Russell Banks, écrivain «sans nationalité»

Par et

Le romancier américain, auteur de La Réserve, est un citoyen sensible à la marche du monde et aujourd'hui connecté au monde entier.

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Quelques jours après la publication aux Etats-Unis de La Réserve, son nouveau roman, et à l’occasion de sa parution en français, Russell Banks évoque ici son rapport à l’histoire et à l’actualité, à la presse écrite et à l’Internet, son intérêt pour l’élection américaine et pour le monde globalisé. Dans la version intégrale vidéo de notre entretien (cf infra), il parle aussi du réseau des villes refuges, de ce nouveau roman et des différents projets cinématographiques auxquels il travaille, en particulier sa propre adaptation de son roman American Darling pour le réalisateur Martin Scorsese.

Comme dans American Darling, votre livre précédent, il y a dans ce nouveau roman, La Réserve, un arrière-plan historique très fort. En tant qu’auteur, quel est votre rapport aux événements, à l’histoire ?

Nous vivons tous dans l’histoire. On peut avoir nos vies privées, nos crises personnelles, nos problèmes psychologiques, nos aventures, etc. mais, en même temps, un contexte historique pèse sur nos vies. Je suis très conscient de cela. Y compris là, maintenant, pendant que nous parlons, beaucoup de choses traversent mon esprit qui concernent ma vie privée mais je suis un Américain et, dans le même temps, il y a une guerre et une élection très importante qui se déroulent. Si je devais raconter la journée que j’ai passée aujourd’hui, je ne pourrais pas laisser cela de côté. La plupart des écrivains américains se focalisent sur l’une ou l’autre des dimensions : soit ils écrivent sur les événements historiques, et souvent ce n’est pas de la fiction, soit ils écrivent sur les événements personnels, les vies individuelles, sans le contexte historique.
Je suis incapable de procéder ainsi parce que je ne vois pas ma vie, et pas davantage celle des autres, comme ça. Je n’écris pas sur la guerre civile espagnole ou sur la montée du fascisme en Europe dans les années 1930 mais ça fait partie du monde, c’est le contexte dans lequel se trouvent ces gens qui tombent amoureux, se trahissent, etc. Je ne pourrais pas écrire un roman sur ces sujets si je n’incluais pas ce qui se passe dans le monde en même temps, de manière dramatisée.

Quelle relation entretenez-vous, en tant qu’écrivain, avec l’actualité ? Par exemple, après le 11 Septembre, était-il possible pour vous de décider d’écrire immédiatement sur cet événement, ou plus tard sur la guerre en Irak ?

Le 11 Septembre est un bon exemple. De nombreux écrivains américains ont essayé d’écrire sur cet événement et l’ont placé au centre de leurs fictions dans les années qui ont suivi – Jay McInerney, Don DeLillo et beaucoup d’autres. Je n’ai pas eu le sentiment de pouvoir le faire parce que, même si je l’avais vécu, j’avais l’impression de ne pas encore avoir suffisamment d’éléments de compréhension pour le voir d’une manière qui me permettrait de le présenter dans une œuvre d’art. Mais, en même temps, j’ai commencé un roman après le 11 Septembre qui parlait du terrorisme. American Darling est un livre sur une terroriste, mais une terroriste américaine, membre des Weathermen, du Weather Underground Organization dans les années 1970. Je pensais que si je remontais dans le temps, je n’écrirais certes pas sur les tours effondrées de New York mais quand même sur la mentalité d’un terroriste. Et je ne pouvais y accéder qu’en déplaçant le regard, en me détachant un peu.

La Réserve est aussi un roman sur le fossé entre les riches et les pauvres, une réalité de l’Amérique d’aujourd’hui. La distance entre les deux groupes n’a jamais été aussi grande depuis les années qui suivirent la grande crise de 1929. Je peux peut-être écrire plus clairement sur cette question si j’écris sur les années 1930 plutôt que sur 2008. Je peux le voir plus nettement, regarder l’intérieur de ces vies, être en mesure de les pénétrer avec la distance. Quand on se trouve au milieu d’un événement, et nous sommes encore en plein milieu du 11 Septembre, il est très difficile à voir.

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