Le Catalan Oriol Junqueras : « Malgré les grâces, la répression continue »

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Dans un entretien accordé à Mediapart, le dirigeant indépendantiste catalan, qui vient de sortir de prison, cherche des renforts à l’international, pour défendre la tenue d’un référendum officiel en Catalogne.

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Oriol Junqueras vient de passer 1 328 jours en prison, et il repart déjà en campagne. L’ancien vice-président de la Catalogne, sorti le 23 juin du centre de détention de Lledoners, esquisse, dans un entretien accordé à Mediapart, sa stratégie pour les mois à venir, à l’air libre : la critique d’un État espagnol coupable de « répression », mais aussi l’ouverture au dialogue avec le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez, dans l’espoir de tourner la page de l’« unilatéralisme » indépendantiste de 2017.

Les grâces décidées par Pedro Sánchez, au nom de l’apaisement politique, ont provoqué un tollé à droite ? « C’est un élément positif, avance Junqueras, en marge d’un déplacement à Bruxelles. Mais c’est aussi malheureusement un élément très isolé, car la répression se poursuit. »

L’ancien eurodéputé, né en 1969, fait référence, en particulier, à une procédure menée par un équivalent espagnol de la Cour des comptes. Le Tribunal de Cuentas cherche à récupérer près de dix millions d’euros qui auraient été dépensés sur les deniers publics pour faire la publicité de l’indépendantisme catalan hors d’Espagne, sur la période 2011-2017. Une quarantaine de personnes sont concernées. Le Tribunal demande près de deux millions d’euros à Junqueras, qui va devoir, assure-t-il, hypothéquer sa maison.

« Ce n’est pas un tribunal, mais un organe politique, estime Junqueras. Un organisme dont le mandat des membres a expiré, mais dont le Parti populaire [PP, droite - ndlr] bloque à dessein la rénovation, pour s’assurer d’en conserver le contrôle. Ses membres n’ont jamais lancé d’enquêtes sur les cas de corruption énormes qui éclaboussent le PP, mais ils passent leur temps à poursuivre dissidents et opposants politiques. »

Junqueras est à la tête de l’ERC, le premier parti indépendantiste de Catalogne, une formation qui plaide pour l’avènement d’une république catalane et occupe un espace entre social-démocratie et écologie. Historien, catholique fervent, il avait écopé de la peine la plus lourde lors du procès des indépendantistes : treize ans de détention pour « sédition » et détournement d’argent public. Si Junqueras n’est pas autorisé à se présenter à des élections – en théorie jusqu’en 2031 –, son parti se trouve bien à la tête du gouvernement de Catalogne.

Oriol Junqueras (à droite) mercredi 7 juillet 2021 à Waterloo (Belgique) © Kenzo Tribouillard / AFP. Oriol Junqueras (à droite) mercredi 7 juillet 2021 à Waterloo (Belgique) © Kenzo Tribouillard / AFP.
Une semaine à peine après sa sortie de prison, Junqueras s’est rendu à Genève où vit exilée depuis 2018 Marta Rovira, la secrétaire générale du parti. Il était au Parlement européen de Strasbourg mardi, puis à Bruxelles ce mercredi, pour rencontrer un autre exilé catalan, plus connu celui-là, Carles Puigdemont. C’est la première fois depuis 2017 que les deux hommes, qui ont dirigé ensemble la Catalogne jusqu’à la déclaration d’indépendance controversée, se revoyaient.

S’ils ont posé ensemble tout sourire pour les photographies, devant la maison de Puigdemont à Waterloo, les relations entre eux sont houleuses. Les divergences entre l’ERC, au ton plus conciliateur avec Madrid, et la droite indépendantiste emmenée par Puigdemont, qui continue de prôner la désobéissance face à l’Espagne, se sont accrues. Les négociations pour former un exécutif indépendantiste, après le scrutin de février, ont été difficiles.

Malgré la procédure du Tribunal de Cuentas, considérée comme un nouvel acte de répression par nombre d’indépendantistes, Junqueras veut croire aux vertus d’un « dialogue politique » avec Madrid. Des réunions devraient voir le jour, peut-être dès septembre, entre représentants des deux gouvernements, catalan et espagnol. « Nous voulons résoudre politiquement ce qui est une question politique. Il est évident que cette volonté, que nous avons toujours affichée au sein d’ERC, n’a pas encore trouvé d’attitude équivalente, au sein de l’autre partie. »

Le gouvernement espagnol ne veut pas d’un référendum, mais nous sommes convaincus qu’il reste impératif.

Oriol Junqueras

La situation reste fragile. Pedro Sánchez, qui vient de prendre un risque politique en concédant les grâces aux prisonniers catalans, a prévenu que le Parti socialiste n’accepterait « jamais » la tenue d’un référendum en bonne et due forme en Catalogne. Or l’organisation de cette consultation, sur le modèle du référendum écossais, reste l’un des tout premiers objectifs des négociations côté catalan.

Là encore, Junqueras, qui sait que Sánchez a besoin des voix de l’ERC pour faire adopter les budgets annuels au Congrès des députés, veut se montrer bien disposé : « Les positions du gouvernement espagnol sont très, très éloignées des nôtres. Mais il est habituel que ce soit le cas, lorsque s’ouvrent des négociations. Cette réalité ne doit pas nous démotiver, mais au contraire nous stimuler : cela prouve qu’il y a de la marge pour négocier… Nous continuerons à chercher tous les soutiens possibles pour obtenir le meilleur résultat possible. »

Des soutiens ? Au sein de la société catalane, bien sûr, où l’ERC espère consolider sa position de numéro un de l’indépendantisme et contrer la poussée du Parti socialiste catalan (PSC), vainqueur des élections de février. Mais aussi à l’international, où la partie est loin d’être gagnée. C’est l’un des objectifs affichés de cette mini-tournée de Junqueras au chevet des exilés en Belgique et en Suisse. S’il plaide pour une amnistie visant les anciens dirigeants – ce qui leur permettrait de rentrer en Catalogne en évitant la case prison –, il veut aussi trouver des renforts à l’étranger, après l’échec de 2017, lorsque la communauté internationale avait presque unanimement soutenu l’Espagne.

« Il est important que l’UE nous accompagne dans la défense de la démocratie, insiste-t-il. Nous donnons d'ailleurs beaucoup de valeur au positionnement du Conseil de l’Europe, qui a contribué de manière décisive à rendre possibles les grâces. » Junqueras fait référence à un rapport adopté en juin, aux allures de claque pour Madrid. Le texte stigmatise deux pays, l’Espagne et la Turquie, placés sur le même plan, et exhorte les autorités espagnoles à « envisager de mettre un terme aux procédures d’extradition » de responsables catalans en exil.

Mais la condamnation de plus en plus large, à l’étranger, de la situation d’anciens dirigeants catalans privés de leurs droits ne signifie pas que la communauté internationale soutient les aspirations indépendantistes en Catalogne… « Il nous faut travailler à ce qu’il y ait toujours un peu plus de dirigeants qui comprennent que la solution à cette crise, c’est que les gens puissent voter, qu’il y ait un référendum », poursuit Junqueras, persuadé que son pari pour le « dialogue » avec Madrid portera aussi ses fruits hors des frontières du pays.

Au risque de se fracasser sur un même mur, comme ce fut le cas en 2017 ? « L’ERC a fêté ses 90 ans au printemps dernier et c’est l’un de nos objectifs depuis toujours. Nous n’y sommes pas encore arrivés. Entre-temps, nous avons subi la répression de la Guerre civile [1936-1939 – ndlr], celle d’une dictature fasciste [le franquisme, jusqu’en 1975 – ndlr], ou encore celle d’un gouvernement animé par des réflexes peu démocratiques [le PP de Mariano Rajoy, jusqu’en 2018 – ndlr]. Nous savons que ce sera difficile d’obtenir ce référendum, que le gouvernement espagnol n’en veut pas, mais nous sommes convaincus qu’il est impératif. »

Comment fait-il, après trois ans et demi de prison, et sans soutien manifeste d’aucune des grandes institutions européennes vis-à-vis des prisonniers catalans, pour défendre l’Union ? N’a-t-il pas désespéré, depuis sa cellule, de l’Europe de Jean-Claude Juncker et Ursula von der Leyen, qui n’ont jamais dit un mot sur la Catalogne ?

Là encore, Junqueras, dont le parti appartient au groupe des Verts au Parlement européen, joue la détente : « Nous sommes des Européens fédéralistes convaincus. Cette conviction reste ferme, même si les institutions européennes n’ont pas toujours défendu les principes démocratiques avec l’intensité qui nous semblait, à l’époque, opportune. La conclusion que j’en tire, c’est que nous avons besoin de plus d’Europe. Le principal défaut auquel nous avons été confrontés, ce n’est pas l’Europe, mais le manque d’Europe, le manque d’institutions qui reflètent de manière adéquate la volonté d’une bonne partie de ses citoyens. »

Quant à la stratégie d’Emmanuel Macron, qui n’a jamais rien dit de la situation des détenus catalans pour ne pas fâcher Madrid, Junqueras reste prudent : « Nous espérons toujours que les démocrates se comportent comme des démocrates, et l’on se réjouira de voir n’importe quel dirigeant adopter une attitude encore plus ferme en faveur de la démocratie. »

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L'entretien a été réalisé le 7 juillet à Bruxelles.