Jean-Claude Juncker, l'erreur de casting de la droite européenne

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L’ancien premier ministre luxembourgeois a été élu ce vendredi chef de file du Parti populaire européen pour les élections européennes de mai prochain. Un choix contestable, tant l’homme représente une Europe à bout de souffle, qui fait la part belle à l’opacité financière.

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C’est le retour sur le devant de la scène d’un vétéran. Et un choix désastreux. Ce vendredi 7 mars, lors de son congrès de Dublin, le Parti populaire européen (PPE, droite) a désigné, par 382 voix en sa faveur, Jean-Claude Juncker comme le « chef de file » de sa campagne pour les élections européennes du 25 mai. Si son parti remporte le scrutin à l'échelle des 28 États, l’ex-premier ministre luxembourgeois pourrait donc présider la Commission européenne. Ce qui aurait tout d'une erreur de casting majuscule. Pour le PPE comme pour l’Union européenne, ravagée par la crise des dettes publiques et toujours en quête d'un nouveau souffle.

Le préretraité Juncker a battu à la régulière Michel Barnier, commissaire européen et ancien ministre de l’agriculture français, qui a récolté 245 voix (201 délégués n'ont pas voté). Barnier avait sans doute compris qu'il avait perdu la bataille lorsque Angela Merkel a eu cette phrase, début février, au détour d'une conférence de presse : « Ce n'est un secret pour personne que j'ai beaucoup de sympathie pour Jean-Claude Juncker. » Mais le soutien de la chancelière allemande importera peu lors du scrutin, qui s'annonce particulièrement serré. Le parlement européen est aujourd'hui archidominé par le PPE, mais le paysage devrait être beaucoup plus équilibré entre droite et gauche à partir de juin.

Jean-Claude Juncker, en juillet 2013 ©  REUTERS/Charles Caratini Jean-Claude Juncker, en juillet 2013 © REUTERS/Charles Caratini

Face à lui, Juncker trouvera le socialiste allemand Martin Schulz, le libéral belge Guy Verhofstadt, le Grec Alexis Tsipras (leader de Syriza) et le duo franco-allemand José Bové/Ska Keller, pour les écolos. L'extrême droite a elle décidé de boycotter ce processus (lire notre article). La campagne électorale pourrait être rude, et Juncker sera une cible idéale, tant ses concurrents auront l’embarras du choix dans leurs attaques.

Première difficulté, qui plombe le CV à rallonge du Luxembourgeois : Jean-Claude Juncker est désormais un perdant de la politique. Après 18 années de règne sans partage à la tête du gouvernement du Grand-Duché, il a été poussé à la démission en juillet dernier, au terme d'une rocambolesque affaire de barbouzes. Son parti a certes remporté d'une courte tête les élections anticipées organisées dans la foulée, mais Juncker s'est trouvé incapable de former une coalition, la jeune génération ayant visiblement décidé d'avoir sa peau. C'est un jeune avocat de 40 ans, Xavier Bettel, qui lui a succédé. D'un coup, Juncker a pris un sacré coup de vieux sur la scène luxembourgeoise.

« Juncker est un très mauvais choix pour le PPE : il vient de perdre une élection, et il est en fin de carrière », tacle le député socialiste français Philip Cordery, ex-numéro deux du parti socialiste européen, et qui fignole son argumentaire pour la campagne de Martin Schulz. C'est un autre talon d'Achille de Juncker : lorsqu'il a quitté la présidence de l'Eurogroupe, qu’il a occupée de 2005 à janvier 2013, on le disait carbonisé, épuisé par des années de gestion difficile de la crise des dettes souveraines dans l'Union, à enchaîner réunions d'urgence et téléconférences à toute heure du jour et de la nuit. À 59 ans, il va falloir qu'il convainque les citoyens de sa capacité à « faire le job », pendant cinq nouvelles années, à Bruxelles…

Certains de ses adversaires, comme son successeur à la tête de l'Eurogroupe, le social-démocrate Jeroen Djisselbloem, ne se privent plus de mettre en doute publiquement ses aptitudes physiques pour assumer une fonction aussi prenante : « Juncker est un fumeur invétéré et un buveur », avait ainsi déclaré le socialiste néerlandais en janvier, dans le cadre d'une émission humoristique aux Pays-Bas. Pour ne rien arranger à son image d'homme d'une autre époque, Juncker serait aussi fâché avec les nouvelles technologies : « Il n'a jamais utilisé d'ordinateur, n'écrit pas d'e-mails », dit de lui l'un de ses anciens collaborateurs, dans les pages du quotidien belge Le Soir.

Mais il y a plus grave. L’homme est aussi le visage d’une Europe qui n’aime pas se montrer en pleine lumière : celui de l’opacité financière. En novembre, pour solder ses dix-huit ans de pouvoir, le Forum mondial sur la fiscalité a jugé que le Grand-Duché était « non conforme » en matière de transparence et d'échange d'informations fiscales. En d’autres termes, qu’il était un paradis fiscal.

L’économiste Gabriel Zucman a par ailleurs calculé que 600 milliards d’euros cachés en Suisse, soit le tiers de tous les avoirs occultes abrités par la Confédération, sont en fait placés dans des fonds d’investissements luxembourgeois. Mais le Luxembourg n’est pas qu’un simple coffre-fort pour les nantis belges, allemands ou français. Comme nous l’avons raconté dans une récente série d’articles, le Grand-Duché s’est mis, pendant des années, tout entier au service de la finance. Accueillant à bras ouverts les particuliers désireux de cacher leur fortune au fisc, mais aussi et surtout les multinationales championnes de l’optimisation fiscale, Apple et eBay en tête… 

Or, ce trou noir de la finance internationale dispose d’un siège au Conseil européen, et d’un droit de veto sur toutes les décisions relatives à la fiscalité et à la réglementation financière et bancaire européennes. Un pouvoir que Juncker ne s’est jamais privé d’exercer. Bien sûr, officiellement, il tenait simplement son rôle de tenant absolu de l’orthodoxie budgétaire. Mais en coulisse, il s’activait dans toutes les négociations européennes pour que son pays reste ce paradis de l’opacité. En combattant s’il le fallait les initiatives de ses partenaires en faveur de la transparence fiscale, comme nous l’avons détaillé ici. Une posture qui lui valut ce commentaire cinglant du sénateur français  Jean Arthuis (UDI) : « Le matin, il nous rappelle nos obligations d'équilibre des finances publiques et l'après-midi il nous fait les poches grâce au régime luxembourgeois sur la fiscalité et le secret bancaire. »

Père fouettard en défense du secteur financier

Même si, de l’avis général dans son pays, Jean-Claude Juncker, de père ouvrier et syndicaliste chrétien, n’est pas un fervent admirateur de la place financière, il a donc veillé avec un soin jaloux à l’épanouissement du secteur financier. Pari réussi : il pèse aujourd’hui 12 % de l'emploi, un quart du PIB, et presque un tiers des recettes fiscales de ce pays de 525 000 habitants. À l’occasion, il lui a fallu endosser le rôle de père fouettard pour défendre ce modèle. En octobre 2008, par exemple, lorsqu’il accuse « la condescendance bien franco-française » en réponse à un reportage de France 2 montrant qu’il est facile de blanchir de l’argent dans son pays. En juillet 2009, aussi, lors de la déclaration de politique générale de son nouveau gouvernement. Il s’en était pris avec des mots très durs à un rapport réalisé par plusieurs ONG luxembourgeoises, qui établissait que la gestion de fortune au Luxembourg nuisait aux pays en développement. Étude « primitive et primaire », avait-il balayé publiquement.

Finalement, juste avant son départ, Juncker s’est engagé à convertir d’ici 2016 le Luxembourg à l’échange automatique d’informations fiscales, meilleur outil contre la fraude fiscale des particuliers. Mais ce spectaculaire revirement est surtout l’aveu qu’il n’a pas su résister à la dynamique déclenchée par le rouleau compresseur américain : avec la loi Fatca, les États-Unis ont imposé la transparence à toutes les places financières à partir de juillet 2014. Le signal d’un changement d’ère.


Sa candidature est-elle un leurre ?

Le bilan Juncker est un peu plus flatteur sur le front de la crise des dettes souveraines en Europe, qui a explosé en 2008. Quitte à s'attirer les foudres de Paris ou Berlin à l'époque, il fut l'un des rares dirigeants à dire tout haut sa gêne face au tandem « Merkozy » – l'improbable duo constitué d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, qui semblait imposer sa loi sur les décisions de l'UE. Dans un entretien au Süddeutsche Zeitung, il avait reproché à Merkel de « faire de la politique intérieure sur le dos de l'euro ». Quant à Paris, il s'est à plusieurs reprises moqué de sa soumission face aux Allemands, et de leur relative inexistence dans les débats bruxellois : « La place de la France est dans la cabine de pilotage, pas dans le camion balai », avait-il expliqué au Soir.

Sur le fond, Juncker jouit au sein de la bulle bruxelloise d'une excellente réputation pour s'être efforcé, pendant ces années de crise, de réconcilier l'irréconciliable : le sérieux budgétaire des pays du nord de l'Europe et l'exigence de justice sociale et de solidarité, voulue par les pays du Sud. En ce sens, ce conservateur est l'un des rares représentants d'une droite à tendance sociale, qui n'est pas directement associée aux bilans désastreux de la « Troïka » dans les pays assistés.

Il n'empêche, Juncker a des allures de vestige d'un autre temps. Il appartient à cette époque où l'on croyait encore sans hésiter aux bienfaits d'une Europe fédérale et très intégrée, dont la zone euro n'allait être qu'une première étape. Il est aussi l'un des symboles de cette Europe du siècle dernier, dont le Benelux était le centre de gravité, et qui n'a plus grand-chose à voir avec l'Europe à 28, totalement remodelée par l'élargissement des pays d'Europe centrale et orientale. L'intéressé en est conscient. « L'euro et moi-même sommes les seuls survivants du traité de Maastricht », avait-il plaisanté en mars 2012.

La candidature de Juncker elle-même sent le réchauffé. À deux reprises, l'homme a déjà failli diriger une institution communautaire. En 2004, il était même archifavori pour la présidence de la Commission, mais il avait préféré rester premier ministre du Grand-Duché. Un retrait qui a ouvert la voie à José Manuel Barroso pour dix ans. Cinq ans plus tard, Juncker a tout fait pour devenir président du Conseil européen. Mais cette fois, l'ex-premier ministre belge Herman Van Rompuy lui a barré la route dans la dernière ligne droite, avec la bénédiction de Sarkozy et Merkel.

Aujourd’hui, il n'est même pas certain que Juncker lui-même soit véritablement motivé par la présidence de la Commission. À Bruxelles, beaucoup sont persuadés que sa candidature est un leurre : il viserait surtout la succession de Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil, un poste beaucoup plus stratégique et influent dans le jeu européen. Ce qui laisserait le champ libre pour la Commission à Martin Schulz, le candidat socialiste, dans l'hypothèse d'un partage des postes entre PPE et socialistes, dans la foulée d'un résultat serré aux élections de mai.

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