Bernard Rougier: «Malgré la répression, un retour à l'ordre est impossible en Egypte»

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Le régime militaire égyptien est-il stable? Pourquoi l'Occident a-t-il cautionné la répression dans le sang des Frères musulmans? Quel est le nouveau rôle de l'Arabie saoudite? Que sont le wahhabisme et le salafisme? L'Europe peut-elle contribuer à la réforme de l'islam? Entretien avec le chercheur Bernard Rougier qui a codirigé le livre L'Égypte en révolutions.

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Y a-t-il une nouvelle dictature militaire en Égypte ? Pourquoi l'Occident a-t-il cautionné la répression dans le sang des Frères musulmans? Quel est le nouveau rôle de l'Arabie saoudite dans la région ? Que sont le wahhabisme et le salafisme ? Comment l’État islamique (EI) est-il parvenu à produire ses propres référents idéologiques ? L'Europe peut-elle contribuer à la réforme de la représentation de l'islam ? À l'occasion de la parution du livre L'Égypte en révolutions (PUF), nous avons interrogé le directeur du Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej, basé au Caire), Bernard Rougier, qui a codirigé l'ouvrage avec Stéphane Lacroix.

Votre ouvrage s’intitule L’Égypte en révolutions, mais n’aurait-il pas fallu écrire « en pleine régression » ? Vous attendiez-vous à une telle violence exercée par les militaires en Égypte ?

Bernard Rougier. Bien sûr que non, nous n’avions pas imaginé que nous allions au-devant d’une ère si répressive. En Égypte, il y a deux révolutions, ou deux périodes révolutionnaires. Il faut étudier la période entre la chute de Moubarak, en janvier 2011, et juin 2013, le coup d’État militaire qui renverse le président Morsi, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Le deuxième objectif du livre est d’étudier des milieux en situation d’effervescence, que ce soient les jeunes révolutionnaires, les mouvements d’extrême gauche, l’islam salafiste, l’islam politique en général, les militaires ou les milieux syndicaux. Le livre a été achevé il y a six mois, et nous sentions évidemment qu’il y avait un retour à l’ordre avec l’élection du général al-Sissi.

Le pari de ce livre est que l’on peut identifier un certain nombre de raisons pour lesquelles l’Égypte va rester en situation d’instabilité, presque révolutionnaire, malgré l’aspiration largement partagée au sein d’une partie de la société à un retour à l’ordre. Les conditions actuelles rendent ce retour à l’ordre impossible.

Il y a de nouvelles formes de contestation islamiste : le salafisme révolutionnaire est le plus en pointe. Les lieux de la manifestation à Mataaria, ce 25 janvier à l’est du Caire, sont des quartiers salafistes dont les partisans cherchent à concilier la loi religieuse et l’esprit de la révolution de 2011, la remise en cause de la hiérarchie sociale et le retour à une orthodoxie religieuse. C’est tout à fait nouveau dans l’islamisme. Il y a certes une utilisation de la violence, mais qui est très ciblée, contre les commissariats de police, les représentants des forces de l’ordre, essentiellement le ministère de l’intérieur. Ce n’est pas un mouvement djihadiste comme dans le Sinaï…

C'est un peu comme les marxistes musulmans qui ont occupé le Parc Gezi, en 2013, à Istanbul ?

Il y a de cela. Ces militants sont les partisans d’Abou Ismaïl, l’ancien Frère musulman devenu une figure salafiste charismatique. Comme le cœur de la crise égyptienne est le socio-économique, peut-être la force qui réussira à avoir une capacité de mobilisation sera-t-elle celle qui réussira à s'emparer de ces enjeux économiques. Les salafistes révolutionnaires tentent de se positionner sur ces questions.

En face, les autorités exercent une répression indiscriminée, avec un arsenal législatif qui se durcit. Ce sont la loi sur les manifestations, la loi qui octroie aux tribunaux militaires la compétence de jugement lorsqu'une installation publique fait l'objet d'un dommage, le décret 128 qui criminalise un Égyptien qui reçoit de l'argent de l'étranger et dont les activités présenteraient une menace pour la sécurité nationale (on voit bien ici le flou de la formulation, qui laisse toute la place à l'arbitraire)… On a donc un recul des libertés avec la nouvelle Constitution.

Les élections, au lieu de fournir l'occasion d'un pacte politique ou la recherche d'un consensus, se déroulent dans des conditions douteuses. Fin mars, lors des prochaines élections législatives, beaucoup d'anciens candidats du PND (Parti national démocratique de l'ancien président Hosni Moubarak, dissous après la révolution – ndlr) vont essayer de se présenter. Ces élections peuvent être l’occasion pour l'ancien système de se reconstituer. La mort dramatique d'une militante (Chayma al-Sabbagh, assassinée en pleine rue du Caire) complète le tableau, si je puis dire.

Malgré cela, les Égyptiens, ou du moins une large partie d'entre eux, considèrent que toute activité de type révolutionnaire entrave l'activité économique et fait reculer le pays. L'autre chance du régime, c'est le terrorisme. Le régime tente de l'imputer aux Frères musulmans, même si ce n'est pas eux qui sont derrière les activités terroristes. Dans cet ensemble égyptien, il y a un autre point inquiétant: de plus en plus, avec l'argent qui provient des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite, l'Égypte a conscience de son rôle régional anti-Frères, anti-Turquie, anti-Qatar. Et cette régionalisation du politique repousse la négociation d'un pacte national. 

Vos propos semblent valider l'idée que le régime actuel est finalement pire que celui de Moubarak, qui avait par exemple conclu une sorte de pacte de non-agression avec les Frères musulmans?

C'est toute l'ambiguïté du moment. Chez le président al-Sissi, il y a l'idée de ne pas reproduire le système Moubarak, c'est ce qu'il dit à ses proches, et c'est relayé dans la presse. Il ne veut pas créer un nouveau PND, un grand parti présidentiel autoritaire qui coifferait les institutions. Mais ce faisant, il se prive d'un instrument de négociation avec la société, c'était aussi le rôle du PND. Au Caire, les plus pauvres ont d'ailleurs voté en 2012 pour Ahmed Shafiq, le candidat de l'ancien régime, et non pour les Frères musulmans ou les salafistes. Une autre contradiction du régime vient du fait que le président ne veut pas s'appuyer sur les grands groupes d'affaires, comme à l'époque de Moubarak, mais sur les PME. Pour la première fois, une fiscalité sur les entreprises est mise en place, un impôt sur les bénéfices.

Il y a par ailleurs la volonté du général al-Sissi de s'appuyer sur l'université d'Al-Azhar pour contrôler l'intégralité du champ religieux. Le pouvoir ne veut plus de partage, comme à l'époque de Moubarak, le social pour les Frères, l’État pour Moubarak… Le nouveau pouvoir veut contrôler le référent religieux de façon exclusive. Mais a-t-il les moyens de cette politique ? Les autorités ont décidé de fermer les mosquées privées, de soumettre les mosquées à des autorisations, de faire passer des tests aux imams. Mais ces mesures ne sont pas appliquées sur l'ensemble de l'Égypte, et selon les témoignages que l'on peut recueillir, les anciens imams continuent de faire le prêche. Le représentant du parti salafiste Al-Noor n'a pas le droit de faire la prédication dans sa mosquée d'Alexandrie, mais il la fait quand même. On a donc un ensemble de mesures impressionnantes mais qui ne sont pas toujours appliquées.

On a donc une situation totalement instable. Des libéraux ont soutenu Sissi mais sont très déçus, considérant notamment que la Constitution n'est pas respectée. La répression indigne les jeunes et les segments les plus politisés. Pour le meilleur et pour le pire, l'Égypte va donc demeurer le cadre de nombreuses mobilisations dans les années à venir. De même que la révolution de 2011 ne fut pas un changement radical par rapport au passé, ce qui se passe aujourd'hui n'est pas un retour à l'étape d'avant. C'est une situation inédite, avec ses très nombreuses inconnues.

Les diplomaties occidentales ont cautionné par leur silence le coup d’État de Sissi puis la répression sanglante contre les Frères musulmans, sans voir que ce sont tous les mouvements progressistes qui sont atteints. La répression contre les Frères nourrit la contestation djihadiste. Ne se retrouve-t-on pas perdants des deux côtés?

Le discours égyptien vis-à-vis des Occidentaux est de dire : « Vous n'avez pas pris la mesure de ce que représentaient les Frères musulmans en termes de mauvaise gestion et de choix politiques catastrophiques. Vous parlez d'un coup d’État alors qu'il s'agit d'un mouvement populaire. » À cela s'ajoute un nationalisme xénophobe vis-à-vis de l'étranger. Il y a clairement l'idée au sein du régime que Moubarak a été renversé parce que des espaces de rencontres dans les centres de recherche, dans les instituts culturels, entre Occidentaux et Égyptiens se sont transformés en espaces de contestation. L'idée du nouveau régime est qu'il ne doit plus y avoir d'espaces autonomes. Tout ce qui est de l'ordre du colloque fait l'objet d'une surveillance.

Et dans le même temps, al-Sissi est reçu en grande pompe à Paris, en décembre 2014, par François Hollande.

Le discours français est de dire aux Égyptiens: « Appliquez la feuille de route, l'organisation des élections, une légitimation par les urnes du nouveau régime, etc. » Il est vrai que la France, par rapport à l'Allemagne notamment, est moins en avant dans la dénonciation des violations des droits de l'homme. Elle en parle quand même, de façon plus discrète. Je crois que tout le monde, diplomates comme chercheurs, nous avons affaire à une situation que nous avons du mal à analyser. Nous avons reconnu l'élection en 2012 du premier président civil, Mohamed Morsi. Mais tout le monde s'est aperçu aussi que Morsi avait une gouvernance erratique.

Le coup politique d’al-Sissi est d’avoir demandé ce mandat populaire contre les Frères musulmans, comme un vote de confiance de la rue. Une partie des gens qui sont descendus dans la rue, principalement les libéraux, se sentent maintenant solidaires de ce mandat qu’ils ont donné à al-Sissi. Peut-être ne cautionnent-ils plus le tournant répressif, mais dans ce pays présenté jadis par le sociologue et anthropologue Jacques Berque comme « intégré à lui-même », on a le sentiment que la société s’est « machrékisée », que la violence verbale a atteint un seuil qui explique la tolérance face à l’intolérable.

Cette violence est le résultat des trois dernières années, dans une configuration catastrophique où les Frères musulmans: 1) ont essayé de se concilier les bonnes grâces de l’armée en lui laissant le droit de contrôler son propre budget ; 2) ont tenté de faire revenir les hommes d’affaires de l’époque Moubarak à travers l’association Ebda ; 3) ont laissé les policiers désigner eux-mêmes leur ministre de l’intérieur, Mohammed Ibrahim, qui n’a pas changé ; 4) ont méprisé des révolutionnaires avec lesquels ils auraient pourtant pu tenter une alliance.

Ces deux forces conservatrices, armée et Frères musulmans, ont cru qu’elles pouvaient gouverner l’Égypte. Et les Frères ne se sont pas aperçus que les gens dont ils ont cherché à s’attacher les bonnes grâces agissaient directement contre eux. Il y a eu des occasions historiques d’alliance avec les révolutionnaires, que les Frères n’ont pas voulu saisir.

La situation est tragique aujourd’hui. La violence ne va pas cesser, et ceux qui ne sont pas contents de la situation se disent : « On a le choix entre la répression militaire d’un côté et l’acceptation du chaos terroriste de l’autre. » Ils ont le sentiment que la dernière ligne de défense de l’État, c’est l’armée.

Les contradictions du régime ressortiront d’autant plus que, selon vous, la contestation issue de l’islam politique va s’amplifier.

Que vont devenir les milliers d’opposants qui sont arrêtés ? Contrairement aux prisons syriennes, en Égypte, les prisonniers sont mélangés. Gauchistes, révolutionnaires, Frères musulmans se retrouvent ensemble. Que se disent-ils ? Comment agiront-ils quand ils sortiront ? Le système, dont la légitimité sera faible du fait d’une faible participation aux élections, sera fortement contesté à l’avenir. D’ici une année ou deux, nous aurons vraiment une situation très compliquée en Égypte.

La situation de l’Égypte aujourd’hui démontre l’extrême complexité de l'« islam politique » ou de l’« islamisme », entre les salafistes d’Hizb An-Nour qui ont appuyé le coup d’État de Sissi, et les Frères musulmans, les salafistes révolutionnaires que vous évoquiez, les djihadistes…

Les salafistes d’An-Nour ont tout perdu. Leur objectif était de participer au politique pour rajouter du religieux dans la Constitution, dans la pratique gouvernementale, etc. Ils n’ont même pas réussi cela. Ils ont aidé le régime à se débarrasser des Frères musulmans, ce qui était leur objectif, mais ils n’ont rien obtenu en retour, parce qu’ils n’ont pas compris que l’État avait l’intention de contrôler à lui seul le religieux. De 25 % aux législatives de 2012, ils vont probablement obtenir un score très faible au prochain scrutin. Les cadres ont démissionné, le parti est totalement désorganisé, ils ont perdu énormément d’adhérents et de sympathisants. Ils sont désormais menacés d’interdiction, et ils le savent.

Cela donne un poids considérable aux prédicateurs salafistes djihadistes, qui considéraient que cette participation électorale était absurde. Côté Frères musulmans, on ne sait pas exactement ce qui se passe. Selon certaines sources, les Frères musulmans ont reconstitué leur appareil clandestin, avec un nouveau guide et un nouveau bureau de la guidance. D’autres disent qu’ils ont réélu un guide, mais à Istanbul. On n’en sait rien.

De 2013 à 2015, on a bien vu à quel point les Frères musulmans n’étaient plus soutenus par personne – y compris même leurs anciens alliés turcs et qataris, désormais en retrait – et que le massacre de leurs militants, comme ce fut le cas au Caire en août 2013, n’avait pas troublé plus que cela les diplomaties occidentales.

Vous avez raison. Cela a toutefois peut-être embêté un peu plus les États-Unis que la France. Au sein du département d’État américain, il y avait tout un courant qui avait posé des conditions aux Frères musulmans, en les faisant participer aux élections et en leur demandant de montrer qu’ils pouvaient concilier leur islamisme avec les référents démocratiques. Mais on ne les entend plus aujourd’hui. C’est l’angle mort de nos diplomaties.

C’est la non-prise en compte d’un islam politique en voie d’intégration au processus démocratique?

Oui, cette expérience est dramatique, d’autant qu’ils avaient gagné les élections, sans le moindre doute possible… Et même s'il y a eu une grande déperdition de voix entre les législatives et l’élection de Mohamed Morsi à la présidence, il y a un fait notable : ce sont les paysans qui ont voté pour lui. Ce même monde des paysans du Nil, dont on disait qu’ils étaient contrôlés par une clientèle de grandes familles et de propriétaires terriens. Or, après la révolution, ces modes de contrôle ont sauté. Pour ces paysans, la situation est aujourd’hui catastrophique. Il y a aussi une Égypte rurale en situation de sécession par rapport au territoire égyptien. Il n’y a donc pas seulement le Sinaï, lieu d’une violence djihadiste spectaculaire, mais aussi la vallée du Nil, qui est en rupture par rapport au système.

Dans le Sud, les plus jeunes se sont fortement salafisés. Autre élément intéressant : en août 2013, lors du massacre de Raba’a, la plupart des morts étaient originaires du Sud. Et le régime avait coupé les voies de chemin de fer de la capitale vers le Sud pour empêcher les partisans de monter au Caire. Les dirigeants ont donc parfaitement conscience de cette menace.

De manière plus générale, dans la seconde étape des révolutions arabes, il y a une véritable fracture sociale et géographique. Les élites urbaines ont dans un premier temps porté les slogans, et dans un second mouvement, peut-être plus important encore, les milieux défavorisés ont voté Morsi. Une partie des élites urbaines a alors pris peur  et s'est tournée vers l’ancien régime,.

Peut-on établir un parallèle avec ce qui s’est passé en Irak à partir de la fin 2011?  Le développement d'un foyer djihadiste qui, aujourd’hui, s’étend sur une partie de l’Irak et de la Syrie. En Irak, c’est l’État islamique. En Égypte, c’est Ansar Bayt el-Maqdis, basé au Sinaï, et qui vient de faire allégeance à l’EI.

La question est : comment se fait-il que le sunnisme irakien, qui était relativement divers avec notamment des organisations islamo-nationalistes, a basculé vers Daech, alors que la plupart de ces mouvements n’étaient pas djihadistes à l’origine ? C’est le grand danger en Égypte: si la répression continue, les djihadistes vont récupérer le champ de l’islam politique.

En soutenant les dictatures, on attise le feu du djihadisme?

Oui. Chez Bachar al-Assad, il y a eu beaucoup de manipulation. Un seul exemple : Mohammed Dib Zeitoun, l’un des principaux moukhabarates (officiers des services de renseignement) syriens, avait rencontré Aboul Kaka, cheikh d’Alep, qui prônait le djihad contre les Américains au début des années 2000. Mohammed Dib Zeitoun avait aidé Kaka lorsqu’il était en prison, et il le contrôlait. Aboul Kaka était un djihadiste convaincu, et il trouvait des zones de coopération avec le gouvernement. Fin 2005, les Américains ont demandé au régime de faire cesser ces prêches, et Aboul Kaka dit à son réseau : « Maintenant, vous allez au Liban », ce qui a engendré le phénomène Fatah al-islam (l’un des principaux groupes sunnites armés au Liban – ndlr).

Mohammed Dib Zeitoun a fini par perdre le contrôle d’Aboul Kaka, qui s’est mis, en 2007, à dénoncer les mafias au sein de l’État syrien. Dans sa dernière prédication, il a demandé à Bachar d’arrêter les prédations du régime. Il est mort d’une balle dans la tête. Le cas syrien est une caricature de la manière dont le régime a laissé les djihadistes contaminer l’ensemble du champ de la contestation et les autres organisations islamistes.

Peut-on connaître le même phénomène en Égypte ? Dans le delta et au Caire, un nouveau groupuscule est apparu, Ajnad Masr. Il ne s’agit donc plus seulement du Sinaï. Ils ne sont au départ pas djihadistes, mais ils commencent à prendre les référents religieux. Ce sont des jeunes, très probablement issus du milieu salafiste révolutionnaire, qui se mettent à justifier l’usage de la violence, en faisant toutefois très attention de ne pas attaquer les civils. Et il y a bien d’autres groupes qui s’attaquent à l’État.

L’Arabie saoudite joue un rôle considérable depuis 2013. Comment définir son nouvel activisme ?

La politique saoudienne est pro-occidentale, faisant alliance avec les États-Unis et l’Europe contre l’Iran, qui est leur grande obsession et leur grande menace. Les Saoudiens considèrent parallèlement qu’Al-Qaïda est un produit des Frères musulmans. Dans la vision saoudienne, Al-Qaïda est le produit de la rencontre entre des Saoudiens « wahhabisés » et des islamistes politisés. Ils considèrent que c'est une politisation de la prédication qui s’est opérée dans les années 1980, 1990 qui est à l’origine d’Al-Qaïda. Et que les membres d’Al-Qaïda, au fond, ce sont des Frères musulmans radicalisés. Ce n’est pas totalement absurde, puisque Abdallah Azzam (dont nous avons longuement parlé dans cette enquête précédente sur le corpus « littéraire » des auteurs des attentats de Paris – ndlr) est un ancien Frère musulman, qui s’est radicalisé dans le djihad afghan.

Mais ce ne sont pas Ennahda (en Tunisie), Al-Islah (Yémen), les Frères musulmans en Égypte qui ont créé Al-Qaïda, ce sont des membres des Frères musulmans qui ont évolué pour rejoindre le djihad.

Oui, mais dans la vision saoudienne, ce sont ces Frères musulmans-là qui ont importé le terrorisme dans le royaume, et cette organisation, Al-Qaïda, qui les dénonce là où cela fait mal, c’est-à-dire en soulignant la contradiction entre le nature islamiste du régime et ses alliances occidentales, et critique le conseil des grands oulémas saoudiens comme étant des oulémas de cour, légitimant la paix avec Israël, les accords d’Oslo de 1993, la présence américaine lors de l’invasion de l’Irak, etc. L’Arabie saoudite considère que les Frères musulmans sont à l’origine de cette critique, et que par conséquent, il faut les combattre.

Riyad a eu peur de la contagion quand Morsi est arrivé au pouvoir. Avec l’alliance Qatar-Frères musulmans, le royaume s’est senti encerclé par quelque chose susceptible de déclencher une révolte, comme ce que l’on avait appelé la sa’wa, dans les années 1990 (lire, sur ce thème, l’ouvrage Les Islamistes saoudiens, l’insurrection manquée, de Stéphane Lacroix, paru aux PUF – ndlr). Cela les a beaucoup effrayés, et c’est pour cela que l’Arabie a mis des moyens considérables pour réduire l’influence du Qatar et des Frères musulmans. Elle a d’ailleurs parfaitement réussi. Combien de temps va-t-elle pouvoir tenir cette politique ?

Le fait que l’Arabie saoudite devienne très active dans la région fait resurgir tout un questionnement autour de son régime, politique et religieux. Comment définiriez-vous le wahhabisme ?

Le wahhabisme est une posture théologique qui condamne toutes les formes d’association avec Dieu et insiste de manière radicale sur l’unicité divine. C’est une prédication qui se développe au XVIIIe siècle et noue une alliance avec un Saoud. Alliance qui sera à l’origine de la création de l’Arabie saoudite. Mais il s’agit essentiellement d’une action sur le contenu de la foi, de purification de la foi. Les ennemis du wahhabisme sont donc le soufisme et toutes les formes d’intercession, qui font intervenir la mémoire d’un saint. C’est tout ce qui vient, selon le credo wahhabite, contaminer la pureté de la foi.

À partir de là, la prédication wahhabite s’occupe presque essentiellement de morale religieuse et laisse le politique aux Saoud. Le wahhabisme est donc une prédication morale détenue, à l’intérieur des institutions religieuses, par les descendants de Mohammed Ben Abdelwahhab, qui a donné son nom à ce courant, mais a très peu écrit.

Comment passe-t-on de cette vision de l’islam à toutes les horreurs, décapitations, lapidations qui ont cours aujourd’hui au royaume des Saoud ?

Il faut ici parler d’un livre, La Voix du musulman, traduit dans toutes les langues et écrit par un enseignant de l’université de Médine, d’origine algérienne mais qui avait obtenu la nationalité saoudienne après s’être installé en Arabie dans les années 1950, Aboubakr al-Jazaïri. Ce livre s’est vendu à des millions d’exemplaires dans tous les milieux d’immigration pauvres en Occident. Quand vous regardez ce qui est dit sur les femmes, le traitement des homosexuels… Les homosexuels, c’est bien simple, il est écrit qu’il faut les jeter du haut des immeubles, ce que fait Daech. Les femmes, elles doivent être obéissantes, c’est l’homme qui est le chef de famille, et on peut leur taper dessus, pas trop fort.

Cette espèce de conservatisme anachronique est l’une des spécificités du wahhabisme, prédication incroyablement rétrograde, très influencée par un islam bédouin rigoriste, qui s’occupe d’autant plus des questions de moralité qu’elle laisse le politique à d’autres. C’est pour cela que l’on observe des points communs entre ce qui se passe sous l’État islamique en Irak et en Syrie, et en Arabie saoudite : la peine capitale, la haine du chiisme, considéré comme une hérésie, le refus de laisser les femmes conduire. Pourquoi ? Parce que laisser les femmes conduire, dans l’esprit des grands oulémas saoudiens, c’est leur donner l’occasion de commettre un péché, et rejoindre éventuellement son amant.

Le salafisme, c’est autre chose. C’est l’idée que cette prédication wahhabite ne s’appuie pas sur un travail théologique très profond. Encore une fois, Mohammed Ben Abdelwahhab a très peu écrit. Et des cheikhs élevés dans la tradition wahhabite, d’origine étrangère mais qui étaient en Arabie saoudite dans les années 1950-1960, vont reprendre ce travail à partir des hadiths (l’ensemble des communications orales du prophète Mohammed recueillies par ses compagnons de route – ndlr). Le plus important fut un cheikh d’origine albanaise, Nassereddine al-Albani, que tout le monde connaît dans les espaces salafisés de nos banlieues. Il va reprendre l’ensemble de la tradition des hadiths et va augmenter considérablement leur champ d’intervention. Va s’opérer par conséquent tout un renouvellement de la pensée religieuse sous l’influence de ce cheikh, et d’autres.

Mais qui n’a pas atteint l’Arabie saoudite.

Sauf pendant la Sa’wa. De la matrice wahhabite, le salafisme va s’étendre, produisant de nouveaux courants, quiétistes et non politisés, djihadistes (qui considèrent que le djihad contre le mécréant peut être prononcé par un simple croyant et non plus le conseil des oulémas saoudiens), et produire de nouvelles normes, qui vont conduire à ce que des personnes se disent salafistes sans être wahhabites. En réalité, ce référent salafiste peut mener à toutes les attitudes politiques possibles.

En soi, le mot salafiste ne veut donc rien dire. Vous évoquez cependant, dans votre ouvrage, L’Oumma en fragments – Contrôler le sunnisme au Liban (PUF, 2011), une « puissance normative du salafisme ». Comment un terme aussi vague peut-il posséder une « puissance normative » ?

Le salafisme est porteur de normes de comportement : la façon de s’adresser aux autres, d’agir dans l’espace public, de se comporter avec sa femme, ses amis… Et puis, avec la prolifération des hadiths et de leur étude, il y a un travail de mise en correspondance des petits récits religieux avec des situations de la vie quotidienne. Et sur Internet, se font jour des interrogations permanentes à propos de ce que l'on doit faire dans telle ou telle situation. On a une sorte d’inventivité théologique, qui va faire intervenir ces hadiths qui ont été compilés aux IXe, Xe siècles, avec la situation de la vie au début du XXIe siècle. Est-ce qu'une vendeuse de supermarché a le droit de tenir une bouteille d'alcool devant un client ? Est-ce que ma femme peut aller à l’hôpital et être examinée par un homme ? Il y a donc des situations qui vont être décryptées à la lumière de ce corpus.

Quand il y a une situation de désaffiliation nationale, une situation d'anomie, comme dirait Durkheim, où on ne croit plus aux règles et on ne les applique plus, où l'on est déscolarisé, où il y a la tentation de la déliquescence, le discours salafiste réintroduit de la norme et de la régulation divine, sacrée. Il met le sacré à la disposition de tout le monde. Le discours salafiste contient une dimension transgressive, parce que vous pouvez devenir le meilleurs des musulmans de votre point de vue, même si vous n'êtes rien dans la hiérarchie sociale. C'est la grande différence d'avec les Frères musulmans. Eux sont des avocats, des ingénieurs, ils sont déjà consacrés par le système profane.

Une des sources de l’hostilité entre les différents groupements salafistes et les Frères vient de là, les salafistes considérant les Frères comme des usurpateurs qui ont réussi grâce au système profane, quand l'excellence doit au contraire, selon eux, venir de la conformité du comportement par rapport à la norme religieuse idéalisée des premiers musulmans. Le salafisme redonne le sens de la dignité et de l'appartenance à l'élite des premiers musulmans. Il donne au musulman peu éduqué la capacité de s'approprier l'origine de la foi. C'est aussi pour cela que l'on a pu parler à propos des salafistes de « nouvelle aristocratie de l'islam ».

Quelle place occupent désormais les cheikhs salafistes djihadistes comme Azzam ou al-Maqdissi, qui ont contribué à structurer l'idéologie djihadiste ?

Ils sont déjà dépassés. Ils sont toujours considérés comme des cheikhs importants, mais ils appartiennent à l’histoire. L'idéologue de l'organisation de l’État islamique, Turki al-Ben Ali, est un Barheïni de 27 ans. Il a fait certes des études religieuses, est passé par Médine, puis a dû quitter un institut à Dubaï, puis a fini dans une « boîte à bac » religieuse à Beyrouth. Il est très jeune et se réclame du plus radical du conseil des grands oulémas saoudiens, Abdallah ben Jebrine. Aujourd'hui, la parole de Turki al-Ben Ali est autonome, il ne se réfère plus à un aîné.

C'est ce djihadisme adolescent, en quelque sorte, qui est le plus inquiétant. Il est trop rapide de dire qu'ils ne connaissent pas l'islam : il y avait récemment encore en ligne un cours d'un Français d’origine maghrébine à Raqqa en Syrie. Son français n'était pas très bon, mais son arabe, excellent. Et il maîtrisait très bien le corpus hanbalite, à l'origine du wahhabisme. Lui n'a jamais cité Maqdissi ou d'autres grandes figures du salafisme djihadiste.

Il développe un salafisme djihadiste auto-référent.

Effectivement, et dans lequel les notions traditionnelles et le lexique djihadiste sont revisités en permanence par rapport aux nouvelles réalités. Pour Daech, il n'y a pas plus de référent théologique. Avec notamment Abou Anas, l'ancien conseiller religieux de Zarqaoui (fondateur d'Al-Qaïda en Irak, branche qui, à sa mort, en 2006, se fondra dans une nouvelle organisation, pour donner naissance à l’État islamique en Irak – ndlr), Daech recrée aussi tout un martyrologe, sans s'appuyer sur la génération afghane des années 1980-1990. Ce sont des jeunes, qui meurent assez vite, mais ont eu le temps de constituer des figures « exemplaires » qui vont animer à nouveau une nouvelle mythologie djihadiste. C'est assez terrifiant.

Comment inverser cette tendance à la radicalisation ?

La condamnation des institutions consacrées, comme l'université d'Al-Azhar, ou même le conseil des grands oulémas saoudiens, n'a aucune portée lorsqu'ils dénoncent Daech. Dire d'eux : ils sont sortis de l'islam, c'est produire un discours convenu, qui tombe à plat. Pourquoi ? Parce que dans le cas de l'islam wahhabite, il y a un tronc commun dans la partie « morale ». Cela voudrait donc dire que les Saoudiens devraient faire un effort de déconstruction de leur propre discours, qu'ils ne feront jamais puisque cela reviendrait à remettre en question leur propre légitimité.

La deuxième chose, c'est que dans l'islam, il y a le Coran et le hadith. Or le hadith ne se réfère pas au Coran. Et il y a eu une véritable prolifération de hadiths, dont certains considèrent qu'ils ont peut-être plus d'importance que le Coran, qu'ils ont le caractère même du sacré. Le hadith se réfère au comportement du prophète Mohammed. Donc, on peut en dire n'importe quoi. Et ce sera comme cela tant qu'il n'y aura pas une série de cheikhs charismatiques qui remettront cela en question, comme Mohamed Abdou au XIXe siècle, qui ne voulait accorder aucune importance au hadith. Dans le Coran, Dieu rappelle à Mohammed qu'il est un homme, qu'il est à ce titre faillible. Il y a un effort même dans le texte coranique pour ramener Mohammed à sa dimension humaine, ce que ne fait pas le hadith, qui lui, au contraire, le sacralise et en fait un modèle de perfection.

L'effort qu'il faudrait donc faire, d'après moi, c'est de déconstruire radicalement le hadith, de revenir sur le Coran, de travailler également sur les sourates qui posent des problèmes. Ce travail-là, des penseurs libéraux ont commencé à le faire. Mais tant que cela n'a pas de traduction directement religieuse, les grandes institutions continueront à dénoncer Daech, mais en produisant un discours dont l’épistémologie est la même que celle de Daech.

Tout ce travail ne peut être fait, pour le moment, que depuis l'Europe, et la France en particulier, vu la situation de crise dans laquelle sont plongées l'Égypte, la Syrie… Rêvons un instant : on pourrait imaginer une chaîne de télévision, des imams non salafisés parlant un excellent arabe et disposant d'une forte légitimité religieuse (il y en a en France) dont la voix pourrait porter vers le Maghreb et le Moyen-Orient.

Il y a aujourd'hui une classe moyenne au Maghreb et au Mashrek qui est demandeuse de cela, parce qu'elle n'arrive pas aujourd'hui à se reconnaître dans le discours religieux. Il y a aujourd'hui un grand besoin de religieux modernes, pour répondre à la demande de cette classe moyenne. Il faudrait arriver à faire émerger de nouveaux Mohammed Arkoun, mais dont le statut soit celui de clercs, et non d'intellectuels de Sorbonne. À l'image, aussi, du professeur de droit musulman aux États-Unis, Khaled Ben Fadel, qui connaît parfaitement tout le corpus et qui déconstruit tout le discours wahhabite. Il faudrait son équivalent, mais en clerc. À ce moment-là, la réforme de l'islam viendra d'Europe.

L'Égypte en révolutions
Sous la direction de Bernard Rougier et Stéphane Lacroix
PUF, collection Proche-Orient
328 pages, 27 euros.

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