Trump promeut son gendre et sa fille pour masquer le chaos de l’administration

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Jared Kushner et Ivanka Trump, gendre et fille du 45e président, sont propulsés à d’éminentes fonctions de conseillers. Kushner prend en charge les dossiers les plus chauds de politique étrangère. C’est un moyen pour Donald Trump de masquer la désorganisation et les errements du gouvernement et d’ouvrir le jeu vers des modérés et démocrates. Pour combien de temps ?

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Ces images tournent en boucle sur les écrans à chaque mention du couple. Elles montrent Jared Kushner et son épouse Ivanka, née Trump, avançant d’un pas incertain dans la West Collonade, la galerie ouverte menant au bureau ovale de la Maison Blanche, et se prenant la main dès qu’ils aperçoivent la haie de caméras plantée dans le Rose Garden. Jared, 1,85 m, veste déboutonnée et cravate de collège chic, Ivanka en simple et élégante robe beige, ralentie par ses talons aiguilles, feignent une démarche naturelle sous le regard impitoyable des « médias bidons » – appellation des équipes Trump… Un couple d'amoureux transis dans le flot de testostérone de la Maison Blanche trumpienne.  

On oublierait presque que le couple pèse environ 710 millions de dollars hérités de leurs lignées immobilières respectives et, surtout, qu’ils ne rechignent plus à exercer officiellement le pouvoir.

Jared Kushner et Ivanka Trump. © Reuters Jared Kushner et Ivanka Trump. © Reuters

Ivanka Trump, fille aînée du président, va intégrer le bureau que son père lui a réservé, non dans l’aile Est, destinée aux premières dames, en l’absence de Melania, toujours installée à New York, mais au second étage convoité de l’aile Ouest, fief des conseillers les plus proches de la présidence. Donald Trump a insisté pendant des semaines pour qu'elle puisse accéder aux informations de niveau confidentiel de la Maison Blanche et qu'elle assiste, sans sésame officiel, aux réunions diplomatiques les plus importantes, comme lors de la visite d’Angela Merkel à Washington. La promotion soudaine d'Ivanka au rang de haut vizir de l'exécutif, certes sans salaire, l’oblige à se soumettre aux règlements officiels interdisant les conflits d'intérêts et légitime une fonction dont on ignore encore totalement les contours.

En revanche, le rôle de Jared Kushner, gendre adoré du président, connaît une expansion fulgurante. À 36 ans, cet ancien de l'université Harvard, destinataire de fortes donations de sa famille, formé au business dans l’empire immobilier de son implacable père, se voit chargé de la réforme fondamentale de l’administration américaine. Il est à la tête d’un commando de consultants de haut vol regroupés dans le « Bureau de la Maison Blanche pour l’innovation américaine ». Il est aussi prié de régler le conflit israélo-palestinien, rien de moins, de préparer la visite cruciale du président chinois Xi Jinping à Washington ces 6 et 7 avril, de réparer les relations avec le Mexique. On l'oublierait presque : le « ministre de tout » doit aussi plancher sur la réforme de la justice et sur la crise nationale due à l’addiction aux médicaments opiacés qui frappe les régions rurales favorables à Trump.  

Dans cette avalanche de responsabilités, un seul point cohérent apparaît : il s'agit là du pense-bête de Donald Trump, un mémento de l’essentiel de ses préoccupations immédiates, des dossiers que seul un proche digne de la plus haute confiance pourrait se voir confier.  

Donald Trump, depuis ses premières armes de titan de l’immobilier, a toujours donné la primeur à la loyauté de ses vassaux les plus importants sur leur expertise technique, voire leur compétence. La double embauche de sa fille et de son gendre lui offre l’occasion de refonder l’image agressive et déliquescente de son gouvernement. En deux mois sidérants, son administration a connu deux échecs retentissants. Le décret antimusulman a été rejeté pour la seconde fois par un panel de juges fédéraux en raison de ses intentions discriminatoires. Le projet d’abrogation de l’assurance santé d’Obama s’est soldé par un fiasco, qui exacerbe une véritable guerre civile entre l’establishment et les conservateurs républicains.   

Plus encore, le vaste monde s’invite dans le bureau ovale. Sur fond d'enquête du Congrès sur la collusion de l'équipe de campagne de Trump avec les Russes, l’irruption de la Syrie, de la Chine, de la Corée du Nord et de ses missiles complique la vie du 45e président. L’Europe, depuis l'accueil surréaliste à Washington d’Angela Merkel, lui renvoie une image de brute qui sème la consternation jusque dans l’opinion américaine. La solution ? Ivanka, bien sûr.

L’arrivée de sa fille à la Maison Blanche coïncide avec une tentative de pacification d’une administration livrée au chaos depuis le 20 janvier. Trump a clairement fait passer le message en rognant les attributions de son idéologue le plus actif, Steve Bannon, soudain exclu le 5 avril du « comité des principaux », le cercle le plus exclusif du Conseil de sécurité nationale. La présence de cet incendiaire de l’ultradroite dans le cénacle le plus sensible de l'exécutif, au détriment du chef de l’état-major interarmées et du patron de la CIA, avait provoqué la stupeur générale. Un semblant de raison revient peu à peu dans une administration minée par l’absence de six cents hauts fonctionnaires spécialisés, nécessaires à la bonne marche du gouvernement.

Ivanka, bien qu’ancienne élève de Wharton, excellente business school de l’université de Pennsylvanie, dont est aussi sorti son père en 1968, est avant tout recrutée pour son image. Durant la campagne, chaque série d’outrances et de vulgarités du candidat était ponctuée par l’apparition apaisante de sa fille lors d’interviews en chaîne à la télévision. Trump avait ainsi contrebalancé un mois de sorties xénophobes sur les immigrants mexicains par la soudaine promotion des idées novatrices de sa fille sur le problème des gardes d’enfants dans les familles de la middle class. La Maison Blanche a elle-même rendu publics et vanté les efforts déployés par Ivanka pour convaincre son père de ne pas abolir les mesures antidiscriminatoires imposées par Obama en faveur des homosexuels.

« Celle qui tire toujours le meilleur de moi »

Donald Trump avait, en un tweet, rendu hommage à sa fille : « celle qui tire toujours le meilleur de moi ». Le silence d'Ivanka, son absence lors des événements les plus spectaculaires de la nouvelle présidence commençaient à émousser son image. Début février, le soir même où le décret anti-immigration provoquait des drames dans les aéroports, une photo glamour qui la montrait posant devant un miroir avec son mari dans une somptueuse robe Carolina Herrera, lors d’un des galas les plus chics de New York, avait provoqué la rogne unanime des tabloïds. Elle avait fait savoir sa peine personnelle d’être accusée d’insensibilité, expliquant que son observation du shabbat lui interdisait, comme à son mari, de consulter les informations ce soir-là. En pleine crise sur l’assurance santé, le couple rendait publiques ses photos de vacances au ski, dans la très chic station d’Aspen, Colorado.

Il a fallu que le show comique « Saturday Night Live » brocarde Ivanka en diva cynique et écervelée dans une fausse pub pour un parfum nommé « Complice » pour que les consultants en image se mobilisent. « Il ne faut pas confondre l’absence de dénonciation publique avec le silence, assure-t-elle lors d’une interview à la chaîne CBS, le 5 avril. Il y a de multiples façons de se faire entendre. » « Si être complice consiste à être une force pour le bien et avoir un impact positif, alors je suis complice, poursuit-elle. Avec le temps, j’espère prouver que j’ai fait un bon travail, et plus important encore, que le gouvernement de mon père sera, comme j’en suis déjà persuadée, un succès. »

Stephen Bannon, le 13 novembre 2016, à la Trump Tower. © Reuters Stephen Bannon, le 13 novembre 2016, à la Trump Tower. © Reuters

Ivanka, à la Maison Blanche, semble déjà se démarquer de l’orthodoxie idéologique en vigueur depuis janvier, en particulier par le choix de sa nouvelle conseillère attitrée : Dina Powell, 42 ans, haut gradée de Goldman Sachs dont elle a dirigé la fondation philanthropique et coordonné les initiatives en faveur des femmes entrepreneurs, a aussi participé au conseil économique du gouvernement Bush et entretient des relations amicales avec bon nombre d’anciens collaborateurs d’Hillary Clinton sur la question du rôle des femmes dans l’économie américaine. Signe d’une petite révolution de palais, cette fille d’immigrés coptes égyptiens, proche de Gary Cohn, ancien patron de Goldman Sachs nommé conseiller économique de Trump, accède maintenant au poste de numéro 2 du Conseil de sécurité national de la Maison Blanche, au moment même où le très droitier Steve Bannon en est exclu. Une preuve de l’imminente montée en puissance d’Ivanka dans la gestion des dossiers socioéconomiques concernant les femmes à la Maison Blanche.

Jared Kushner, pour sa part, cultive cette ambiguïté d’ovni politique. Ancien donateur du camp démocrate, propriétaire depuis l'âge de 25 ans, et jusqu'à janvier 2017, du journal The New York Observer, plutôt progressiste, « il n’est jamais allé se mêler des affaires de la rédaction », assure l’un des collaborateurs de l’hebdomadaire. Avant de pondre un éditorial soutenant Trump et démentant son antisémitisme.

Le mystère reste entier sur sa tolérance envers Steve Bannon. Comment ce juif pratiquant, élève des plus prestigieuses écoles religieuses de New York, gardant pour seule photo dans son bureau celle de ses grands-parents rescapés des camps, pourrait-il se satisfaire du brûlot ethnonationaliste Breitbart News, le média de Bannon ?

Mais les faits sont là. Est-ce la conscience de son rôle pragmatique dans une présidence populiste à écrire ? Le gendre a joué un rôle décisif dans la campagne en organisant, avec une efficacité de start-up et des moyens dérisoires comparés à ceux d’Hillary Clinton, une offensive de communication, un bombardement de pubs politiques et un usage de l’Internet qui ont pris de court l’énorme machine démocrate. Son influence s’en est trouvée renforcée dans l’équipe de transition de Trump entre l’élection et l’investiture présidentielle.

Donald Trump a toujours apprécié Jared, petit prince de l’immobilier dont les tribulations lui rappelaient ses débuts. Lui aussi a fait ses classes sous les ordres d’un père businessman insatiable, frustré de ne pouvoir étendre son empire à Manhattan. Charles Kushner, roi de l’immobilier du New Jersey, n’a fait son entrée dans le cœur de New York qu’avec le concours plus présentable de Jared auprès des investisseurs. L’opportunisme politique qui faisait des deux entreprises les vaches à lait des élus démocrates de la mégapole ainsi que l’absence notoire de scrupules, trait commun des deux familles, ne pouvaient que rapprocher leurs sagas.

Charles Kushner, inculpé de fraude fiscale et d’infraction à la législation sur les financements politiques, n’a jamais lésiné. Apprenant que sa sœur et son beau-frère s'apprêtaient à témoigner contre lui, le baron de l’immobilier a attiré ce dernier dans un traquenard avec une prostituée, dûment filmé, avant d’envoyer la vidéo à la famille du mouchard et à sa propre sœur. Un mauvais coup qui, ajouté aux charges précédentes, lui a valu deux ans ferme dans une prison fédérale.

Jared Kushner s'est souvenu du nom du procureur de l’époque. Un certain Chris Christie, devenu depuis gouverneur du New Jersey et possible vice-président de Trump. Il n’a eu de cesse de convaincre son beau-père de virer son ennemi personnel de l’équipe de transition. C'est également lui qui a joué un rôle essentiel dans le départ de deux directeurs de campagne douteux de Trump, Paul Manafort et Corey Lewandowski. Son influence s’est aussi fait sentir au début de la campagne quand, en dépit des propos odieux de Trump sur le Mexique, Jared organisait en coulisse la visite du président Nieto à Washington avec l’aide de son réseau d'hommes d'affaires à Mexico City. Espoir détruit par un tweet infamant de Trump réitérant son projet de mur.

Les temps changent. En confiant à son gendre une nuée de missions sensibles, Trump ouvre la porte à des compromis réels. Kushner s'est démené, contre la furie républicaine, pour tenter de trouver une solution vivable pour 24 millions d’assurés menacés par l'abrogation de l'Obamacare. Il a aussi effectué un voyage éclair en Irak en compagnie de l'état-major interarmées. Il est aussi l’intermédiaire rêvé pour des tractations de coulisse avec le Mexique, qui ont convaincu en partie Trump de limiter les dégâts sur le traité de libre-échange américain.

Quant aux Chinois… Xi Jinping, lui-même fils d’un haut dignitaire du Parti communiste, comprend l’importance du lien avec un proche du président. Jared Kushner, en contact permanent avec l’ambassadeur chinois à Washington, a préparé en détail la visite à Mar-a-Lago. Ivanka, dûment invitée à une réception célébrant le nouvel an lunaire, peut aussi témoigner de l’offensive de charme de Pékin. La conversation téléphonique de Trump avec la présidente de Taïwan, infraction majeure à quarante années de doctrine diplomatique, a fait craindre le pire pour les relations sino-américaines. Le contact n’a repris qu’avec l’acceptation formelle par Trump de la One China Policy et de la reconnaissance de Pékin comme seul gouvernement légitime.  

Donald Trump ne peut faire oublier si facilement deux ans de diatribes et de campagne antichinoise. Xi Jinping voit en Kushner un point d’entrée efficace dans la sphère du président, au moment où le département d’État de Rex Tillerson, totalement marginalisé, montre son inefficacité, et alors que Steve Bannon, promoteur de l’offensive contre « la Chine tueuse d’emplois » se bat pour garder ses entrées dans le bureau ovale.

Le 20 janvier, un Trump euphorique présentait Kushner à la foule des invités à un bal inaugural. « S’il n’arrive pas à régler le conflit israélo-palestinien, a crié le nouveau président, personne n’y arrivera. » Ce souvenir ulcère encore les diplomates du gouvernement. Certes, Kushner, adolescent, dînait régulièrement chez lui avec Netanyahou, dont son père était l’un des plus ardents bailleurs de fonds américains. Ses fréquentations ne laissent aucun doute sur ses convictions en faveur d'Israël, mais il est resté distant face aux pressions de Sheldon Adelson, baron des casinos de Las Vegas et principal financier de l'extrême droite israélienne.

La montée en puissance de Jared Kushner signe-t-elle le déclin des nationalistes comme Steve Bannon à la Maison Blanche, ou n’est-elle favorisée que par la nécessité pour Trump de faire mine d’élargir ses contacts politiques aux modérés et aux démocrates ? « Super Kushner », comme le raille le New York Times, n’a peut-être pas le bagage et l’expérience pour s’imposer durablement dans le capharnaüm de la Maison Blanche. Mais il reste, avec Ivanka, l’une des moins mauvaises nouvelles de l’ère Trump. Ou un mystère de plus.

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