Arabie saoudite: la problématique visite de MBS en France

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Officiellement, l’Élysée ne veut parler que de « partenariat technologique » lors de la visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane en France du 8 au 10 avril. Officieusement, l’exécutif est sous pression pour ses ventes d’armes au Royaume, qui alimentent le conflit au Yémen.

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L’Élysée n’aurait pu être plus clair : « Ce ne sera pas le sens de la visite. On ne va pas s’arrêter à de tels développements particuliers. » La question qui était posée à ce haut conseiller du « château » n’était pourtant pas anodine : il s’agissait de savoir si Emmanuel Macron allait profiter de la visite officielle du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (dit MBS) du 8 au 10 avril en France, pour mettre des conditions aux ventes d’armes françaises à destination du Royaume, alors que celui-ci est engagé depuis trois ans dans une guerre meurtrière pour les civils au Yémen.

L’exécutif français ne souhaite pas aborder les sujets qui fâchent (droits humains dans un des pays les plus rétrogrades de la planète, financement indirect du terrorisme et utilisations des armes qui lui sont vendues) avec le nouvel homme fort de l’Arabie saoudite, et du Moyen-Orient en général. Plus spécifiquement, Macron ne tient pas à en faire un étalage public et préfère évoquer des sujets plus consensuels, comme le « partenariat technologique ».

Néanmoins, plusieurs signes laissent penser que l’Élysée est gêné aux entournures, pris dans une relation inconfortable, avec d’un côté une société civile, des ONG et même des parlementaires qui réclament davantage de contrôles et de transparence sur les ventes d’armes susceptibles d’alimenter le conflit au Yémen et, de l’autre côté, un prince héritier saoudien assez mystérieux, dont le premier contact avec Emmanuel Macron a été plutôt rugueux, mais que le monde entier courtise.

Emmanuel Macron reçu par le prince hériter Mohammed ben Salmane lors de son escale à Riyad en novembre 2017 © SPA Emmanuel Macron reçu par le prince hériter Mohammed ben Salmane lors de son escale à Riyad en novembre 2017 © SPA

Le signe le plus récent des frictions à ce sujet est tombé jeudi 5 avril par l’intermédiaire d’une proposition de loi émanant du député La République en marche (LREM) Sébastien Nadot, qui propose la création d’une « commission d’enquête sur le respect des engagements internationaux de la France au regard des autorisations d’exportations d’armes, munitions, formation, services et assistance accordées ces trois dernières années aux belligérants du conflit au Yémen ». Le parlementaire, membre de la Commission des affaires étrangères, a rassemblé 15 cosignataires, tous membres du parti majoritaire LREM, pour sa proposition de loi.

Sébastien Nadot n’est pas naïf et sait très bien que le sujet est éminemment sensible en France, pays qui accuse un retard en matière de transparence sur les ventes d’armes, comparativement à certains voisins comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne. Il sait également que la date choisie pour sa proposition, trois jours avant la visite de MBS en France, va faire grincer des dents, et il l’assume. « Je suis parti de la situation humanitaire catastrophique au Yémen, qui m’a amené à regarder la responsabilité de la France dans ce conflit : ce qu’elle fait, mais surtout ce qu’elle ne fait pas », raconte l’élu de Haute-Garonne.

« Je me suis penché sur les exportations d’armes à destination des belligérants du conflit, dont l’Arabie saoudite, et je me suis rendu compte que je n’avais pas accès à un certain nombre d’informations, poursuit-il. Or, en tant que parlementaire, mon rôle consiste à contrôler l’action du gouvernement. Il existe aujourd’hui un mécanisme d’autorisation pour les exportations d’armes, mais c’est un contrôle administratif. Il y a toute une culture française sur ce sujet à remettre en cause, et j’entends profiter du renouvellement de la classe politique parlementaire pour essayer. Pourquoi ne pas sanctuariser, une fois par an, un moment dans le calendrier parlementaire pour avoir un débat public sur les exportations d’armes ? Je sais que c’est un secteur économique non négligeable pour notre pays, mais à l’arrivée, ce sont des gens déchiquetés par des obus. On ne peut pas dire que ce genre de décision devrait échapper à un contrôle des élus ! »

Sébastien Nadot espère que sa proposition sera la première étape d’une transformation institutionnelle plus large, mais elle ne concerne pour le moment que le seul conflit au Yémen, et elle s’inscrit dans une préoccupation croissante s’agissant du rôle de la France dans cette guerre. Dix ONG internationales, qui travaillent depuis longtemps sur ce conflit, sur le terrain à la fois de l’humanitaire et des droits humains, ont publié mercredi 4 avril un appel au président Macron afin qu’il demande à MBS, lors de sa visite, de « mettre un terme aux attaques illégales contre les civils au Yémen et de lever le blocus de fait qui entrave l’acheminement de l’aide humanitaire et des biens commerciaux et aggrave la crise humanitaire dans le pays ».

Mais derrière ce plaidoyer évoquant les 6 100 civils tués, les 9 683 blessés et « une des pires crises humanitaires récentes », il y a bel et bien la question des ventes d’armes françaises aux deux plus importants partenaires de la coalition qui est responsable de 61 % des victimes civiles, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) (les 39 % restants sont imputables aux autres belligérants, les Houthis et les groupes terroristes liés à Al-Qaïda).

Aurélie Perrier, d’Amnesty International, rappelle que les livraisons d’armes de guerre françaises à l’Arabie saoudite connaissent une « croissance exponentielle » : de 400 millions d’euros en 2013 à 600 millions en 2015 et à 1 milliard en 2016. « Une étude récente menée par des juristes souligne qu’il y a de très fortes chances pour que les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite soient illégales au regard des engagements internationaux de la France [Mediapart en a parlé ici] », indique Aurélie Perrier.

« Même si nous n’avons pas de preuves que des armes françaises ont été utilisées dans le conflit au Yémen, peu importe, sur le plan juridique, il existe un risque et c’est suffisant pour être jugé responsable. » Les Pays-Bas, la région de Wallonie en Belgique, la Norvège ou encore l’Allemagne (dans son projet de coalition gouvernementale) ont dernièrement annoncé suspendre les exportations d’armes à destination des acteurs de ce conflit.

Une première rencontre entre le président français et le prince héritier guère chaleureuse

Récemment, la ministre de la défense Florence Parly, ainsi que l’ancienne présidente de la Commission de la défense de l’Assemblée nationale Patricia Adam, ont toutes deux admis que la France pouvait fort bien avoir livré hier des armes utilisées aujourd’hui au Yémen. Mais, quand le gouvernement est directement confronté à cette possibilité, il botte en touche. « À chaque fois que l’on soulève le sujet avec le gouvernement, on nous assure que “tout est fait pour que nos armes ne soient pas utilisées”, raconte Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch. Mais l’on reste toujours dans le flou et, de notre point de vue, chaque arme vendue est un soutien implicite à la coalition qui mène cette guerre. »

Outre les bombardements de la coalition saoudienne venus du ciel qui frappent un grand nombre de cibles non militaires au Yémen, le pays est victime d’un blocus maritime qualifié « d’étranglement », selon Jonathan Cunliffe, de l’ONG Action contre la faim : « La famine est utilisée comme une arme de guerre. C’est quelque chose que nous n’avions pas vu depuis longtemps. »

Or, ce blocus est dirigé par la marine saoudienne, à laquelle la France vend des navires. Comme le signale Antoine Madelin, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), « [il y a] des doutes sur le fait que les corvettes françaises vendues à Riyad ne servent qu’à protéger le Royaume et non à participer au blocus. Seule une enquête parlementaire pourrait faire la lumière là-dessus ». D’où l’importance de la proposition de loi de Sébastien Nadot.

La France a-t-elle une responsabilité dans la guerre au Yémen ? © Mediapart

La France est le troisième exportateur d’armes au monde et l’Arabie saoudite et les EAU sont respectivement ses deuxième et sixième clients. Mais c’est un commerce un peu honteux que l’exécutif français s’efforce de dissimuler. D’où la réaction du haut conseiller élyséen, qui préfère balayer le sujet des ventes d’armes pour vanter les perspectives de partenariat technologique « centré sur le numérique et les énergies renouvelables ».

Durant sa visite hexagonale, le prince héritier sera promené à Station F, l’incubateur de startups créé par Xavier Niel, puis choyé lors d’un « sommet économique » organisé par le Quai d’Orsay avec de grands patrons français et saoudiens, entre deux dîners, le premier privé, le second officiel, en présence d’Emmanuel Macron.

Bien que Mohammed ben Salmane ne soit « que » prince héritier, il est la figure de proue du Royaume (voir les différents articles que Mediapart lui a consacrés). Mais l’homme de 32 ans reste encore une énigme, aussi bien dans son pays qu’à l’étranger. Il polit son image de réformateur et de « disrupteur », mais nul ne sait si sa volonté affichée de changement est sincère et s’il s’y tiendra sur le long terme. Qui plus est, MBS s’est nettement aligné sur les États-Unis de Donald Trump plutôt que sur la coalition informelle des « dirigeants raisonnables » dont Macron voudrait être le leader.

La première rencontre entre le président français et le prince héritier en novembre 2017 s’est déroulée dans un contexte de crise (le premier ministre libanais était détenu contre son gré à Riyad) et de manière impromptue (Macron a fait une halte de dernière minute en Arabie saoudite après avoir inauguré le Louvre à Abu Dhabi). Et elle n’a guère été chaleureuse.

Selon le New Yorker et des informations recoupées par Mediapart, MBS a accueilli Macron par la menace de couper les échanges avec Paris si la France continuait à commercer avec l’Iran, son grand ennemi. Le président de la République a alors dû faire preuve de diplomatie, mais aussi de fermeté en rappelant que la France était souveraine et une puissance membre du Conseil de sécurité de l’ONU avec laquelle il fallait compter. Au bout du compte, il n’y a pas eu de clash diplomatique, mais la relation ne s’est pas engagée sous les meilleurs auspices.

Cela s’est poursuivi avec l’incertitude sur la visite de MBS à Paris, qui n’a été confirmée que très récemment, après qu’il se fut rendu, en mars, au Royaume-Uni, puis pendant trois semaines aux États-Unis. Lors de ce dernier séjour, des sénateurs américains ont d’ailleurs tenté de suspendre l’assistance à l’Arabie saoudite dans le conflit au Yémen. Mais leur mesure a été repoussée par 55 voix contre 44, après « un intense lobbying du Pentagone », selon la presse américaine.

Il est évident aujourd’hui que la France cherche à développer de bonnes relations avec l’homme qui pourrait devenir prochainement roi de son pays et le rester pendant des décennies. Mais aussi à préserver un accès aux coffres-forts saoudiens, qui continuent d’être bien garnis. Or, cela, MBS en est très conscient. Comme le décrit un diplomate américain qui connaît bien les pays du Golfe : « MBS est différent des autres princes de sa génération en ce qu’il n’a pas étudié à l’étranger, mais dans son propre pays. Il est moins sensible que d’autres à cette relation perverse et dépendante dans laquelle les Occidentaux fournissent l’éducation, la vision du monde et la sécurité en échange du pétrole et des dollars saoudiens. »

L’exécutif français comprend cette nouvelle donne et c’est pour cela qu’il déroule le tapis rouge au prince héritier. Mais il le fait en taisant les questions susceptibles de fâcheries (droits humains, victimes civiles au Yémen) et, surtout, en occultant le rôle indirect que joue la France dans un des conflits les plus violents du moment après celui qui se déroule en Syrie.

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