L'Afrique au centre (1) - Comment la Chine s'est emparée d'un continent

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Le fantasme de l'invasion chinoise

Cette diversification des investissements chinois en Afrique, qui inquiète certains Américains et Européens, s'accompagne d'un discours rassurant des autorités de la République populaire de Chine : Hu Jintao défend un «partenariat gagnant-gagnant», et promet des «bénéfices mutuels» dans ces relations commerciales entre pays du Sud. Pourtant, les critiques, difficiles à vérifier pour le moment, ne manquent pas.

 

En vrac : trop faible recours à la main-d'œuvre locale sur les grands chantiers, des rémunérations souvent modiques pour les ouvriers africains «exploités», des garanties sociales souvent inexistantes pour les travailleurs, des cas de fraudes fiscales, aucun respect des normes environnementales, soutien politique indirect à des régimes autoritaires, ventes d'armes au Soudan et au Zimbabwe... Sans parler de la question complexe de l'aide au développement, sur laquelle nous reviendrons plus tard dans la semaine.

 

Depuis quelques mois, des travaux universitaires sont venus utilement nuancer les analyses alarmistes formulées ici ou là. Comme le résumait Robert Peccoud, responsable du département recherche de l'Agence française de développement (AFD), lors d'une conférence le 14 mai, «si l'on fantasme sur la présence chinoise en Afrique, si tout cela nous semble extraordinairement mystérieux, c'est tout simplement parce que les Chinois parlent chinois et que rares sont les chercheurs à avoir fait du terrain».

 

Pour se défaire des images fantasmées qui font la part belle à l'«invasion» ou au «tsunami» déferlant sur l'ensemble du continent noir, des experts invitent à développer une approche plus locale et documentée du phénomène, en croisant sociologie et économie.

 

«Si la presse internationale s'intéresse à cette projection de l'Asie – en fait de la Chine populaire – en Afrique, cette représentation demeure perçue à un niveau très générique», s'inquiète notamment Roland Marchal, dans un récent article (lire sous Prolonger). «Sont ainsi exclues de l'analyse ou tenues au rang d'anecdotes les formes concrètes de la présence asiatique en Afrique. (...) A force de mettre l'accent sur les gros contrats énergétiques qui mobilisent à juste raison les chancelleries, on tend à laisser hors de vue les multiples entreprises chinoises qui ouvrent (et ferment, éventuellement) entrepôts ou manufactures sur le continent, leur capacité à subsister dans un univers pour le moins étranger (...)

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Depuis le lancement du site il y a presque trois mois, des dizaines d'informations ont confirmé, à intervalles réguliers, la montée en puissance de la Chine et de l'Inde en Afrique : signature de contrats juteux ici et là en Afrique, rapport du Parlement européen sur la question, conférence de presse d'officiels chinois à Paris, batterie de working papers du centre de développement de l'OCDE sur le sujet, etc. Jusqu'à présent, nous n'en avions pas dit mot. A chaque fois, la même gêne : évoquer par le tout petit bout de la lorgnette une tendance de fond complexe et hautement polémique, se retrouver contraint de relayer les chiffres publiés par Pékin ou lus un peu partout dans la presse, faute d'en savoir plus sur le sujet, faute d'avoir enquêté un tant soit peu. Nous avons donc attendu, quitte à perdre en réactivité.

 


Les partis pris de la série sont simples : raconter cette mondialisation Sud-Sud qui en dit beaucoup plus sur l'état du monde que les grandes conférences internationales et leur langue feutrée, faire le tri dans l'abondante littérature parue sur le sujet en donnant le plus possible la parole aux chercheurs sur le terrain, constituer une base de référence qui nous permette, dans les mois à venir, de rebondir plus vite sur tel ou tel événement que l'on jugera significatif. Bref, constituer, doucement, une mémoire du site sur ces sujets à nos yeux décisifs.