À Lampedusa, la solidarité avec les migrants l'emporte

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« J'ai vu des corps flotter »

« Ces personnes, il y a deux, trois jours, je les ai entrevues mais il faisait sombre, il était tard. C'est le lendemain, au port, qu'on m'a raconté les conditions de leur arrivée», indique Vincenzo Billeci, 60 ans, pêcheur de génération en génération. « À chaque fois que je sors en mer, témoigne-t-il, j'y pense. Je pense aux migrants. Quand je vois une embarcation, mon premier réflexe est de me dire, “ils sont peut-être en perdition, quelle est leur position, comment les aider”. »

Rencontré sur le quai, au pied de la capitainerie, il propose de se retrouver chez lui, à l'intérieur des terres, près d'un des points culminants de l'île. Depuis sa maison en pierre, au milieu d'une zone aride imprégnée d'odeurs de fenouil, on aperçoit ce qui fut un cimetière à bateaux venus de Tunisie.

« Ces derniers jours, les navires militaires italiens et tunisiens sont de sortie, ce qui n'était pas le cas auparavant. Ils surveillent la mer comme s'il allait se passer quelque chose, comme s'ils s'attendaient à des arrivées », observe-t-il. « Nous avons peur qu'ils reviennent. Parce qu'à la fin, l'année dernière, il y a eu ces émeutes, ils sont devenus trop nombreux. Il étaient plus que nous, on ne peut pas revivre cela », prévient-il.

Avec son équipage d'une quinzaine de personnes, Vincenzo Billeci pêche en ce moment le sériole, quand ce n'est pas la sardine ou le maquereau. À quatre ou cinq reprises, dans sa vie, il lui est arrivé de croiser des migrants en mer : « Le plus souvent, ils avaient besoin d'aide, mais ils n'étaient pas mal en point. Sauf une fois, j'ai vu des corps flotter. »

En cas de sauvetage, la procédure est a priori rodée : contacter les garde-côtes et attendre qu'ils arrivent éventuellement en distribuant quelques vivres. « Je ne les fais pas monter à bord, sinon je risquerais d'être poursuivi pour les avoir aidés ou comme passeur, rappelle-t-il. En plus, c'est dangereux. Un jour, un bateau de pêche a tenté de remorquer un canot de migrants avec une corde. La manœuvre a raté, il y a eu des blessés, le capitaine a été considéré comme responsable. »

La réalité est toujours plus complexe qu'il n'y paraît et le droit de la mer entre souvent en collision avec d'autres législations, notamment celle sur l'immigration. Il donne quelques exemples : que faire si l'embarcation chavire le temps que les secours rappliquent ? Que faire si les pêcheurs se trouvent au-delà des milles autorisés, donc eux-mêmes en situation illégale ? « L'assistance à personne en danger prime, insiste-t-il, la priorité est de sauver les vies. Mais qui sait ce qu'on risque de nous reprocher ? »

Il n'en parle pas, toutefois ce type de rencontre pénalise les pêcheurs. L'attente des garde-côtes peut être longue. En cas d'enquête judiciaire, les bateaux sont confisqués, ce qui les empêche de travailler. À un moment, l'année dernière, les acheteurs venus traditionnellement de Catane, en Sicile, ont cessé de s'approvisionner à Lampedusa en raison de l'affluence des migrants. Les pêcheurs de l'île n'ont plus trouvé d'acheteurs.

Malgré son appréhension de voir arriver des migrants, Vincenzo Billeci n'est pas inquiet de la victoire de Giusi Nicoloni. « Nous continuerons d'accueillir ceux qui viendront, il faudrait être sans cœur pour ne pas les aider », indique-t-il, convaincu que la marge d'action de la nouvelle maire en la matière est de toute façon limitée.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Dans le cadre du projet Boats4People, il m'a paru intéressant de me rendre à Lampedusa, dans le prolongement de la “visite” au centre d'expulsion de Trapani, près de Palerme, afin de comprendre comment une élue écologiste et accueillante à l'égard des migrants est parvenue à se faire élire. Merci à Paola Pizzicori pour la traduction en italien. Un festival de cinéma, le Infestival, est prévu sur l'île, du 19 au 23 juillet, autour des questions d'immigration et de démocratie. Les photos ont été prises les 8, 9 et 10 juillet.