Syrie: le retour de la diplomatie

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Obama est en difficulté au Congrès, Hollande est isolé en Europe, et les Russes semblent bouger. Les retournements diplomatico-politiques de ces deux dernières semaines éloignent la perspective de frappes militaires rapides sur Damas.

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Il y a quinze jours, les frappes sur la Syrie semblaient une affaire de jours. C’était avant le vote négatif du Parlement britannique. Il y a huit jours, les frappes étaient devenues une affaire de semaines. C’était avant les débats américains au Congrès et avant le G20 où Barack Obama et François Hollande se sont sentis bien seuls. Désormais, bien habiles sont ceux qui peuvent annoncer quand des missiles tomberont sur Damas, et s’ils tomberont jamais… Il y a eu plus de retournements diplomatico-politiques en deux semaines que depuis deux ans et demi de conflit syrien.

Aujourd’hui, les Français et les Américains se retrouvent dans la position du général de cavalerie qui, après avoir annoncé la charge à ses troupes, s’élance au combat sabre au clair, se retourne, et découvre que personne ne l’a suivi. Obama, réticent depuis le début, avait bien senti les hésitations de l’opinion publique mondiale et de ses propres concitoyens. C’est la raison pour laquelle il s’est tourné vers son Congrès, afin de gagner en légitimité domestique ce qu’il ne pouvait obtenir en légalité internationale. Et voilà que les Américains débattent intensément, que des élus refusent catégoriquement l’entrée en guerre, que d’autres demandent davantage de preuves, que Bachar al-Assad a le droit à la parole le même soir que le président américain (qui a tout de même six chaînes de télévision pour diffuser ses propos contre deux seulement pour le dictateur syrien).

Du côté français, après la danse hypocrite de l’UMP et les réticences des centristes, ce sont les écologistes qui ont désormais des doutes. Mais ce sont les autres pays européens qui ont jeté un froid, par la voix du président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, qui a assené qu'« il n'y a pas de solution militaire en Syrie », alors qu’on attendait de lui qu’il se taise poliment. Du coup, François Hollande a annoncé qu’il allait attendre le rapport de mission des inspecteurs de l’ONU avant de déclencher des frappes (nous y reviendrons).

Obama sûr de lui pour frapper la Syrie. C'était il y a 10 jours... © Pete Souza/Maison-Blanche Obama sûr de lui pour frapper la Syrie. C'était il y a 10 jours... © Pete Souza/Maison-Blanche

Et puis ce sont les Russes qui, après des mois d’obstruction sans faille, se sont décidés à bouger. Vladimir Poutine avait vaguement lancé un ballon d’essai avant l’ouverture du G20 qu’il accueillait à Saint-Pétersbourg en annonçant que, si on lui présentait des preuves incontestables de l’utilisation d’armes chimiques, il voulait bien considérer une résolution de l’ONU condamnant Damas.

Mais c’est la déclaration, lundi 9 septembre, du ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov qui a changé la donne : il a en effet proposé de placer l’arsenal chimique syrien sous contrôle international avant de le détruire. « Nous appelons les dirigeants syriens à non seulement accepter de placer sous contrôle international leur stock d’armes chimiques, et ensuite à le détruire, mais aussi à rejoindre pleinement l’organisation pour l’interdiction des armes chimiques », a déclaré Sergueï Lavrov. « La Syrie salue l’initiative russe, fondée sur les inquiétudes des dirigeants russes concernant la vie de nos citoyens et la sécurité de notre pays », a réagi le ministre syrien des affaires étrangères Walid Mouallem.

Les Etats-Unis ont été contraints de réagir. Dans des entretiens aux chaînes de télévision américaine, Barack Obama a qualifié la proposition russe de développement «potentiellement positif» et a promis de la prendre «au sérieux», tout en mettant en garde contre toute manoeuvre de diversion. «La menace d'une frappe militaire des Etats-Unis les a fait réfléchir sur la possibilité de prendre cette mesure, a déclaré le président à la chaîne NBC. Et s'ils le font, alors cela pourrait constituer une percée importante. Mais il nous faut rester sceptiques parce que ce n'est pas ainsi que nous les avons vu fonctionner ces deux dernières années».

La France, également prise de court par cette proposition russe, a réagi par la voix de Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, qui a énuméré trois conditions: «Bachar Al-Assad doit s'engager sans délai à mettre sous contrôle international et à laisser détruire l'ensemble de son arsenal chimique, et cette opération doit se faire sur la base d'une résolution contraignante du Conseil de sécurité, avec un calendrier court et des conséquences fermes s'il ne respectait pas ses engagements». Ban Ki-moon, secrétaire général de l'ONU, s'est déclaré prêt à organiser «une action très rapide» de la communauté internationale et à saisir le conseil de sécurité de l'ONU.

Du coup, ce qui semblait une affaire entendue il y a quinze jours (les bombardements) est désormais devenu une affaire de calendriers qui s’entrecroisent et de grand jeu diplomatique. Il y a quatre agendas à prendre en considération et que les négociations devraient -ou non- tenter de faire converger:

  • Le calendrier du Congrès des États-Unis

Si le Sénat, à majorité démocrate et où l’on trouve les plus « faucons » des républicains, est en passe de s’accorder sur une résolution autorisant des frappes pour une durée limitée (60 jours), la Chambre des républicains est loin d’être sur la même ligne. Il n’y a pas encore de projet de résolution (qui doit être identique à celui du Sénat), et nombre d’élus qui reviennent de leur circonscription semblent hésitants, voire carrément hostiles aux frappes. L’un d’entre eux, un républicain isolationniste a déclaré au National Journal : « C’est mort. Complètement mort ! Cela ne sera même pas un vote serré. Je n’ai jamais été aussi sûr d’un vote en dix ans de carrière. »

L’administration Obama a lancé la grosse artillerie pour convaincre les élus de se ranger derrière le président. Celui-ci a accordé de multiples interviews télévisées et il prononcera un discours à la nation mardi 10 au soir, pendant que ses conseillers sont déployés sur toutes les antennes et auprès des élus du Congrès. Cela serait sans doute plus aisé si le secrétaire d’État, John Kerry, qui a déjà démontré durant sa campagne présidentielle de 2004 une certaine propension aux gaffes verbales, ne cessait d’envoyer des messages contradictoires. Après avoir défendu la semaine dernière l’idée de frappes visant à affaiblir le régime de Damas pour aider les rebelles syriens, il a déclaré lundi à Londres qu’il ne s’agirait que « d’un effort limité, incroyablement réduit ».

En tout état de cause, il est envisageable que les sénateurs américains se prononcent d’ici la fin de la semaine. Mais pour ce qui est de la Chambre des représentants, aucun vote n’est prévu avant la semaine prochaine (celle du 16 septembre). La Maison Blanche a beau estimer qu’elle n’a pas besoin de cette autorisation pour déclencher des bombardements, il semble difficile d’imaginer qu’Obama puisse passer outre.

Barack Obama et François Hollande ne sont plus maîtres de leur calendrier

  • Le calendrier des inspecteurs des Nations unies

François Hollande ayant annoncé qu’il attendait le rapport des inspecteurs qui se sont rendus dans la banlieue de Damas pour examiner les traces de résidus chimiques de plusieurs bombardements, ce compte-rendu va désormais être guetté comme l’oracle de Delphes. Pourtant, la mission des inspecteurs n’est pas censée déterminer qui a procédé aux attaques. Les experts doivent se contenter d’indiquer si oui ou non il y a bien eu emploi de gaz. Ce que les services occidentaux affirment déjà savoir. Il faudrait que les enquêteurs onusiens soient tombés sur des éléments convaincants (on peut les voir au travail ici), et qu’ils fassent preuve d’un grand courage pour accuser directement le régime de Bachar al-Assad d’être responsable de ce crime.

Le précédent de 2002-2003, lorsque chaque rapport des inspecteurs de l’ONU était attendu avec impatience pour savoir si oui ou non Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive, ne plaide pas en faveur d’une grande clarté. À l’époque, chaque camp, tant celui des Américains que celui des opposants à la guerre, trouvait confirmation de sa position dans les comptes-rendus des experts. Qui demandaient toujours un délai et des investigations supplémentaires.

Pour l’heure, ce rapport syrien est attendu aux alentours du 20 septembre. Et il n’est bien entendu pas exclu que les inspecteurs demandent de nouveaux examens sur le terrain…

  • Le calendrier de l’ONU

C’est la nouveauté du dernier week-end. Plusieurs sources interrogées par Mediapart, côté américain comme européen, indiquent qu’un nouvel effort va être entrepris au conseil de sécurité afin d’introduire et de faire voter une résolution qui condamnerait, en des termes généraux, l’emploi d’armes chimiques. Il ne serait pas fait mention explicitement de la responsabilité de Damas, mais ce serait implicite. L’idée, comme l’explique un diplomate américain, « est de démontrer que l’opposition de la Russie est absolue, que Poutine a pris le Conseil de sécurité en otage ». Cette initiative vise à convaincre en premier lieu les pays européens, et en second lieu les opinions publiques, que l’impasse diplomatique est totale.

Le problème avec ce stratagème est de parvenir à forcer un vote sur une résolution, ce que les Chinois et les Russes ont déjoué jusqu’à présent, et ensuite d’obtenir suffisamment de voix parmi les dix membres non-permanents pour contraindre Moscou à poser son veto. On parle ici d’un effort de plusieurs semaines.

Reste la question de l’Assemblée générale des Nations unies qui démarre le 24 septembre. Les Saoudiens ont commencé à faire circuler une résolution qui pourrait être votée par tous les pays présents à l’ONU, condamnant l’emploi d’armes chimiques et exigeant de prendre « les mesures nécessaires » (en langage diplo : l’usage de la force) contre les responsables des attaques. Le recours à l’Assemblée générale est un moyen de contourner l’impasse du Conseil de sécurité, mais il est peu utilisé car les votes vont rarement dans le sens des intérêts occidentaux. Rien ne garantit aujourd’hui qu’il se trouve une large majorité à l’Assemblée générale pour soutenir une intervention militaire contre Damas, et si le vote est négatif, ce serait un camouflet supplémentaire pour les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne.

  • Le calendrier des Russes

"Le monde selon Poutine", en couverture de Time Magazine cette semaine. "Le monde selon Poutine", en couverture de Time Magazine cette semaine.
Jusqu’à présent, Moscou ne semblait avoir aucun calendrier, se contentant de bloquer tout ce qui pouvait venir de Washington, Paris, Londres, Istanbul ou Riyad. Mais voilà que les Russes viennent de saisir au bond une suggestion émise par John Kerry lundi 9 septembre. En réponse à une question sur la possibilité d’éviter une attaque, Kerry a avancé : « (Assad) peut remettre toutes ses armes chimiques à la communauté internationale dès la semaine prochaine. » Il a beau avoir ajouté dans la foulée : « Il n’y a aucune chance qu’il le fasse, et cela n’est pas réalisable de toute manière », son homologue Sergueï Lavrov a saisi la balle au bond et lui a répondu, en substance : « Chiche ! »

La conseillère à la sécurité nationale américaine Susan Rice a rétropédalé dans la foulée, rappelant que « (les négociations avec les Russes) à l’ONU ont été honteuses : ils se sont à chaque fois opposés à des résolutions insignifiantes », il est désormais difficile d’écarter les offres de Moscou. Car, même si elles sont fallacieuses ou destinées à retarder les opérations militaires, elles ne peuvent pas être balayées d’un revers de manche alors que les Occidentaux se plaignent depuis des années de l’inamovibilité russe. Poutine et Lavrov sont-ils sérieux ou souhaitent-ils simplement mettre des bâtons dans les roues des Américains ? Ont-ils décidé de restreindre (même un peu) leur allié syrien et de le pousser à négocier ?

Dans tous les cas de figure, les Russes jouent la montre et, même s’il semble quasiment impossible d’assurer un démantèlement de l’arsenal chimique syrien, ils contraignent Paris et Washington à adopter leur tempo.

À défaut de posséder un consensus solide pour leurs actions militaires, à la fois chez eux comme sur la scène internationale, Barack Obama et François Hollande ne sont plus maîtres de leur calendrier. C’est ce qui était arrivé à George W. Bush en 2002-2003 quand il avait choisi, pendant quelques mois, la voie onusienne (encouragé en cela par Paris) pour tenter de rassembler une coalition pour attaquer Saddam Hussein. N’obtenant pas ce qu’il désirait, il avait choisi d’y mettre fin et d’envahir l’Irak sans mandat international.

Alors qu’il y a quinze jours, les tirs de missiles semblaient imminents, la diplomatie est aujourd’hui de retour au premier plan. C’est une bonne nouvelle si cela permet de faire cesser les massacres, d’assouplir les positions des différentes parties, et d’ouvrir des négociations. Ce n’est pas encourageant s’il s’agit juste de perpétuer le statu quo, comme les diplomates savent souvent le faire, et de laisser quelques mois supplémentaires à Bachar al-Assad comme aux djihadistes de plus en plus nombreux dans les rangs de l’opposition syrienne.

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