Des raisons de ne pas (complètement) désespérer de la Somalie

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Malgré son image de nation à la dérive, ravagée par les guerres et les pénuries, ce pays à la pointe de la corne de l'Afrique connaît une vitalité économique surprenante. Des entrepreneurs qui n'ont pas baissé les bras, et une absence totale de structures étatiques, ont permis, paradoxalement, à la Somalie de survivre en expérimentant une forme sauvage du libéralisme.

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« La Somalie n'est pas une cause perdue. Après 17 années d'anarchie et de massacre, son PNB par habitant est supérieur à celui de l'Ethiopie et de l'Erythrée, ses voisins. » En avril, The Economist, l'hebdomadaire libéral britannique, trouvait dans les chiffres des raisons de ne pas désespérer de la Somalie.

 

 

Ce pays de la corne de l'Afrique est à la dérive: 17 années de guerre civile, plus d'Etat, plus d'écoles, plus de transports ou de système de santé. Le territoire somalien est divisé en trois zones: la Somalie proprement dite et deux espaces autonomes, le Puntland et le Somaliland à l'extrême nord.

 

L'absence d'institutions s'accompagne d'une situation humanitaire catastrophique: 250.000 déplacés de guerre pour la seule région de Mogadiscio, selon les derniers chiffres du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

 

Mais, paradoxalement, la Somalie, pays politiquement mort, connaît une étonnante vitalité économique. Preuve que le produit intérieur brut ne fait pas toujours le bonheur. « La Somalie n'est pas dans le dernier carré des économies africaines, mais dans la bonne masse des 25 pays du bas de l'échelle », explique Ahmedou Ould Abdallah, envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU pour la Somalie.

 

Il poursuit: «Le drame de ce pays réside dans ce paradoxe, il y a une classe d'hommes d'affaires travailleuse, ouverte, volontaire, bien installée au Moyen-Orient et au Kenya, et une élite politique en faillite totale. »

 

Dans le chaos, tout autour de Mogadiscio, les affaires continuent. Elles sont certes beaucoup moins bonnes depuis l'invasion de la capitale somalienne par les troupes éthiopiennes, fin 2006. Mais la Somalie brasse toujours des centaines de millions de dollars.

 

À quoi tient ce dynamisme ? Certainement, à la qualité des entrepreneurs locaux, à la vitalité de la diaspora, à la position géographique du pays, point de liaison entre le Proche-Orient et l'Afrique, ainsi qu'à une autre raison que résume bien Catherine Weibel, porte-parole du HCR en charge de la Somalie: « Dans ce pays, il est beaucoup plus difficile de faire la paix que de faire des affaires. »

«Le libéralisme à coups de mortier»

 

La Somalie offre, si l'on ose dire, un environnement favorable au commerce : il n'y a plus de taxes, plus de douanes et plus de fonctionnaires. Cette longue bande de terre aride, accrochée à la Corne de l'Afrique, est une sorte d'accomplissement absolu et fou de l'utopie libérale. « C'est le libéralisme à coups de mortier», ironise Marc Antoine de Montclos, universitaire et spécialiste des rébellions africaines.

 

L'économie somalienne n'est pas uniquement une industrie de la piraterie, de la prédation et du trafic. Elle repose sur quatre grands secteurs d'activités. Les deux premiers sont anciens, les deux autres sont plus récents. Il y a d'abord le commerce de bétail à destination des pays du golfe Persique. Plus de 50% des Somaliens travaillent dans le secteur pastoral. Traditionnellement élevé dans les steppes du nord du pays, le cheptel somalien est acheminé par bateaux vers des clients qui se trouvent de l'autre côté de la mer Rouge.

 

L'import-export est l'autre secteur majeur de l'économie somalienne. Installés notamment à Dubaï, des grossistes somaliens expédient dans leur pays toutes sortes de produits qui sont ensuite redistribués dans l'est de l'Afrique et à l'intérieur du continent. « Parfois même jusqu'en République démocratique du Congo », s'étonne Ahmedou Ould Abdallah. Ces grossistes, note The Economist, « déterminent aujourd'hui encore le tarif des matières premières dans la région. »

 

Et puis deux types de services nouveaux ont connu un développement considérable au cours des dernières années. Les télécommunications: la Somalie possède le meilleur réseau de téléphone portable de la région et les tarifs les moins chers d'Afrique. Le pays compte 500.000 abonnés aux mobiles et environ 90.000 à l'Internet.

 

Les sociétés de transfert d'argent locales font aussi de très bonnes affaires. Western Union n'ayant pas de bureau à Mogadiscio, les Somaliens ont mis en place leur propre système de transferts de fonds. Moins coûteux en commission que les grandes multinationales du transfert d'argent, ce système, baptisé hawallahs, est un lien très solide entre le million et demi de personnes que compte la diaspora somalienne et ceux qui sont restés au pays.

 

Les mandats envoyés de l'étranger représentent un volume financier de près d'un milliard de dollars par an, selon l'ONU. « C'est sans doute la partie de l'économie somalienne qui aide le plus la population à vivre », remarque Catherine Weibel.

Collaboration entre hommes d'affaires et chefs de guerre

 

Car les chiffres, très abstraits, sur lesquels The Economist s'appuie pour espérer des jours meilleurs, présentent une vision partielle de la réalité somalienne. Comme toutes les moyennes, le revenu par habitant ne dit rien de la répartition de la richesse. En Somalie, celle-ci profite à quelques-uns seulement.

 

L'ONU estime que près de trois millions de Somaliens – sur les huit millions que compte le pays – dépendent actuellement de l'aide internationale pour se nourrir ou se loger. « La saison des pluies commence et des dizaines de milliers de réfugiés dorment dehors, sur le bord des routes. Nous avons récemment distribué 40.000 abris d'urgence. Mais c'est insuffisant », affirme Catherine Weibel.

 

Quel rapport existe-t-il entre cette économie et la guerre ? Il y a bien sûr un mélange des genres, les dollars du commerce couvrant fréquemment le salaire des miliciens ; les caisses de munitions se mélangeant parfois aux cargaisons d'ordinateurs et d'écrans plats. Mais, curieusement, le monde des affaires a su rester relativement indépendant des seigneurs de la guerre.

 

« Jusqu'à une date très récente, les opérateurs économiques avaient les moyens de s'acheter les services de milices privées pour sécuriser leurs affaires. Une sorte de cohabitation s'est instaurée entre businessmen et warlords. Les premiers payent leur dîme aux seconds qui contrôlent les petits aéroports, les routes et les ports du pays», explique Peter D. Little, professeur d'anthropologie à l'Université du Kentucky et auteur d'un livre sur l'économie somalienne (1).

Pour revenir à une situation de paix, l'ONU souhaite renforcer l'économie, la seule chose qui fonctionne dans le chaos régional. Mais elle se heurte aux limites du libéralisme à la somalienne. « Il nous faut plus de sécurité pour qu'il y ait une meilleure économie. Et une meilleure économie pour qu'il y ait une chance de paix», explique Ahmedou Ould Abdallah. Mais pour apporter plus de sécurité, il faudrait un Etat qui n'existe pas.

 

« L'économie irait évidemment mieux s'il y avait un Etat », souligne Peter D. Little. « Un seul exemple: sans Etat, la Somalie n'est pas capable de se mettre aux normes vétérinaires internationales et par conséquent l'Arabie saoudite a interdit les exportations de viande somalienne. C'est un manque à gagner considérable. »

 

De même, sans pilotage administratif, le secteur de la pêche est laissé à l'abandon ou, pire, au braconnage industriel. « Pourtant la Somalie compte plus de 3000 kilomètres de côtes maritimes », regrette Ahmedou Ould Abadallah.

 

Enfin, l'invasion d'une partie du pays par les troupes éthiopiennes en décembre 2006 a été très préjudiciable à l'économie somalienne. Elle a déstabilisé Mogadiscio, capitale et centre nerveux des affaires. Le shilling somalien a été fortement dévalué. Derrière cette invasion, il y a le jeu trouble des Américains dans la région. Après le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont d'abord interdit plusieurs sociétés de transfert d'argent somaliennes, soupçonnées de financer des mouvements intégristes.

 

Puis l'Union des tribunaux islamiques, un regroupement de milices nationalistes et fondamentalistes, a pris le contrôle de Mogadiscio. Craignant de voir s'installer un nouveau sanctuaire pour al-Qaida sur le continent africain, Washington a donné le feu vert aux troupes éthiopiennes pour rétablir l'ordre. Sans succès. La guerre s'est amplifiée. Les troupes éthiopiennes agissent comme une nouvelle milice dans un pays qui en compte déjà des dizaines.

 

« L'insécurité généralisée engendrée par l'invasion des troupes d'Addis Abéba a renforcé les pouvoirs des chefs de guerre et diminué celui des hommes d'affaires », conclut Peter D. Little.

 

 

 

(1) Somalia : Economy Without a State, Peter D.Little - Indiana University Press - 2003.

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