté a appelé la maison de retraite pour leur demander de descendre du car. « Il avait sans doute été prévenu par une personne inquiète de voir tous ces Noirs danser le poing levé. Mais les seniors sont des adultes, ils savaient très bien ce qu'ils faisaient ! raconte Clifford Albright, le cofondateur de Black Voters Matter. L'excuse officielle était qu'ils ne pouvaient pas aller voter avec une organisation extérieure, On est allé voir le fonctionnaire deux jours plus tard pour obtenir des explications. Il a eu l'audace de nous dire “la prochaine fois, prévenez-moi”. Qui est-il pour nous dire ce que nous devons faire ? C'est un cas typique d'intimidation. »

En Géorgie, un État marqué par son passé ségrégationniste, le droit de vote est au cœur de la campagne, très disputée, pour le poste de gouverneur.

Stacey Abrams, une démocrate, fille de pasteurs engagés dans la lutte pour les droits civiques, et fondatrice d'une organisation dont l'objet est d'encourager les jeunes Noirs à voter, pourrait devenir ce 6 novembre la première femme noire à gouverner un État américain.

Son adversaire, Brian Kemp, est un des experts américains de la purge des listes électorales. Secrétaire d'État de Géorgie, à ce titre chargé de superviser les élections (cela pose un conflit d'intérêts évident, il s'en moque), il a purgé 10 % des listes ces deux dernières années. Avec des critères douteux, qui affectent comme par hasard en priorité les Africains-Américains.

Récemment, il a suspendu 53 000 nouveaux électeurs parce que leurs formulaires d'enregistrement sur les listes électorales ne coïncidaient pas « exactement » avec leur identité dans les bases informatiques du gouvernement. Parfois, pour un simple trait d'union manquant. Soixante-dix pour cent des malchanceux étaient des Noirs.

Une volontaire encourage les habitants de la réserve indienne-américaine de Standing Rock (Dakota du Nord). © Reuters Une volontaire encourage les habitants de la réserve indienne-américaine de Standing Rock (Dakota du Nord). © Reuters

D'autres polémiques liées au vote ont émaillé cette campagne. Dans le Kansas ultraconservateur, le seul bureau de vote de Dodge City, une ville majoritairement hispanique de 27 000 habitants, a été étrangement déplacé loin du centre-ville. Dans le Dakota du Nord, des Indiens-Américains ont découvert qu'ils ne pourraient pas voter sans présenter un document d'identité mentionnant une adresse, alors même que les réserves où ils vivent n'ont souvent pas de rues, et encore moins de numéro.

En Floride, le droit de vote fait même l'objet d'un référendum spécial : en plus de désigner un sénateur, leurs élus à la chambre des représentants et, peut-être, leur premier gouverneur noir en la personne d'Andrew Gillum, les électeurs doivent dire ce mardi 6 novembre s'ils acceptent, oui ou non, de redonner le droit de vote à 1,4 million de personnes condamnées par la justice et qui ont exécuté leurs peines.

Jusqu'ici, ces « felons » (et près de 5 millions d'autres dans plusieurs États) sont interdits de vote à vie. Parfois pour des motifs mineurs, comme le trafic d'une petite quantité de drogue… ou un non-paiement de pension alimentaire. En Floride, un adulte sur dix est concerné. Une grande majorité sont des Africains-Américains. Leur vote aurait pu, par exemple, changer la face de l'élection présidentielle de 2000, remportée de 500 petites voix, en Floride, par George W. Bush face au démocrate Al Gore.

Vote anticipé à Milwaukee (Wisconsin), le 4 novembre. © Reuters Vote anticipé à Milwaukee (Wisconsin), le 4 novembre. © Reuters

Des millions d'Américains ne voteront pas ce 6 novembre pour les traditionnelles élections de mi-mandat. D'abord parce même si la participation s'annonce plus importante que d'habitude, beaucoup s'abstiendront – le taux de participation lors des « midterms » de 2014 avait atteint un plus bas historique depuis 1942. Mais aussi parce qu'ils en sont empêchés par un arsenal de lois et des purges massives des listes électorales, qui, en pratique, restreignent l'accès des minorités au vote.

Aux États-Unis, l'accès au vote a toujours été une question politique majeure. Après l'abolition de l'esclavage, le quinzième amendement de la Constitution consacre en théorie l'égalité devant le vote, mais les États du sud imposent immédiatement aux Noirs des tests de lecture, ou l'obligation de payer une « poll tax », restreignant de fait leur capacité de voter.

Après le Civil Rights Act de 1964, qui consacre l'égalité civique des Noirs, « un nombre significatif d'Américains blancs a commencé à se battre » pour la contester, rappelle la New York Review of Books.

Depuis une décennie, le parti républicain (aidé par une décision de la Cour suprême de 2013 qui a édulcoré le Civil Rights Act) s'est employé à contenir le corps électoral, « afin de gonfler artificiellement ses gains électoraux », rappelle le politologue David Faris dans son livre It's Time to Fight Dirty (lire son entretien ici).

Officiellement, ces efforts ont été menés au nom de la lutte contre la fraude électorale, dont Brian Kemp, ou le très conservateur Kris Kobach, candidat au poste de gouverneur dans le Kansas (lire notre portrait), sont devenus les champions. Après la présidentielle, Donald Trump lui-même a affirmé que des « millions » d'électeurs ont voté Hillary Clinton sans avoir la nationalité américaine.

Cette assertion est fausse, et les soupçons de fraude lors des élections ont été systématiquement démentis par de nombreuses études. « Il y a plus de chance d'être frappé par la foudre » que d'être un imposteur au bureau de vote, explique le Brennan Center for Justice de la New York University.

Pour les conservateurs américains, le « mythe » du voteur fraudeur est surtout devenu une façon codée de dénoncer les sans-papiers et de jouer sur les peurs induites par la grande bascule démographique en cours – les Blancs devraient devenir minoritaires aux États-Unis vers 2045.

Entre 2014 et 2016, seize millions d'électeurs ont été expurgés des listes électorales, selon le Brennan Center : c'est quatre millions de plus qu'entre 2006 et 2008, et le rythme s'est encore accéléré ces deux dernières années.

Certains sont morts ou ont changé de résidence, il s'agit dans ces cas-là de nettoyage normal des listes. Mais à l'instar de la Géorgie, certains États semblent particulièrement zélés, comme la Caroline du Nord ou la Floride, qui ont respectivement supprimé 11 % et 7 % de leurs électeurs depuis deux ans. L'Ohio efface même de ses listes les électeurs qui « sèchent » plusieurs votes à la suite…

Des États ont également restreint l'accès au vote anticipé, et supprimé des bureaux de vote. Selon le Brennan Center, treize États (comme le Wisconsin ou la Caroline du Nord) ont rendu plus difficile le vote en exigeant des documents d'identité précis, le plus souvent avec photos, et onze autres ont complexifié l'enregistrement sur les listes électorales.

Dans plusieurs États dirigés par les républicains (comme l'Ohio, le Texas, le Michigan ou la Caroline du Nord), aux effets de ces lois, qui ont réduit en priorité l'électorat potentiel du parti démocrate, se sont ajoutées les conséquences d'un charcutage électoral éhonté : cette pratique, qualifiée de « gerrymandering », a généré des cartes électorales absurdes, dont le seul but était de sécuriser des fiefs républicains en neutralisant le vote démocrate.

Résultat : pour faire basculer la chambre des représentants, les démocrates devront gagner ce mardi avec 7, voire 11 % de plus de voix que les républicains. Le pire est que s'ils échouent, cela ne pourra pas vraiment leur servir d'excuse : en novembre 2016, lorsque Hillary Clinton a gagné le plus de voix mais perdu les États clés, c'est bien sa défaite que le monde entier a retenue.

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