Dans les rues d’Alger en fête, la colère ne retombe pas

Par Nour El Houda

Plus d’un million d’Algérois ont battu le pavé, vendredi 8 mars, en scandant d’une seule voix « non au cinquième mandat » d’Abdelaziz Bouteflika, ou encore « Algérie, une république et non un royaume ». En cette journée du 8 mars pour les droits des femmes, les Algériennes avaient troqué les roses et les cérémonies folkloriques contre les cris de colère pour la dignité.

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Alger (Algérie), correspondance. – Dès la fin de matinée de ce troisième vendredi de colère, des milliers d’Algérois commençaient à affluer vers les places du 1er-Mai et des Martyrs, au centre de la capitale d’où devait démarrer la marche populaire contre la candidature à un cinquième mandat du président sortant, Abdelaziz Bouteflika.

À la place des roses et du folklore auxquels a été réduite cette journée du 8 mars dédiée aux luttes pour les droits des femmes, les Algéroises sont sorties drapées de l’emblème national, tenant dans les mains des banderoles et des pancartes avec des slogans majoritairement contre le cinquième mandat. Elles n’étaient pas seules.

Des centaines de milliers d’Algérois les ont rejointes pour faire de cette journée de protestation une grande kermesse. Vers 13 heures, devant le grand jet d’eau qui fait face à l’hôpital Mustapha-Pacha, la circulation automobile est déjà fermée et le dispositif policier bien loin de la foule. Des chants patriotiques, l’hymne national, puis des slogans, toujours les mêmes, « Algérie une République, non un royaume », « Le peuple ne veut ni de Bouteflika ni de Saïd », « Bouteflika pas de cinquième », sont répétés comme un leitmotiv, créant une ambiance très festive.

La foule continue de se déverser jusqu’à créer une marée humaine qui s’ébranle vers le boulevard Hassiba Ben-Bouali, vers 13h30. La chaussée est inondée de monde. Saïda, Fatma Zohra, Karima et Lynda, sont venues de Blida, très tôt la matinée à Alger. Étudiantes en médecine, elles ont déjà marché à deux reprises dans les rues de la capitale, avec leurs camarades durant la semaine écoulée.

« Nous voulons une Algérie où le rêve d’un avenir meilleur est possible. Nous sommes l’avenir, nous sommes donc concernées… » lance Karima. La marée humaine poursuit sa marche en scandant « l’Algérie n’est ni la Syrie ni la Libye », « Algérie, libre et démocratique », « partez et laissez-nous notre Algérie ». La masse humaine prend de l’ampleur avec l’arrivée, par les rues parallèles, de nombreuses grappes de personnes des quartiers périphériques.

« L'Algérie n'est pas morte ». À Alger le 8 mars 2019 © Reuters / Zohra Bensemra. « L'Algérie n'est pas morte ». À Alger le 8 mars 2019 © Reuters / Zohra Bensemra.

Jeunes, moins jeunes, femmes, hommes enfants et familles entières marchent ensemble pour la même revendication, transcendant ainsi toutes leurs divergences idéologiques et politiques. Il est 14 h passé, et les manifestants continuent d’affluer vers la place de la Grande-Poste, qui s’avère trop exiguë pour contenir ce raz-de-marée humain. L’ensemble des rues et ruelles parallèles et adjacentes sont envahies.

Des artistes se sont mis de la partie. Drapeaux noués autour du cou, des acteurs de cinéma et des chanteurs font la joie de leurs fans qui immortalisent ces moments historiques avec des photos. « Nous sommes fiers de notre peuple. Au moment où tout le monde pensait qu’il était anesthésié, il se réveille et surprend le monde entier. L’Algérie d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Elle est fière et digne de nos martyrs », déclare cette actrice de la télévision.

Quelques mètres plus loin, Zohra Drif, une des figures de la guerre de libération, enlace des jeunes filles et de jeunes adolescents qui l’applaudissent fortement. Elle aussi est aux couleurs nationales. « Vous êtes les dignes héritiers des valeureux martyrs… », leur dit-elle. Une autre grande figure de la guerre d’indépendance est entourée par des dizaines de jeunes. C’est Djamila Bouhired. Elle exprime sa « fierté d’appartenir à ce peuple qui vient d’ébranler le monde ».

L’ambiance tourne à la kermesse. Des youyous, des chants et de la derbouka, fusent de partout. Des balcons, des femmes jettent aux manifestants, sous les applaudissements, des bouteilles d’eau mais aussi des… fruits. Dans les rares espaces laissés par les manifestants, les vendeurs de drapeaux épuisent leurs stocks, tout comme d’ailleurs les épiceries dont les étals de biscuits, d’eau minérale sont vidés. La marée humaine se déplace doucement.

Elle fait le tour du quartier. Pendant ce temps, les manifestants continuent d’arriver de tous les sens. Des jeunes s’attellent à nettoyer la chaussée en ramassant les bouteilles vides d’autres illuminent le ciel avec des fumigènes en chantant et dansant. Dès 17h30, la foule commence à se disperser en entonnant d’une seule voix des chants patriotiques. Les rues d’Alger grouillent. Les gens partent dans tous les sens, sous le regard médusé des policiers.

Ils voulaient une marche pacifique, elle le fut. Plus d’un million de personnes ont battu le pavé sans violences, à l’exception d’échauffourées, non loin de l’École des Beaux-Arts, entre policiers et délinquants, qui se sont terminées par des actes de dégradation dans une école et une partie d’un musée et causé des blessures à plusieurs dizaines de policiers.

La marche de ce troisième vendredi de protestation se termine dans la joie. Jeudi dernier, près d’un millier d’avocats du centre se sont regroupés à quelques centaines de mètres du siège du Conseil constitutionnel, situé à El Biar, sur les hauteurs d’Alger. Ils ont répondu à l’appel du barreau d’Alger, pour mettre en garde contre toute validation de la candidature de Bouteflika, à la candidature aux élections présidentielles, pour un cinquième mandat, parce que, expliquent-ils, il ne réunit pas les critères d’éligibilité pour des raisons de santé.

Durant plus d’une heure, les robes noires ont scandé des slogans contre le cinquième mandat et appelant au respect de la loi, devant le siège du Conseil, entouré par un mur de policiers. Mercredi dernier, l’Union des barreaux d’Algérie a rendu un communiqué dans lequel elle appelle à une grève de 4 jours à partir du lundi 11 mars dans toutes les juridictions du pays et des rassemblements de protestation devant les tribunaux et cours.

L’union exige « le retrait de Bouteflika de la compétition électorale, le respect des libertés collectives, notamment celles liées aux droits de manifester pacifiquement et de s’exprimer, le report des élections pour aller vers une période de transition d’une année, au cours de laquelle un gouvernement de technocrates sera chargé d’organiser un scrutin présidentiel transparent ».

Aussi bien la délégation de l’Union que celle du barreau d’Alger, n’ont pu être reçues par le président du Conseil constitutionnel, pour lui remettre les lettres de protestation. Ainsi, depuis trois semaines et au fur et à mesure que la date d’expiration du délai de l’examen des dossiers de candidature au scrutin présidentiel par le Conseil constitutionnel approche – le 13 mars –, la rue algérienne ne décolère pas.

Lundi dernier déjà, ce sont les étudiants qui avaient créé la surprise en marchant sur la capitale, par dizaines de milliers. En quelques heures, la place Maurice Audin n’arrivait plus à contenir ce raz de marée d’étudiants venus à pied de nombreuses universités, dont certaines se trouvent à une vingtaine de kilomètres du centre d’Alger. Avec les mêmes slogans contre le cinquième mandat, ils ont surpris les policiers mais aussi les citoyens, par leur marche pacifique. L’Algérie, vit une nouvelle ère, imposée par une nouvelle génération de jeunes.

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