En Syrie, l'armée d'Assad massacre les habitants qui n'ont pas pu fuir Daraya

Daraya est une ville stratégique sur la route de Damas. Depuis le début du mois, l'armée du régime a lancé une nouvelle offensive aveugle contre ces faubourgs tenus par les révolutionnaires et où les morts se comptent par centaines. Environ deux cent mille personnes auraient fui la ville. Le conseil local de la révolution appelle à l'aide la communauté internationale.

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Les informations circulent à nouveau entre la Syrie et l'étranger. Il est vrai que le black-out imposé par le régime qui, durant trois jours, avait coupé réseaux téléphoniques et internet dans tout le pays la semaine dernière, n'a pas empêché les activistes syriens de continuer à retransmettre des informations de ce qui se passe sur le terrain, grâce à des réseaux satellitaires.

Fragmentaires, ces communications laissent entrevoir l’étendue des destructions provoquées par les forces d’Assad et en particulier de son aviation, engagées dans une bataille contre les banlieues de la capitale, Damas. Ces faubourgs sont désormais sous le contrôle des révolutionnaires et des combattants de l’Armée syrienne libre. Il y a une semaine, les rebelles parvenaient à abattre un avion de l’armée syrienne dans la région de la Ghouta orientale, la campagne qui borde les périphéries est de Damas.

Les combats aux périphéries de Damas sont particulièrement féroces à Douma, la « capitale » de cette Ghouta orientale, et au sud-est à Jaramanah, dans le périmètre de la route de l’aéroport international. Ils en feraient presque oublier une offensive particulièrement meurtrière qui se déroule dans une autre banlieue de la capitale tout aussi stratégique pour le régime : Daraya.

Plongée dans le noir et privée d’Internet depuis maintenant trois semaines, cette banlieue sud-ouest qui commande la route de Dera’a dans le sud du pays, est en passe de connaître le même sort que Alep, et avant Homs. La ville est soumise à un siège depuis le début du mois de novembre et devient un vaste champ de ruines, que parcourent combattants et activistes pour témoigner des destructions. Des images authentifiées ont ainsi été transmises. Par exemple, celles-ci datées du samedi 1er décembre, qui montrent les ruines d’une école de Daraya et des rues environnantes :

 ou ici :

Plus de deux cents morts en quelques jours

Bombardement en continu, tirs de lance-roquettes, raids aériens d’avions Mig… L’offensive déclenchée contre Daraya est d’une violence inouïe. Ci-dessous, des images du 1er décembre :

 Là, un bâtiment en feu le 30 novembre :

 Là, des scènes de bombardement le 30 novembre :

Les activistes du conseil local de Daraya recensaient, vendredi dernier, plus de 170 morts depuis le déclenchement de l’offensive, le 8 novembre. Depuis, l’offensive a fait 42 nouvelles victimes, portant le bilan à 212 morts. Selon nos informations, il ne reste plus dans la ville qu’une poignée d’activistes et les familles qui n’ont pas pu ou voulu partir. Ainsi que les combattants de l’armée libre qui ont constitué un bataillon dédié à la mémoire des « martyrs de Daraya ».

« Les familles sont privées de tous les services élémentaires, des denrées de base et de soins depuis trois semaines », notait le centre des médias du conseil local de la ville de Daraya qui a alerté, vendredi 30 décembre, l’opposition syrienne et la communauté internationale sur l’urgence de la situation humanitaire (le communiqué ici en arabe).

Terrées dans leurs maisons, ces familles sont à la merci des bombardements aveugles quotidiens lesquels ont redoublé d’intensité cette semaine. Ici, une famille entière a péri dans un raid, jeudi 29 novembre :

La ville s’est vidée de ses habitants au début du mois du novembre alors que l’armée syrienne commençait à se positionner aux entrées nord en prévision de l’offensive en cours. « 80 % des habitants ont quitté Daraya. Ils sont partis par crainte de revivre le massacre de cet été », nous confiait alors un activiste du mouvement pacifique resté sur place. « Nous sommes vraiment très peu nombreux », disait-il encore sur Skype, samedi 1er décembre.

Au mois d’août, les habitants avaient perdu plus de 700 des leurs, la plupart exécutés par les forces du régime entrées en force dans la ville pour soumettre cette banlieue fief du mouvement pacifiste (lire notre précédent article ici). Les snipers au service du régime, déployés à l’entrée de Daraya, sur l’axe nord, ne se sont jamais réellement retirés depuis le massacre rendant toute sortie fatale pour les habitants qui tentaient de s’approvisionner hors de la ville.

Deux cent mille personnes ont pris la fuite

Pour fuir cette nouvelle offensive, les habitants de Daraya ont emprunté la seule porte de sortie possible, le sud, gagnant des terrains agricoles, dans la région de Déra’a et de Khan Al Shih. Selon l’appel lancé vendredi par le conseil local de Daraya, sur les 250 000 habitants que compte Daraya, ils seraient plus de 200 000 à avoir fui. La plupart ont trouvé refuge dans la campagne, ils campent dans des habitations de fortune et leurs conditions de vie sont extrêmement préoccupantes.

« Ils sont partis se mettre à l’abri sans rien prendre avec eux pensant que cela n’allait durer que trois jours, témoigne depuis Paris le secrétaire général du Conseil national syrien (CNS), Oussama Chourbaji, membre du Mouvement révolutionnaire et originaire de Daraya. Ils campent dans la campagne, certains dorment dans leurs voitures. Avec le froid, leur situation est dramatique. »

Ces réfugiés n’ont pas véritablement d’autres endroits où aller d’autant que le régime a lancé ce qui ressemble à une vaste chasse à l’homme contre la population originaire de Daraya. Selon un membre du mouvement pacifiste originaire de Daraya et basé en France, lors des contrôles aux barrages installés sur les axes routiers, les natifs de Daraya sont systématiquement arrêtés. Plus de trente personnes auraient été ainsi arrêtées la semaine dernière. Morts sous la torture, leurs corps ont été retrouvés trois jours plus tard, selon cette même source. D'après le conseil local de la ville de Daraya, au moins 80 personnes ont été arrêtées jeudi dernier par les forces d’Assad à l’issue d’une rafle menée dans les fermes de Khan al Shih.

Les habitants de Daraya voient dans l’offensive actuelle une logique punitive : Daraya est le bastion du mouvement pacifiste, et les activistes engagés dans l’action politique depuis les années 2000 jouent un rôle moteur dans la révolution. Le fait qu’aujourd’hui la ville soit encore tenue par les activistes et soit défendue par l’Armée syrienne libre constitue un défi pour le pouvoir. « Cela fait un mois que le régime tente de reprendre le contrôle de Daraya mais il n’y parvient pas, explique Oussama Chourbargi, d’où l’acharnement du régime. »

Les jeunes activistes du Mouvement révolutionnaire restés à Daraya, et qui travaillent au sein du conseil local de la ville, payent aujourd’hui un lourd tribut. L’un d’entre eux, Mohammed Qoreiteim, dit Abou al-Nour, a été tué dans un raid vendredi 30 novembre. Engagé dans l’activisme depuis les années 2000, et plusieurs fois emprisonné, il était l’une des figures clés du mouvement pacifiste (lire ici). Iyad Choubargi, autre figure du Mouvement révolutionnaire, a aussi perdu deux de ses proches, son frère Marwan et son oncle Abdul Rahim.

Les activistes soupçonnent le régime d’avoir utilisé des armes non conventionnelles voire des gaz toxiques dans ce raid qui a tué les leurs. « Leurs corps ne présentaient aucune trace de blessures apparentes et tout indique qu’ils sont morts par suffocation », indiquaient l’un des activistes. Ils pourraient avoir été tués par des bombes dites thermobariques. Utilisées en Tchétchénie pour leur redoutable efficacité dans les zones urbaines, ces armes dites « fuel air bombs » entraînent une énorme déflagration.

De son côté, l’ONG Human Rights Watch a identifié sur des photos et la vidéo ci-dessous transmises par le conseil local de la ville de Daraya un type de missile ZAB (Zazhigatelnaya aviatsionnaya bomba), armé des sous-munitions incendiaires des bombes de type RBK (à lire ici).

La méconnaissance par les activistes de cet arsenal militaire ravive leur crainte que le régime ne fasse usage d’armes non conventionnelles pour défendre son dernier pré carré. Les déclarations américaines faisant état d’intentions du régime d’utiliser ses armes chimiques ont fait le reste, provoquant une psychose auprès de la population, nourrissant ainsi la stratégie de la terreur utilisée par le régime. Reste que l’utilisation de telles armes dans la capitale reste délicate pour Assad, non seulement parce que cela constitue une ligne rouge apparente pour la communauté internationale mais surtout en raison de la configuration géographique : faire usage d’armes chimiques à Damas, c’est risquer de toucher ses propres troupes. Plus encore à Daraya.

Le dernier pré carré du pouvoir

Cliquez sur la carte ci-dessus pour l'agrandir.

Car Daraya se trouve justement dans le dernier pré carré du pouvoir. La banlieue sud occupe une position stratégique, qui la place en première ligne de cette bataille de Damas qui ne fait que commencer. La localité commande déjà la route du sud vers la région de Dera’a, laquelle pourrait constituer une zone d’appui importante aux combattants de l’armée libre de la capitale et de Daraya. « La région de Dera’a pourrait devenir l’équivalent de la zone d’Aza’z au nord d’Alep, c’est-à-dire une zone libérée adossée à une frontière internationale et donc un canal relativement sûr d’acheminement d’hommes et d’armes vers Damas via Daraya », explique Thomas Pierret, chercheur à l’université d’Édimbourg.

Dès lors, Daraya pourrait devenir une base arrière importante de la résistance en vue de la dernière bataille. Porte vers le sud, Daraya est surtout une porte vers le centre du pouvoir. « Daraya est la dernière banlieue avant le centre de Damas, c’est le dernier barrage avant les zones vitales du pouvoir : les services de renseignement de l’armée de l’air et les quartiers loyalistes qui protègent le pouvoir, poursuit Oussama Chourbargi. Si Daraya résiste et se libère ce sera le verrou qui ouvre la voie vers le Palais présidentiel. »

Daraya borde en effet au nord la zone militaire tenue par les services de renseignement de l’armée de l’air et l’aéroport militaire de Mezzé. Relié au Palais présidentiel par une route bordée par des implantations militaires, cet aéroport est utilisé par le clan Assad. « Ce sera de toute évidence, le dernier cordon ombilical aérien du régime avec le monde extérieur », estime Thomas Pierret.

Cette donnée explique la violence de l’offensive en cours et laisse prévoir le pire. Protégés par une armée libre bien démunie face à l’aviation d’Assad, les derniers assiégés de Daraya qui ont lancé cet appel à l’aide en ont bien conscience. Cela n’enlève rien à leur détermination. « Daraya qui incarnait l’exemple de l’action pacifiste et du mouvement révolutionnaire restera en désobéissance contre le régime », conclut le communiqué du conseil local de Daraya. 

Les combattants de l’armée libre ont réussi dimanche dernier à repousser une offensive terrestre sur Daraya par le nord, depuis la bretelle d’autoroute sud de Kfar Soussé. Les cinq blindés de l’armée loyaliste ont dû reculer. « Cela relève du miracle, estime cet activiste du mouvement pacifiste basé à l’étranger. Combien de temps pourront-ils encore tenir sans renforts ? » Outre les Migs, les combattants de l’armée syrienne libre ont pour adversaire non plus la troupe régulière et ses vieux blindés mais les unités d’élite de la Garde républicaine et la 4e division blindée, des dizaines de milliers d’hommes suréquipés. La dernière armée de Bachar al-Assad.

Caroline Donati

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