Le crash secret d’un Rafale en Egypte embarrasse Paris et Le Caire

Par Arthur Herbert

Mediapart est en mesure d’affirmer qu’un Rafale s’est crashé en Égypte, lors de la visite d’Emmanuel Macron à Abdel Fattah al-Sissi, fin janvier. Cet événement, sur lequel Le Caire et Paris gardent le silence, est d’autant plus embarrassant qu’Égyptiens et Français sont en pleines négociations pour la commande de douze appareils du même type. En perspective : un imbroglio diplomatico-économique.

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Lundi 28 janvier 2019. Il est peu après 13 heures. Au Caire, Emmanuel Macron en visite d’État en Égypte, sort d’un entretien avec son homologue Abdel Fattah al-Sissi. C’est une visite compliquée : alors que l’Élysée avait annoncé la signature d’une avalanche de contrats pour près d’un milliard d’euros, plusieurs ne seront finalement pas signés ou contre toute attente transformés en simples protocoles d’accord.

Le chef d’État français a aussi prévenu : si un an et demi auparavant il avait donné un blanc-seing au président égyptien en affirmant ne « pas vouloir donner de leçons », cette fois à la conférence de presse qui est sur le point de se tenir, il évoquera ouvertement les violations des droits fondamentaux qui ont cours en Égypte.

L’ambiance est pénible. Dans la grande salle à dorures du palais présidentiel, une quarantaine de journalistes sont en train de s’installer. Derrière les grandes portes en bois marquetées, quelques secondes avant de se présenter devant la presse, une autre mauvaise nouvelle est glissée à l’oreille du président français : un Rafale vient d’être perdu.

Emmanuel macron et Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, le 28 janvier 2019. © Reuters Emmanuel macron et Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, le 28 janvier 2019. © Reuters

Peu de temps avant, à 100 km au nord-ouest du Caire, sur la base aérienne militaire de Gabal al-Basur, le Rafale EM02-9352 des forces armées égyptiennes vient de s’écraser. Sous les yeux d’une équipe de formateurs et d’experts de Dassault Aviation, l’appareil flambant neuf, livré le 4 avril 2017 à l’Égypte a piqué du nez avant de se fracasser au sol.

À son bord, le major Mohtady al-Shazly, un pilote de l’armée de l’air égyptienne, connu sous le matricule « Cobra », était l’une des toutes premières recrues entraînées en France pour piloter les Rafale fraîchement acquis par les Égyptiens.

Originaire du village d’al-Atarsha, dans la localité d’al-Bagourg au nord du pays, l’homme de 32 ans, père de deux enfants, a été enterré le soir même en présence du gouverneur de Menoufyia. Lors des funérailles et sur les réseaux sociaux, l’homme est porté en « martyr ». On lui attribue notamment les bombardements égyptiens contre l’organisation de l’État islamique à Derna en Libye en mai 2017. Une opération menée après l’attaque qui avait tué vingt-huit fidèles coptes près d’al-Minya.

Contactés quelques heures après l’accident, les responsables de Dassault Aviation étaient injoignables. Au même moment, Éric Trappier, dirigeant de l’entreprise qui construit les Rafale, était dans la délégation qui accompagnait le président français au Caire. En dehors du petit cercle directement touché par la nouvelle, les officiels et les directeurs d’entreprise faisant partie du voyage n’ont pas été tenus informés, a confié l’un d’eux.

Devant un parterre de Français expatriés au Caire et d’Égyptiens francophones conviés à une réception tenue par le président français le soir même, à la tribune, lorsqu’il s’exprime devant le public, Emmanuel Macron tente de ne rien laisser percevoir. Dans l’assistance, on remarque néanmoins « un discours brouillon, comme s’il avait été mal préparé ». « On aurait dit qu’il venait juste de se prendre un gros scud dans la tête », ironise innocemment un invité.

Sollicité à plusieurs reprises dans la soirée, le ministère français des armées a refusé de « confirmer ou démentir » l’information assurant qu’« il (revenait) aux Égyptiens de s’exprimer ». Les diplomates de l’ambassade de France au Caire se sont également refusés à tout commentaire. L’Élysée a également assuré qu’« aucun commentaire ne serait fait sur ce sujet ». Côté égyptien, le seul habilité à s’exprimer sur les questions de défense, Tamer el-Rifai, porte-parole des forces armées égyptiennes, n’a pas non plus souhaité commenter : « Nous n’avons pas encore d’informations », s’est-il contenté d’expliquer.

Mediapart a néanmoins été en mesure d’échanger avec des proches du jeune pilote qui ont confirmé son décès. Affirmant d’abord qu’il s’agissait bien d’un crash de Rafale, ils ont ensuite expliqué ne pas avoir connaissance des circonstances exactes de l’accident et ne plus être en mesure de confirmer le type d’avion dans lequel l’homme se trouvait lors de sa mort. « Il y a des choses dont on ne peut pas parler, à moins d’en avoir l’autorisation par les forces armées », a expliqué l’un d’eux.

La nuit suivant le drame, la rumeur s’est rapidement propagée sur plusieurs blogs spécialisés dans la défense et l’armement. Les auteurs anonymes s’opposent dans deux versions : la confirmation auprès d’industriels et de militaires français qu’il s’agit bien d’un Rafale d’un côté (lire ici), et le démenti de membres des forces armées égyptiennes indiquant que le crash n’implique pas un appareil de construction française mais un K-8E Karakorum (par exemple ici), un aéronef de fabrication chinoise, de l’autre. Dans cette seconde version, défendue et relayée par plusieurs experts, les Égyptiens accuseraient même les Russes de vouloir perturber la visite d’Emmanuel Macron au Caire.

Côté russe, on dément bien sûr être lié à la circulation de cette information. « On n’a rien à voir là-dedans », s’est défendu un diplomate du Kremlin. Côté chinois, le malaise est palpable. On assure que « l’entreprise (Hongdu Aviation Industry Group – ndlr) qui a vendu des appareils aux forces armées égyptiennes est la seule qui puisse avoir des informations à ce sujet ». Sur l’existence d’une enquête liée au prétendu accident d’un K-8E Karakorum, on se refuse aussi à tout commentaire, expliquant ne pas être autorisé à divulguer plus d’informations. Injoignable, l’armateur chinois n’a pas répondu à nos sollicitations.

Contacté plusieurs jours après le crash, Éric Trappier explique de son côté que le constructeur n’est pas en mesure de s’exprimer non plus : « Nous ne sommes pas propriétaires de l’avion, quand vous cassez votre voiture, ce n’est pas à Renault d’en faire la déclaration, c’est au propriétaire de la voiture. Ne vous attendez pas à une déclaration de notre part, c’est l’affaire des propriétaires », tranche-t-il, nous renvoyant vers son directeur de la communication, Stéphane Fort. « En fait, la réponse est assez simple : on ne fait aucun commentaire pour des raisons pénales, dans le cadre d’un accident, on ne le fait jamais, si ce crash a eu lieu, on ne répond pas, et s’il n’a pas eu lieu, on ne dit rien non plus », explique-t-il.

Contactés par Mediapart, Thales, Safran et MBDA, entreprises elles aussi impliquées dans la fabrication des Rafale n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien. Recontactées à plusieurs reprises depuis le 28 janvier, les autorités égyptiennes et les forces armées ont opposé une fin de non-recevoir à nos demandes, expliquant que « toutes les informations que celles-ci souhaiteraient partager seraient directement publiées sur la page Facebook du ministère de la défense ».

Près de dix jours après l’accident, l’omerta règne sur cet accident, Mediapart a néanmoins pu parler à plusieurs sources en mesure de confirmer que le crash du Rafale EM02-9352 a bien eu lieu. L’une d’elles nous précise, sur messagerie instantanée cryptée, que l’événement s’est déroulé pendant la visite d’Emmanuel Macron, sur une base militaire, pendant un exercice et que le pilote est mort. Elle souligne, s’il en était besoin, qu’il s’agit d’une information « très sensible ».

Un diplomate d’une chancellerie étrangère assure aussi avoir vu le président français lors de sa visite d’État au Caire, le jour de l’accident : « J’ai vu Emmanuel Macron lors d’un dîner au Sofitel. Il avait déjà toutes les informations. Il savait tout », insiste-t-il.

Un autre ironise même sur la tentative de faire passer un Rafale pour un K-8E. « Tous les Karakorum égyptiens sont peinturlurés du drapeau national, impossible de les confondre. Les Rafale n’ont pas été peints aux couleurs de l’Égypte, ils ont gardé leur fuselage entièrement gris, certainement pour qu’ils puissent disparaître en cas de problème. Personne ne veut qu’on retrouve un Rafale qui s’est écrasé », note-t-il, notamment parce que l’observation des débris pourrait révéler des informations sur la technique de fabrication de l’appareil, classées secret-défense.

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