Europe

La colère gagne toute la Serbie

Depuis mardi soir, une révolte spontanée embrase le pays des Balkans pour dénoncer la gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19 par le régime d’Aleksandar Vučić. Les autorités répondent par des provocations et la violence.

Jean-Arnault Dérens et Philippe Bertinchamps

10 juillet 2020 à 18h40

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Belgrade (Serbie).– « Voleurs, menteurs, démission ! » La foule hue le nom du président Vučić, dont le Parti progressiste serbe (SNS) a pourtant été plébiscité lors des élections du 21 juin dernier, boycottées par l’opposition.

Belgrade mais bien d’autres villes, comme Novi Sad, Nis ou Kragujevac ont été le théâtre de manifestations spontanées, qui ont dégénéré en véritables batailles rangées avec la police mardi et mercredi. Jeudi soir, alors même que tous les rassemblements de plus de cinq personnes étaient interdits pour raisons sanitaires, des milliers de personnes sont à nouveau descendues dans la rue.

Le mot d’ordre était de « s’asseoir par terre pour ne pas céder » aux provocations des agitateurs et à la violence. « Mais je ne veux pas m’asseoir, moi », s’exclame pourtant une jeune fille, vite contenue par ses voisins. « Cela fait des années que je reste assise, ça suffit comme ça ! »

« Le gouvernement a sacrifié les citoyens pour organiser les élections », explique Radomir Lazović, l’un des animateurs de Ne Davimo Beograd, une initiative citoyenne née pour s’opposer aux calamiteux projets urbanistiques qui défigurent la capitale serbe.

Manifestation à Belgrade jeudi soir 9 juillet 2020. © Marija Jankovic

Alors que l’épidémie de Covid-19 explose à nouveau dans le pays depuis la mi-juin, « le gouvernement a voulu rendre les citoyens responsables de la hausse soudaine du nombre de malades et de décès, mais le vrai coupable, c’est le gouvernement lui-même ».

En effet, depuis le déconfinement, au début du mois de mai, le gouvernement fait comme si la pandémie avait disparu : les matchs de football et les tournois de tennis se sont joués dans des stades archi-combles, tandis qu’avaient lieu des meetings pour les élections du 21 juin. Résultat, les foyers d’infection se sont multipliés, les hôpitaux négligés depuis des décennies n’ont pas supporté le choc et la « seconde vague » de Covid-19 se révèle déjà bien plus meurtrière que la première en mars-avril, surtout dans certaines régions déshéritées du sud du pays.

Plus choquant encore, selon des enquêtes indépendantes, le gouvernement aurait divisé par trois le nombre de victimes décédées entre la mi-mars et le début du mois de juin. Surtout, il aurait caché la reprise de l’épidémie, rendant les tests quasiment impossibles durant le mois de juin afin de ne pas compromettre la tenue des élections, laissant la situation épidémique dériver hors contrôle.

Il est aussi impossible de savoir combien de patients sont décédés depuis un mois dans la région de Novi Pazar, car personne ne centralise les chiffres. Certains patients ont été transférés vers Belgrade et d’autres meurent à la maison. 10 % au moins des quelque 25 000 habitants de la commune de Sjenica seraient malades, mais ils sont invités à rester chez eux. Le dispensaire municipal n’a pas de respirateur artificiel et ne possède qu’un seul appareil, vieux d’une quarantaine d’années, permettant de faire des radios.

Dans la ville voisine de Tutin, les patients en état grave sont normalement transférés à l’hôpital régional de Novi Pazar, mais des trois ambulanciers de la ville, un est déjà mort. L’établissement, totalement saturé, n’est pas mieux loti, ce qui n’a pas empêché le président Vučić d’affirmer publiquement, contre toute évidence, qu’il serait « mieux équipé que certains hôpitaux d’Allemagne ».

Les habitants de Novi Pazar appartiennent majoritairement à la minorité bosniaque de Serbie, mais ils sont étroitement contrôlés par les réseaux clientélistes du pouvoir et ses relais locaux. Le 30 juin, la première ministre Ana Brnabić s’est rendue à Novi Pazar pour « couper court aux rumeurs ». Elle a été accueillie par les parents de patients en colère, tandis que les soignants de l’hôpital lui ont tourné le dos – des petits gestes qui ont probablement servi d’étincelles et mis le feu aux poudres.

Mardi après-midi, Aleksandar Vučić a annoncé qu’un nouveau couvre-feu total serait imposé de vendredi soir à lundi matin dans la ville de Belgrade, qui concentrerait « 80 % des nouveaux cas de contamination ». « Ce durcissement annoncé des mesures ne sert qu’à masquer l’incompétence du gouvernement qui joue avec la vie des citoyens, estime Radomir Lazović. Et ça, les citoyens l’ont bien compris. »

À Belgrade, le mot d'ordre est de s’asseoir par terre pour ne pas donner prise aux hooligans et aux trublions d’extrême droite. © MJ

La veille, les étudiants avaient déjà défilé dans les rues de Belgrade pour protester contre la décision de fermer les dortoirs de la Cité universitaire, présentés par les autorités comme les principaux clusters épidémiques dans la capitale. Les étudiants ont rejeté ces accusations, rappelant que ce ne sont pas eux qui ont organisé les élections du 21 juin…

« C’est ce mélange d’irresponsabilité et d’arrogance sans précédent du gouvernement qui a provoqué la colère des citoyens », juge le sociologue Jovo Bakić. Pour tenter de couper court à la colère, les autorités ont rétropédalé, annonçant que les cités universitaires resteraient ouvertes jusqu’à la fin de la période des examens, le 20 juillet, et abandonnant l’idée d’un nouveau couvre-feu à Belgrade.

Mardi soir, quelques militants de Ne Davimo Beograd ont exhibé devant le siège de la présidence de la République une grande banderole proclamant « Assassins », tandis que des milliers de personnes convergeaient spontanément vers le Parlement de Serbie. Le rassemblement a commencé dans le calme quand, tout à coup, une trentaine d’individus ont surgi : des membres des « Janissaires », un groupe de supporters du club de foot de l’Étoile rouge qui a rallié le club rival, le Partizan de Belgrade.

Les manifestants ont vite été pris entre deux feux, entre les hooligans et les policiers en civil. Il y a eu des dizaines de blessés, parmi les manifestants et les forces de l’ordre. Des scènes encore plus violentes se sont répétées mercredi soir. Des journalistes ont été roués de coups par la police, notamment un reporter de l’agence de presse indépendante Beta.

Depuis l’arrivée au pouvoir du SNS d’Aleksandar Vučić en 2014, les hooligans, ces supporters violents, nationalistes et ouvertement homophobes liés à des groupuscules d’extrême droite et soupçonnés de se financer grâce à divers trafics illicites, s’étaient fait presque oublier. On ne les voyait plus manifester dans les rues de Belgrade, mais ces groupes sont toujours restés contrôlés par le pouvoir. Et les voilà donc de retour dans le but évident de « créer des incidents à tout prix », comme l’ont observé des journalistes sur place, et plus largement d’effrayer les manifestants.

Jeudi soir, le président Vučić était invité à dîner au Palais de l’Élysée par Emmanuel Macron, afin de préparer la reprise du dialogue avec le Kosovo que tente d’impulser l’Union européenne. L’Allemagne et la France ont coprésidé vendredi un sommet virtuel avant la reprise des discussions directes, prévue dimanche à Bruxelles.

Dans l’avion qui le menait à Paris et devant les journalistes qui l’accompagnaient, Aleksandar Vučić a commenté les événements : « Je vous ai promis que nous saurions protéger la paix et la stabilité, en dépit des attaques violentes de hooligans criminels qui nous choquent tous, et nous allons gagner. » La veille, lors d’une adresse à la nation, il avait évoqué des « hordes fascistes » cherchant à déstabiliser le pays.

Pourtant, la stratégie de la provocation et des violences ne semble pas donner les résultats escomptés. Jeudi soir, des dizaines de milliers de personnes se sont encore rassemblées dans toute la Serbie, le mouvement s’étendant à de nouvelles villes de province. Partout, les manifestants ont fait le choix de s’asseoir par terre pour ne pas donner prise aux hooligans et aux trublions d’extrême droite. À Belgrade, ceux-ci étaient bel et bien présents, mais aux premières provocations, la foule les a chassés. « Ma Serbie est calme, elle s’assied », proclamait une étudiante, comme une évidence. De nouveaux rassemblements ont eu lieu vendredi.

Le mouvement n’a pas de leader, il n’exprime pas de revendications plus précises, mais traduit les immenses frustrations accumulées depuis qu’Aleksandar Vučić impose une chape de plomb sur la Serbie, un mélange détonnant de néolibéralisme, d’autoritarisme, de culte de la personnalité, de corruption et de népotisme effréné.

Jean-Arnault Dérens et Philippe Bertinchamps


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