À Lampedusa, la solidarité avec les migrants l'emporte

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« Une petite fille est née, elle s'appelle Gift »

Au centre médical en bordure du centre-ville, le responsable des lieux, Pietro Bartolo, né sur l'île, n'est pas non plus surpris du résultat des élections municipales : « Cette femme a été à l'image des gens de Lampedusa, qui, pour certains, se sont révélés à l'occasion des événements de l'an passé. Des habitants ont ouvert leur porte, ils ont donné des habits, proposé de la nourriture, ils ont fait ce qu'ils ont pu. Les tensions du mois de septembre 2011 sont simplement liées au fait que tout le monde était stressé et à bout de force. » La va-et-vient dans son bureau est continu. Il vérifie des radiographies, se plaint du matériel, répond à deux appels en même temps, indique quoi faire à son assistante. Ce docteur, gynécologue à l'origine, a coordonné les interventions sanitaires lors de la crise.

Comme Giusi Nicolini, il estime que le gouvernement italien, alors dirigé par Silvio Berlusconi, a sciemment bloqué les transferts pour contraindre l'Union européenne à réagir et à soutenir l'Italie.

« Quand ces barques ont accosté, raconte-t-il, l'assesseur régional chargé de la santé a soudain compris qu'il y avait un gros problème. Un commissaire a été nommé à l'échelon national, mais il a sous-estimé l'ampleur des difficultés et est intervenu tardivement. Un protocole a finalement été décidé à Palerme : nous sommes convenus de doubler ou tripler les effectifs de médecins et d'infirmières, spécialement en gynécologie, en pédiatrie et pour les urgences, de multiplier par deux la flotte d'hélicoptères et de mettre à disposition les services d'hôpitaux en Sicile. »

À l'égard des ONG comme la Croix Rouge et Médecins sans frontières, il garde un peu de ressentiment. « Ces grandes associations voulaient montrer qu'elles savaient faire et qu'elles étaient importantes », regrette-t-il. Avec le recul, il considère néanmoins que l'urgence sanitaire a été gérée « au mieux ». « Personne n'est mort ici », insiste-t-il, se remémorant le cas d'une mère arrivée au centre médical avec son nourrisson encore attaché au cordon ombilical. Une autre a perdu les eaux lors de la traversée. Bien qu'il ne soit pas équipé pour donner naissance, le docteur a jugé qu'il était trop tard pour l'envoyer ailleurs. Elle a accouché sur place : « Le bébé a dû être réanimé, il était malade, c'était un moment préoccupant. Mais finalement, une petite fille est née, elle s'appelle Gift. »

Certains jours, ce centre de soin, qui accueille en moyenne 50 personnes, a dû en supporter 90 de plus. Déshydratation, faim, fatigue extrême et stress : telles sont les pathologies les plus fréquentes des migrants, en plus de l'hypothermie pour ceux qui arrivent mouillés. « En général, ne partent que les personnes en bonne santé, souligne-t-il, les plus fragiles risquent de mourir en route, c'est terrible à dire, mais c'est la sélection naturelle. »

Il indique avoir pu rendre visite aux femmes et aux enfants conduits récemment au centre d'accueil et affirme qu'ils vont bien. Avant de partir, il ouvre un fichier sur son ordinateur : des photos de corps entassés dans la cale d'un bateau. Ces migrants, 25 en tout, ont été retrouvés morts asphyxiés, le 1er août 2011, à Lampedusa. Pietro Bartolo a dû monter à bord et pratiquer les autopsies.

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Dans le cadre du projet Boats4People, il m'a paru intéressant de me rendre à Lampedusa, dans le prolongement de la “visite” au centre d'expulsion de Trapani, près de Palerme, afin de comprendre comment une élue écologiste et accueillante à l'égard des migrants est parvenue à se faire élire. Merci à Paola Pizzicori pour la traduction en italien. Un festival de cinéma, le Infestival, est prévu sur l'île, du 19 au 23 juillet, autour des questions d'immigration et de démocratie. Les photos ont été prises les 8, 9 et 10 juillet.