À Lampedusa, la solidarité avec les migrants l'emporte

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« À part changer l'île de place, je ne vois pas »

Ce drame a bouleversé l'île, comme celui du 8 mai précédent, quand un bateau a coulé devant le port et que les habitants se sont jetés à l'eau pour secourir les passagers. En face de la mairie, Eletta Cirillo tient, avec deux amies, le bar Mediterraneo, le long de la via Roma, l'unique rue commerçante de la ville.

Elle fait partie de ces gens qui se sont particulièrement consacrés aux migrants. Elle gérait alors une boutique de souvenirs qu'elle a transformée en lieu de stockage de chaussures et de vêtements à donner. Elle a commencé à rassembler et trier : « Quand je suis allée à l'église, j'ai vu deux longues files d'attente, d'un côté les gens qui apportaient des choses, de l'autre les migrants. Je me suis dit que cela ne pouvait pas fonctionner comme ça. J'ai décidé de faire quelque chose. »

Avec le recul, elle estime que ces moments où elle s'est activée pour les autres ont changé sa vie. Elle a gardé des contacts sur Facebook avec des Tunisiens désormais installés en France, en Belgique et même en Norvège. Récemment, elle a fait la connaissance de Somaliens hébergés temporairement dans un hôtel-résidence, le centre de rétention étant inaccessible. « Ces personnes, témoigne-t-elle, ont des parcours extraordinaires. Ils ont passé des jours dans le désert, ils ont été enfermés en Libye, ils ont connu la guerre là-bas. Quand ils arrivent ici, ils se sentent enfin en sécurité. Mais ils m'ont expliqué qu'ils avaient encore peur que les autorités les reconnaissent, c'est pourquoi ils mettent de la colle forte sur leurs doigts pour effacer leurs empreintes digitales. »

Abri, nourriture, vêtements : Eletta Cirillo reproche, au bout du compte, à la protection civile italienne d'être intervenue trop tard et à l'Europe d'avoir « fermé ses frontières ». « On a été livrés à nous-mêmes », résume-t-elle.

La réouverture du centre de premier secours, telle que l'a demandée Giusi Nicolini, lui paraît utile à une condition : « qu'il reste un centre de transit et ne redevienne pas une prison. » De fait, l'“état d'urgence” décrété en février 2011, après la révolution en Tunisie, a fait exploser les cadres légaux : le prétexte migratoire a été pris pour supprimer des droits aux étrangers et allonger la durée d'enfermement, ce qui a contribué à enflammer les Tunisiens retenus des mois durant à Lampedusa, alors qu'ils n'étaient censés que passer.

Elle aussi préfèrerait que les arrivées cessent. « Les affaires reprennent lentement, observe-t-elle. Je ne sais pas si ce sont les migrants qui font peur aux touristes ou si c'est la crise économique. » Mais que faire ? « À part changer l'île de place, je ne vois pas », lance-t-elle.

Théoriquement, le port, déclaré “non sûr” après l'incendie du centre, ne devrait pas accueillir de migrants, à moins qu'ils n'arrivent jusqu'aux côtes par leurs propres moyens. Ces derniers mois, les personnes sauvées en mer étaient supposées être accompagnées par les garde-côtes à Porte Empedocle, près d'Agrigente, en Sicile. Mais cette solution est dangereuse parce que les distances à parcourir, plus grandes, ralentissent les opérations de sauvetage.

« Ce n'est pas officiel, mais les garde-côtes de Lampedusa se déplacent chaque fois que c'est nécessaire et ils ramènent le plus souvent les personnes sur l'île, malgré l'interdiction », assure Giusi Nicolini. « La priorité, c'est d'empêcher des décès en mer », insiste-t-elle. À la capitainerie, le commandant confirme ces propos.

À peine élue, la maire a pourtant déjà enterré un migrant retrouvé noyé près de Lampione, l'une des trois îles Pélage. Sans bateau, son corps a été retrouvé seul au milieu des flots. Sur sa tombe, quelques mots, quelques signes de reconnaissance. Une date, 25 mai 2012. Il repose auprès de dizaines d'autres exilés – le nombre exact n'est pas connu – dans ce cimetière de la Cala Pisana, en direction de l'aéroport. Ici et là, des croix en bois entourées d'herbes folles.

Là encore, la rupture avec le précédent élu municipal s'impose. Ce dernier, qui a toujours refusé de déléguer la restauration des tombes aux associations qui le demandaient, a fait bâtir l'an passé des sortes de caveaux sur lesquels il a apposé des images kitsch de coucher de soleil et d'eaux limpides. Avec ces inscriptions : « Immigrant non identifié de sexe masculin d'ethnie africaine et de couleur noire », « Riposa In Pace ».

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Dans le cadre du projet Boats4People, il m'a paru intéressant de me rendre à Lampedusa, dans le prolongement de la “visite” au centre d'expulsion de Trapani, près de Palerme, afin de comprendre comment une élue écologiste et accueillante à l'égard des migrants est parvenue à se faire élire. Merci à Paola Pizzicori pour la traduction en italien. Un festival de cinéma, le Infestival, est prévu sur l'île, du 19 au 23 juillet, autour des questions d'immigration et de démocratie. Les photos ont été prises les 8, 9 et 10 juillet.